Le présent billet est censé former un diptyque
avec celui-ci qui concernait le
passage du temps. Je me rappelle que dans les platitudes qu'on nous
avait inculquées lors de mes cours de philosophie de Terminale, il y
avait une phrase de Jules Lagneau (personne dont je ne sais absolument
rien hormis qu'il a dit cette banalité) disant
approximativement[#]
ceci : L'espace est la marque de ma puissance, le temps celle de
mon impuissance.
Ce qui suit est donc une tentative pour exprimer
la manière dont je vis et habite l'espace après avoir dit la manière
dont je subis et endure le temps.
[#] J'écris approximativement
parce
qu'elle semble exister en plein de petites variations en ligne, et
quand on va
chercher une
source correcte, la phrase est vraiment (fragment nº40) : Le
temps marque de mon impuissance, l'étendue de ma puissance.
Je
suppose que c'est censé être une phrase nominale, pas un usage
intransitif du verbe marquer
, mais la syntaxe me semble bizarre
(j'aurais mis une virgule après marque
si c'est une phrase
nominale) ; et je ne sais même pas si étendue
veut vraiment
dire ce que j'appellerais l'espace
— peut-être qu'avant
Minkowski il était plus courant de contraster le temps et
l'étendue que le temps et l'espace. (Ce que je vois du reste
des Fragments du Monsieur me semble, à vrai dire, presque
délibérément sibyllin dans son caractère gnomique : L'espace est un
système unique et infini de dimensions indéfinies en nombre et en
longueur
— qu'est-ce que c'est que ce charabia ?) En tout cas,
pour moi, étendue de l'espace
est assez symétrique
de passage du temps
, d'où le choix du titre de ce billet.
Depuis que je suis enfant je n'aime pas voyager. On pourrait en
conclure que je n'aime pas explorer l'espace, mais en fait ce n'est
pas du tout la bonne conclusion : ce que je n'aime pas dans le voyage,
c'est qu'il est le prix à payer pour explorer l'espace, pour
se rendre ailleurs, prix qui se paye à la fois en temps (voyager prend
du temps), en argent (voyager coûte cher) et en confort ; s'agissant
de mon cas, c'est souvent le dernier élément qui l'emporte (je ne
reviens pas sur ce que j'ai écrit
ici sur les objets que j'aime bien avoir avec moi). Disons qu'il
y a une expérience de pensée claire pour faire la distinction : si je
disposais d'un téléporteur me permettant de me rendre à n'importe quel
point de la Terre, je m'en servirais tout le temps pour aller voir
toutes sortes
d'endroits[#2].
[#2] Par exemple, ça me
fascinerait de pouvoir passer juste une heure sur l'île Bouvet (bon, à
condition d'être vraiment vraiment certain que le téléporteur
va marcher pour me ramener chez moi). Mais certainement pas au point
de chercher à faire le voyage jusque là.
À défaut de téléporteur, le souhait de passer généralement la nuit
chez moi, même s'il n'est pas absolu et irréfragable, limite
généralement mon exploration de l'espace aux environs de Paris au sens
large, ainsi qu'à quelques villes accessibles en ~3h de train
maximum.
Mais en fait, la sensation de se sentir à l'étroit ou pas dans tel
ou tel horizon d'accessibilité dépend vraiment de la manière dont on a
intériorisé mentalement ces limites. Je m'explique.
Au risque de répéter un peu ce que je disais
dans ce billet, pendant bien des
années, habitant Paris, je me contentais très bien de déambuler dans
essentiellement deux petits bouts de territoire : Paris d'une part, et
de l'autre les environs d'Orsay (où j'ai grandi, et où mes parents
habitaient), sans même vraiment de continuité entre les deux. Entre
quelque chose comme 2000 et 2015, j'ai beaucoup arpenté Paris et
quasiment rien en-dehors de Paris, et manifestement je ne m'y sentais
pas particulièrement à l'étroit (et rétrospectivement je n'arrive plus
à me comprendre).
Puis mon horizon s'est élargi. Il y a en gros trois raisons à ça.
La première, c'est que (vers 2015) le poussinet et moi avons commencé
à nous intéresser aux parcs et
jardins[#3], et par extension,
aux forêts, et que les parcs et jardins et à plus forte raison les
forêts, à Paris, c'est vraiment
limité[#4]. La deuxième
raison, c'est que mon boulot a déménagé de Paris
à Trifouilly-lès-Saclay et que, en
préparation à ça, j'ai passé le
permis en 2018 (puis, pour essayer de dissiper ma gêne à conduire
une voiture, le permis moto en
2019) : tout ça m'a à la fois rendu possible et rendu nécessaire le
fait d'explorer au-delà de Paris et de la vallée de Chevreuse (même si
le plateau de Saclay est juste au bord de la vallée en question). Le
poussinet et moi nous sommes mis à nous promener dans les forêts
d'Île-de-France (j'ai même commencé à écrire
un guide touristique, que je ne
sais pas si j'aurai le courage de continuer), et j'ai pris goût aux
balades à moto. La troisième raison, c'est les confinements liés au
covid en 2020 m'ont rendu absolument insupportable le fait de rester
enfermé chez moi ou proche de chez moi. Notamment, ce qui m'a permis
de ne pas craquer totalement, pendant le premier confinement, c'est le
fait que le poussinet m'a entraîné à faire des « fugues » en forêt,
bien au-delà de la limite de 1km du domicile que l'absurdistan
autoritaire prétendait nous imposer. Bref, ces trois facteurs
ensemble font que mon rapport à l'espace a totalement changé entre
2015 et 2020.
[#3] Ça a dû débuter avec une série documentaire
intitulée Jardins d'ici et d'ailleurs sur Arte, dans
laquelle nous avons entendu parler pour la première fois de la
Vallée-aux-Loups, alors que ce n'est vraiment pas loin de chez
nous. Donc nous sommes allés voir.
[#4] Il y a quand même
quelques beaux trucs, notamment les jardins de l'école du Breuil
(école d'horticulture de la Ville de Paris) dans le bois de Vincennes,
ou le parc de Bagatelle dans le bois de Boulogne, que j'aime beaucoup.
J'aimais aussi beaucoup le parc André Citroën autrefois, mais il est
en manque cruel d'entretien et maintenant toutes les petites serres
qui faisaient son charme sont fermées et toutes les fontaines sont en
panne ou carrément supprimées. Cependant, l'exploration d'espaces
plus vastes m'a rendu très désagréables les simulacres d'espaces verts
qu'on trouve à Paris, et je trouve finalement presque pire de voir
trois malheureux marronniers (tellement malades qu'ils perdent leurs
feuilles en août) dans un square minuscule, ou encore la mode actuelle
des « rues végétalisées », qu'une absence totale de verdure.
Mais il y a aussi un facteur sous-jacent chez moi, c'est que je
suis assez fasciné par les cartes. Une carte seule ne me donne pas
vraiment envie d'explorer si je ne connais pas déjà l'endroit (la
carte ne me « parle » pas vraiment si je n'ai pas mis les pieds sur le
terrain). Connaître le terrain ne me donne pas non plus en soi
l'envie d'explorer. Mais si je vois sur une carte un endroit que je
connais, mon cerveau se met immédiatement à rechercher la
correspondance entre mes souvenirs visuels de l'endroit et les points
sur la carte (dans la terminologie que j'évoquais
dans ce billet, entre le « mode
vue » et le « mode carte » du sens de l'orientation), et à rechercher
tous les lieux que je ne connais pas, et ça me donne envie d'aller les
voir[#5].
[#5] Et la première
chose que j'ai faite quand j'ai eu une moto a été, en quelque sorte,
de « comprendre » l'espace, autour d'Orsay, dans lequel j'ai grandi,
c'est-à-dire me faire une représentation mentale de l'emplacement
d'endroits associés à diverses images dans mon souvenir (souvenir
constitué largement de mon expérience de spectateur passif comme
passager d'une voiture).
Du coup, on peut ajouter un quatrième facteur à ceux que j'ai
évoqués plus haut : l'existence d'OpenStreetMap combinée à la
disponibilité plus large des GPS dans les smartphones, et
notamment l'application OsmAnd que j'utilise maintenant pour
enregistrer quasiment tous mes déplacements (à pied, à vélo, à moto,
en voiture, et parfois même en transports en commun), tout ça m'incite
à regarder beaucoup plus les cartes, pour voir où je suis allé et donc
où je pourrais aller. Regarder la carte de nos balades en forêt, ou
bien des lieux où j'ai pris une photo géolocalisée (j'en ai posté une
version ici
si vous voulez voir à quoi ça ressemble) me donne une représentation
visuelle de mon rapport au territoire qui m'entoure et ne cesse de me
suggérer d'aller voir ce qui se cache aux endroits où je n'ai pas
encore été.
Mais cette carte de possibilités où aller m'évoque maintenant aussi
quelque chose de fondamental : c'est la liberté d'y aller.
C'est quelque chose que m'a dit mon moniteur d'auto-école à une de
mes premières leçons : en gros, la voiture, c'est la liberté
.
En Parisien qui n'avait jamais eu de voiture (et pas vraiment, à ce
stade, de motivation d'en acquérir une), et qui passais le permis par
besoin parce que mon boulot déménage, en considérant ça comme une
emmerde profonde, j'ai hoché la tête en me disant qu'il faisait sa pub
pour la bagnole. Même en m'inscrivant au permis moto je ne crois pas
que j'avais vraiment cet aspect en tête (et pourtant, la liberté est
quelque chose que les motards mettent souvent en avant). Presque
malgré moi, l'usage de ces véhicules, mais aussi et surtout les
confinements imposés, m'ont fait prendre conscience de l'importance —
de la nécessité, même, pour ma santé mentale — de cette liberté
d'aller où je veux, notamment à travers le plaisir de la retrouver en
mai 2020 et la douleur de la reperdre en octobre
(cf. ce billet où j'ai décrit
l'intervalle entre les deux).
Je ne m'étais pas rendu compte auparavant à quel point les
transports en commun étaient
limitants[#6]. Ce n'est pas
juste qu'ils sont très lents : c'est qu'ils ne couvrent que les
endroits très peuplés, et explorer le territoire, aller se balader
dans la nature, c'est justement aller dans des endroits qui ne sont
souvent pas très peuplés. Je suis notamment tombé amoureux du Vexin
(j'ai déjà écrit un billet à son
sujet), mais c'est une région rurale, et pas toute petite, où il est
essentiellement impossible de se rendre en transports en commun (à
part pour une unique branche du transilien qui ne dessert vraiment pas
grand-chose). Le monde accessible en transports en commun est
essentiellement de dimension 1, et dès qu'on s'écarte du point central
où toutes les lignes sont concentrées, ça devient vraiment
frappant.
[#6] Je ne dis pas ça
comme une critique mais comme un regret. C'est juste une évidence
logique que des transports en commun ne peuvent exister que
dans la mesure où tout le monde veut voyager aux mêmes endroits, donc
ils ne peuvent pas vraiment fournir de liberté de déplacement (en tout
cas, pas la liberté d'aller là où personne ne veut aller).
La liberté qui rend la balade agréable, c'est celle de pouvoir
partir sans itinéraire prédéfini et, à chaque choix de chemin à
prendre, de décider sur le coup, sans raison, tiens, ça a l'air
joli par là, voyons où ça nous mène
. Chaque bifurcation est une
invitation à revenir plus tard à l'endroit en question et à prendre
l'autre branche. C'est ça la différence profonde entre le temps et
l'espace, la marque de notre impuissance et de notre puissance : dans
le temps, nous devons faire des choix qui sont ensuite gravés dans le
marbre de l'éternité, tandis que dans l'espace, nous pouvons revenir à
l'endroit du choix et explorer les autres possibilités.
Maintenant, peut-être que si mon boulot n'avait pas déménagé, et/ou
s'il n'y avait pas eu la pandémie, j'aurais continué à ne pas regarder
au-delà de l'horizon du périphérique parisien. Et inversement, dans
un monde parallèle (ou, qui sait, peut-être dans l'avenir ?), il y a
peut-être un David Madore qui a parcourt carrément le monde entier
(tout en se désolant que l'avion émette tant de CO₂) et en a besoin
pour ne pas se sentir emprisonné. Lequel est le plus heureux ? C'est
difficile de juger nos propres inclinations.
Il y a aussi la liberté de partir sans avoir à se justifier. Le
poussinet et moi nous sommes un jour (un peu) moqués de ma maman, qui,
habitant Orsay depuis plus de 40 ans, me disait qu'elle n'avait jamais
visité le parc de Chamarande, pourtant situé à à peine une demi-heure
de route de chez elle, alors qu'elle en avait entendu parler et que ça
l'intéressait : mais apparemment elle attendait d'avoir une
« occasion » pour le faire. Alors nous lui avons dit bon ben on y
va maintenant
, et elle a été ravie. Mais c'est aussi ça qui rend
la liberté tangible, c'est de pouvoir décréter l'occasion de se
déplacer, sans attendre qu'elle nous tombe dessus par l'extérieur.
Je ne suis vraiment pas du genre aventureux (à de rares exceptions
près, j'ai une forte aversion au risque), mais je suis néanmoins
curieux, et l'exploration de l'espace autour de moi, tant qu'il est
accessible dans les limites de mon aversion au risque et de mon désir
de confort, fait partie de cette curiosité : si je vois un endroit sur
la carte où je n'ai jamais été, qui semble intéressant mais qui n'est
pas trop difficile d'accès, je peux être tenté de mettre le doigt
dessus et de dire maintenant, je vais là !
. Voilà : je n'aime
pas voyager, mais j'aime me promener, et découvrir le territoire.