David Madore's WebLog: La mort comme construction sociale

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(dimanche)

La mort comme construction sociale

Récemment j'ai parlé de l'apocalypse, et mes lecteurs ont, enfin, avez, été particulièrement nuls pour ce qui est de proposer ne serait-ce qu'un grain d'optimisme en contrepoint aux inquiétudes que je formulais. (Coucou !) Je donc évoquer aujourd'hui vais un sujet plus joyeux : la mort (individuelle).

J'ai donné à cette entrée un titre un peu clickbaity[#]… J'ai failli faire encore pire : la mort comme construction sociale, et comment l'éviter. Parce que je vais expliquer comment vous pouvez ne pas mourir, même si, évidemment, il y a un truc, du coup les grincheux ne seront pas d'accord et diront que c'est une arnaque :

I don't want to achieve immortality through my work; I want to achieve immortality through not dying. I don't want to live on in the hearts of my countrymen; I want to live on in my apartment.

— Woody Allen

[#] Tiens, j'ai appris cette traduction rigolote — quoiqu'un peu vulgaire, mais c'est de bonne guerre — de clickbait en français : putaclic. Un titre un peu putacliquesque, donc.

Bon, en fait, non seulement c'est une arnaque, mais en plus, je ne vais rien dire que je n'aie déjà dit. J'avais essayé de raconter essentiellement ce que je vais dire ici dans cette vieille entrée, mais je pense que je m'y suis très mal pris (évoquer Kant, notamment, était une erreur de tout point de vue). Puis je l'avais dit de façon complètement différente, et beaucoup plus pragmatique, ici, en inventant une peuplade appelée les Qriqrx[#2] constituée de gens qui s'arrangent, de façon tout à fait pragmatique et sans magie aucune (ni contorsion philosophique particulière) pour être immortels, en pratiquant la réincarnation. Mais comme c'était dans un fragment littéraire gratuit, du coup, je n'ai pas eu l'occasion d'insister sur le message qui me semble important, à savoir que non, ce n'est pas une arnaque, les Qriqrx sont vraiment immortels (enfin, le seraient s'ils existaient et faisaient comme je le décris ; au moins tant que la tribu se maintient), et il n'y a donc pas besoin de technologie médicale extraordinaire[#3] pour rendre les humains immortels, il suffit d'un peu d'organisation sociale. La mauvaise nouvelle, c'est que nous ne pouvons pas simplement appliquer la technique des Qriqrx parce que, ni socialement ni personnellement, nous ne concevons pas notre identité comme éternelle.

[#2] Si certains se demandent comment ce mot doit se prononcer, dans mon esprit c'est quelque chose comme [qʁɪqʁʂ̩] (si vous ne savez pas lire l'alphabet phonétique, cricrich sera une approximation passable).

[#3] Maintenant, je n'ai rien contre le fait qu'on développe quand même une telle technologie (surtout si elle lutte principalement contre le vieillissement, ce qui est un problème assez différent de la mort). ☺ Je précise ça parce qu'il y a des gens qui font de la lutte contre le vieillissement et/ou la mort un cheval de bataille et qui ont l'air de penser qu'il y a une mentalité « pro-mort » (affirmant que la mort est non seulement inévitable mais aussi souhaitable) contre laquelle ils doivent combattre avec des spots de propagande comme celui-ci. Je trouve ça un peu surréaliste : oui, évidemment, si on trouve une technologie médicale qui permet d'arrêter complètement le vieillissement, il faudra se poser la question de comment persuader les gens de ne plus faire d'enfants ou d'accepter quand même de mourir ou je ne sais quoi, mais est-ce qu'il y a vraiment des gens qui ont besoin d'une campagne de pub pour une technologie qui a présentement l'air aussi inatteignable que la pierre philosophale ?

Je ne prétends à aucun titre à l'originalité : je suis sûr que des auteurs de SF plus talentueux que moi ont décrit des mondes très proches de ce que j'évoque avec mes Qriqrx. Et des idées très proches de ce que je vais suggérer plus bas ont été évoquées à propos de la conscience et de l'identité-de-soi : voir notamment vers la fin de ce texte et l'ensemble de celui-ci.

Bref, c'est parti pour encore une couche de radotage de ma part.

*

Ce que j'ai déjà essayé à diverses reprises (surtout ici, mais sans doute aussi assez mal ; et peut-être également dans ce fragment) de développer est l'idée que, si le monde matériel n'est indéniablement pas une invention de l'homme, la manière dont nous le structurons mentalement est une construction humaine et sociale, et au cœur de cette construction du « monde enchanté » repose la conception de l'identité, qui peut prendre toutes sortes de formes. Je trouve l'idée assez bien décrite dans ce passage assez célèbre :

Getting up, he hurried into his study, returned at once with two cigarette lighters which he set down on the coffee table. Look at these. Look the same, don't they? Well, listen. One has historicity in it. He grinned at her. Pick them up. Go ahead. One's worth, oh, maybe forty or fifty thousand dollars on the collectors' market.

The girl gingerly picked up the two lighters and examined them.

Don't you feel it? he kidded her. The historicity?

She said, what is historicity?

When a thing has history in it. Listen. One of those two Zippo lighters was in Franklin D. Roosevelt's pocket when he was assassinated. And one wasn't. One has historicity, a hell of a lot of it. As much as any object ever had. And one has nothing. Can you feel it? He nudged her. You can't. You can't tell which is which. There's no mystical plasmic presence, no aura around it.

Gee, the girl said, awed. Is that really true? That he had one of those on him that day?

Sure. And I know which it is. You see my point. It's all a big racket; they're playing it on themselves. I mean, a gun goes through a famous battle, like the Meuse-Argonne, and it's the same as if it hadn't, unless you know. It's in here. He tapped his head. In the mind, not the gun. […]

I don't believe either of those two lighters belonged to Franklin Roosevelt, the girl said.

Wydnam-Matson giggled. That's my point! I'd have to prove it to you with some sort of document. A paper of authenticity. And so it's all a fake, a mass delusion. The paper proves its worth, not the object itself!

— Philip K. Dick, The Man in the High Castle, chap. 5

À part que dans l'Univers où nous vivons FDR n'a pas été assassiné, la même chose y vaut tout à fait : je lisais récemment, par exemple, que la veste portée par Harrison Ford quand il a joué Star Wars allait être vendue à un prix tout à fait conséquent. Ce qui a de la valeur, ce n'est pas la veste, c'est l'identité que nous plaquons dessus, et qui, contrairement aux atomes de la veste, est une construction sociale (c'est parce que nous savons que c'est la veste portée par Harrison Ford qu'elle a de la valeur).

Et comme cette identité est une construction humaine (ce qui, pour répéter l'éclaircissement que je formulais dans l'entrée passée où je parle du monde enchanté, n'est pas du tout une façon de la dénigrer !), elle obéit à des règles sociales qui ne sont pas forcément logiquement codifiables. L'histoire classique dans ce sens est celle du bateau de Thésée, dont les différentes parties sont remplacées et qui reste, néanmoins, le bateau de Thésée. Ou pas. Il n'y a pas de vérité absolue en la matière : ça dépend d'une sorte de consensus social, ou simplement de l'intime conviction de celui qui parle de ce bateau ou qui y pense.

J'y repensais à propos de je ne sais plus quel jardin francilien j'ai dû visiter : quand on dit qu'un jardin est de Le Nôtre, on peut se demander ce que ça veut dire au juste. À part peut-être quelques arbres qui peuvent vivre des siècles, toutes les plantes plantées à l'époque de Le Nôtre sont mortes : celles que nous voyons maintenant ne sont plus les mêmes. Parfois on apprend que le jardin a été transformée au 19e siècle et remis en état d'origine au 20e : a-t-il toujours la même identité ? Et si le jardin avait été complètement détruit, et recréé plus tard selon les plans d'origines, serait-ce quand même le même jardin ?

Un jardin est-il immortel ?

Certaines œuvres d'art ne le sont pas : si la Joconde brûlait, aucune copie ne serait considérée comme la Joconde ; on dirait qu'elle est détruite pour toujours. Mais d'autres, apparemment, le sont : le Pavillon allemand de Barcelone, celui qui est là aujourd'hui, n'est pas celui d'origine (lequel a été détruit après l'exposition universelle pour laquelle il avait été construit), c'est une reconstruction à l'identique faite dans les années '80. Néanmoins, on considère quand même que c'est le Pavillon allemand, une réincarnation de celui d'origine : sans doute parce que Mies van der Rohe était architecte, pas constructeur, si bien que l'œuvre sur laquelle on plaque l'identité Pavillon allemand est une sorte d'abstraction tandis que la Joconde est pensée comme un objet matériel. Un jardin est peut-être quelque part entre les deux. Ou un bâtiment ancien, dont on apprend parfois que beaucoup de pierres, voire toutes, ont été remplacées, ce qui ne nous empêche pas de considérer qu'il s'agit toujours du même[#4]. Un roman est encore plus abstrait : il ne peut mourir que si toutes les copies sont perdues, parce que le roman est considéré comme le texte, l'information contenue dans le livre-objet-physique. (Ce qui n'empêche que le manuscrit-objet-physique peut avoir sa propre identité, sa propre historicité pour reprendre le terme utilisé par Dick.)

On voit bien sûr où je veux en venir : je prétends que notre propre notion de soi est une construction de même nature au-dessus de la réalité physique que l'identité que nous attribuons culturellement aux jardins ou aux pavillons allemands. Ç'en est déjà une de considérer que le David-Madore-de-1988 et le David-Madore-de-2018 sont la même personne alors que, vus purement matériellement, ils ont beaucoup de différences ; on peut évidemment évoquer la continuité des souvenirs pour la justifier, mais même cela n'est pas convaincant (j'ai perdu beaucoup des souvenirs du David-Madore-de-1988, et j'en ai acquis de nouveaux ; et même si j'avais été frappé d'une amnésie totale, le consensus social serait quand même que les deux individus sont la même personne). Si on change le point de vue sur cette notion d'identité, on peut dire que le David-Madore-de-1988 n'existe plus, et pourtant qu'il n'est jamais mort : il s'est simplement fondu progressivement en d'autres identités. Dans le sens contraire, les Qriqrx de mon histoire, qui organisent la réincarnation sociale et qui considèrent qu'ils s'inscrivent comme des existences éphémères d'une même identité éternelle, n'ont pas plus ou pas moins raison que la vision d'un individu comme limitée par sa naissance et par sa mort :

La question de savoir ce que nous devenons après notre mort n'est pas une question métaphysique, c'est une convention culturelle (voire individuelle, cf. plus bas).

[#4] Peut-être que plutôt que le Pavillon allemand de Barcelone je devrais évoquer le grand sancturaire shintō d'Ise qui depuis plus d'un millénaire est détruit et reconstruit tous les 20 ans, de façon à être à la fois toujours nouveau et pourtant toujours le même — un lien entre le passé et le présent. Je pense que c'est là essentiellement la manière dont mes Qriqrx voient leur réincarnation.

*

Évidemment, il y a des raisons de considérer comme « naturel » le point de vue selon lequel un organisme biologique a une unique identité de sa naissance à sa mort. Du moins, un organisme qui se reproduit comme nous autres humains, parce que pour une plante qu'on peut cloner et bouturer, c'est déjà plus difficile de décider ce que cette identité veut dire. Surtout, cette « naturalité » biologique a une incidence sur notre mode de pensée : l'évolution nous a programmé avec un instinct de conservation de soi très fort, et cet instinct nous pousse psychologiquement (via la peur de la mort et via l'« altruisme » envers notre moi futur) à cette notion d'identité associée à la forme biologique que nous cherchons à préserver. (C'est là une objection qu'on peut faire à l'existence de mes Qriqrx ; mais ce n'est pas comme si ça n'arrivait pas souvent de mettre en place des constructions culturelles qui vont à rebours de tendances biologiques chez l'homme !) Une civilisation constituée de poulpes (lesquels se laissent mourir une fois qu'ils se sont reproduits) aurait sans doute une attitude très différente par rapport à la mort, appuyée sur une convention différente quant à ce que devient leur identité après leur mort.

*

En plus de cette continuité biologique, et indistinctement mêlée à elle, il y a une continuité « mémétique », c'est-à-dire la continuité de la mémoire d'une personne, que j'ai déjà évoquée plus haut, et plus généralement, de tout ce qu'on pourrait appeler son « contenu informationnel ». On pourrait y distinguer la partie intrinsèque (les informations caractérisant la personne elle-même), et la partie extrinsèque, ou sociale (l'information comme un lien social entre plusieurs personnes), même si cette distinction n'est pas toujours bien claire. C'est en tout cas largement là-dessus que nous concentrons un attachement affectif : ce que j'aime chez mes proches, c'est tout ce que nous avons vécu ensemble, ce sont ces expériences partagées, des instants figés dans ma mémoire, c'est leur façon de penser, leur caractère, le son de leur voix, leur odeur, bref, tout ce que mon cerveau associe à eux. Si un de mes proches meurt (comme récemment un collègue), ce sont autant de fils coupés brutalement et qui laissent une sensation de vide. En tant qu'adepte du copyisme (cf. ici), c'est surtout cela que je considère comme la tragédie de la mort : si je peux me permettre de détourner légèrement une citation célèbre, à chaque fois qu'un homme meurt, c'est une bibliothèque qui brûle (et pas seulement en Afrique). Comme je citais Dick plus haut, je peux aussi placer une autre citation un peu trop célèbre, tirée d'un film adapté d'une de ses œuvres, et qui reflète bien cet aspect particulier de la mort :

I've… seen things you people wouldn't believe… attack ships on fire off the shoulder of Orion… I watched C-beams glitter in the dark near the Tannhäuser Gate… All those moments will be lost… in time… like tears… in rain… Time to die.

— (Roy Batty in) Blade Runner

(Ça marche mieux avec le jeu de Rutger Hauer et la musique de Vangelis.)

Il est certain qu'aucun tour de passe-passe ontologique ne permettra de faire disparaître cet aspect de la mort. Mes Qriqrx font le mieux qu'ils peuvent : contrairement aux tülku tibétains qui espèrent que la mémoire sera magiquement transmise aux réincarnations, mes Qriqrx ne croient pas à la magie et prennent les choses entre leurs mains. Ils essaient de retenir ce qu'ils peuvent des vivants qui leur sont proches pour permettre, lors de leur mort, à ceux qui les réincarnent de s'approprier cette information. La mort devient donc une forme d'amnésie, une blessure mais non une fin, et une blessure indispensable car des individus immortels ne peuvent pas retenir la totalité de leur existence passée (les Qriqrx ne sont donc pas copyistes à l'extrême : ils laissent l'information se filtrer doucement au fil du temps). Après tout, nous perdons de l'information quoi que nous fassions (le contraire n'est pas forcément souhaitable).

*

Après la continuité biologique et la continuité mémétique (et leur enfant commun, la continuité sociale), il y a encore une autre forme de continuité (pas forcément bien distincte des précédentes) sur laquelle nous faisons reposer notre idée de l'identité de soi au cours de notre vie, c'est la continuité de la conscience, c'est-à-dire l'impression (l'illusion ?) que nous sommes la même personne à l'instant t+ε qu'à l'instant t. Il y a plein de choses, parfois plus ou moins mystiques, qui ont été dites, et de distinguos plus ou moins byzantins qui ont été faits, au sujet de la continuité de la conscience ou de la conscience elle-même (dans une entrée liée plus haut, j'avais assimilé ce concept à celui du « moi transcendental » et on m'a expliqué que je n'avais rien compris mais alors rien de rien parce que ça n'a juste aucun rapport). Certains voient dans la conscience et/ou dans sa continuité dans le temps quelque chose de tellement profond que ça ne peut certainement pas être expliqué par les lois de la physique telles que nous les connaissons, certains pensent que ça a un rapport avec le phénomène de l'écrasement de la fonction d'onde en mécanique quantique (cf. plus généralement ici), certains y voient un phénomène émergent de la manière dont notre pensée fonctionnent, ou une simple illusion, certains la décrivent comme la manifestation à l'échelle de notre perception du passage du temps[#5].

[#5] Le problème de la conscience (et de savoir si la continuité de celle-ci est une illusion) est certainement au moins en partie lié à celui du temps. Faisons une digression à ce sujet. Il y a un problème philosophique qui me paraît assez évident mais sur lequel je trouve étonnamment peu de renseignements en ligne (par exemple un terme standard, un philosophe célèbre qui aurait écrit dessus, quelque chose comme ça), c'est la question de savoir quelle preuve nous avons que le temps existe. (Je trouve ceci et cela, mais ça me semble dit de façon terriblement compliqué pour une idée que le considère comme très simple.) Je veux dire que nous n'avons aucune preuve de l'existence de l'avenir à part par extrapolation, et que les seules preuves que nous avons de l'existence du passé sont des traces laissées dans le présent mais dont nous inférons que ce sont des traces laissées par un certain passé parce que nous pensons que c'est comme ça que fonctionne le monde, et cette inférence dépend de notre reconstruction du passé, si bien que l'argument est circulaire. Si on imagine un Univers qui est exactement l'instant présent (ou plus exactement, afin de dire quelque chose de relativistiquement sensé, une hypersurface de type espace quelconque) de notre Univers, i.e., si on imagine que seul existe le présent, et si on retranche des lois de la physique tout ce qui prédit l'évolution dans le temps (i.e., tout, en fait), on obtient un Univers mathématiquement parfaitement sensé, parfaitement conforme à l'expérience, que rien ne pourra réfuter, donc il est difficile de justifier précisément pourquoi nous avons la certitude que ce n'est pas dans ce monde-là que nous vivons. Le problème se formule aussi du point de vue de l'épistémologie de la physique : toute expérience tendant à montrer l'existence du temps se déroulera forcément dans le passé, donc ne prouvera rien du tout. En clair, si vous me dites qu'il y a dix minutes j'ai affirmé le temps n'existe pas et que dix minutes ont passé depuis donc que j'ai tort, je vous répond que vous avez seulement le souvenir que j'aie affirmé une telle chose, et que pour croire à la réalité de ce souvenir vous devez d'abord croire à l'existence du temps. (Le rasoir d'Occam n'est pas très clair ici, parce qu'il n'est pas évident qu'il soit plus simple de postuler tout le passé de notre Univers que de postuler son seul présent ; en principe, si les lois de la physique sont déterministes, le contenu informationnel est exactement le même, justement, puisque chacun détermine l'autre, et si elles ne sont pas déterministes c'est encore pire puisque postuler l'existence du passé peut signifier qu'on postule encore plus de choses qui ne suffisent même pas à expliquer complètement le présent. La seule piste d'explication que je voie, c'est de prétendre que contenu informationnel et complexité ne sont pas synonymes, mais c'est peu satisfaisant.) Toujours est-il qu'il est possible d'avoir un sens extrêmement étroit de l'identité de soi consistant à dire je suis moi, maintenant, à cet instant, et rien d'autre (cf. le concept de totipsisme).

Ajout () : Une autre expérience de pensée, qui est tout autant dénuée de sens que de se dire que le temps n'existe pas (= que seul existe le présent, cf. paragraphe précédent) est de se dire que le temps passe à l'envers, c'est-à-dire que ce que nous appelons « passé » est ce qui va nous arriver (un destin inévitable que nous connaissons presque toujours avec certitude) tandis que le vrai passé (celui que nous appelons « avenir ») nous est complètement inconnu parce que nous l'oublions au fur et à mesure qu'il devient passé. Je vais revenir plus bas sur la notion de temps cyclique. Tout ça est juste un jeu de langage, sans aucune incidence sur les lois de la physique, mais le fait que ce soit, justement, un jeu de langage doit nous inciter à réfléchir sur le sens des mots qui nous paraîssent « évidents » (de même que, pour la conscience, le concept de zombie philosophique).

Mais évitons soigneusement ce champ de mines philosophico-métaphysique. Le fait est que chaque soir nous nous endormons et, au moins du point de vue de la continuité locale de la conscience, ce n'est pas différent de mourir. J'avais dû raconter déjà plusieurs fois dans ce blog que quand j'étais petit j'aimais à jouer mentalement avec l'idée suivante : je vais m'endormir, et quand je me réveillerai, je serai devenu quelqu'un d'autre, et j'aurai perdu tout souvenir d'avoir jamais été David Madore. Qu'est-ce que cela signifie au juste ? Pas grand-chose. Pas plus que la variante suivante : je vais mourir en m'endormant, mais personne n'en saura rien, parce que quelqu'un d'autre va naître demain matin en héritant de mon corps avec tous mes souvenirs, mon caractère et tout le reste, et c'est lui qui continuera ce que j'ai commencé. Cela ne signifie rien non plus, mais c'est une pensée intéressante : je l'eus trouvée terrifiante, maintenant je la trouve au contraire terriblement reposante (dans le genre de moi, le David Madore de matricule , ai fini ma tâche, je disparais en passant le relais au suivant), et peut-être que les Qriqrx éprouvent un soulagement semblable au moment de mourir (en sachant que quelqu'un d'autre sera là pour prendre le relais). Si ces idées sont fausses, c'est essentiellement juste parce qu'une convention sociale les considère comme fausses (i.e., parce que nous agissons en les considérant comme fausses).

*

Bref, à mes yeux, les Qriqrx représentent une forme de sagesse que (collectivement, en tant que société) nous n'avons pas, celle de préserver la mémoire de nos prédécesseurs (l'anglais a un joli mot, là : forebear) pour ne pas disparaître nous-mêmes, pour ne pas que la mort soit une pensée traumatisante. (Bien sûr, il y a des sociétés réelles qui ont des traditions qui se rapprochent un peu de ce que j'ai évoqué, de l'idée qu'il faut se souvenir de ses ancêtres, etc., mais tout ça est teinté d'une aura de magie bien inutile et dont je me demande si elle n'empêche pas l'effort mémoriel concret.)

*

Mais on peut préférer une vision plus individuelle. Après tout, si la société collectivement peut décider, et se convaincre, que l'identité de Machin passe dans Bidule après la mort, Machin peut aussi le décider lui-même. Si je suis convaincu que la mauvaise reproduction que j'ai dans ma cave est la Joconde, les autres gens vont peut-être me rire au nez, mais elle peut avoir autant de valeur à mes yeux, et autant d'authenticité dans ma perception du monde, que celle qui est exposée au Louvre. De même, fondamentalement, ce que je considère comme moi dépend de moi, la société peut me conditionner à penser de telle ou telle façon, mais c'est moi l'arbitre ultime de ce que je suis : par exemple, si je m'endors chaque jour avec la certitude de mourir et que je me réveille le matin avec la certitude d'être une personne nouvelle, c'est vrai dans le sens qui importe le plus, c'est-à-dire la perception qu'ont ces différents David Madore de qui ils sont. Si un petit groupe, même un tout petit groupe, décide de pratiquer la réincarnation comme mes Qriqrx, ils peuvent être immortels, même si la société dans l'ensemble les considérera comme des illuminés. Si je m'identifie à telle ou telle perspective après ma mort et que cette identification est sincère, alors elle est vraie dans le sens qui importe :

I am the master of my fate:
I am the captain of my soul.

— William Henley, Invictus

C'est la raison pour laquelle j'ai tendance à dire que les Chrétiens (par exemple), ceux qui sont vraiment croyants, vont vraiment au paradis après leur mort, que les Hindous se réincarnent vraiment (sauf les brahmanes, qui en sont dispensés), etc. Ce n'est pas physiquement vrai, dans cet univers, mais tout l'intéret de l'esprit humain est de ne pas être limité à cet univers : si on peut créer des mondes enchantés pour donner une valeur de vérité à Luke Skywalker est le fils de Darth Vader ou d'ailleurs les Qriqrx sont immortels, on peut en donner une à ce qu'on veut. Je préfère le pragmatisme de mes Qriqrx qui choisissent de rester dans le monde matériel, mais la démarche est néanmoins semblable[#6]. À condition qu'on y croie vraiment et sincèrement (c'est-à-dire qu'on s'indentifie, profondément, à cette créature mi-réelle, mi-imaginaire qui est de cet univers jusqu'à sa mort et d'un autre après). C'est intéressant, parce que cela rejoint un concept assez fondamental dans certaines religions : le fait que la croyance en la divinité soit précisément la manière dont on accède à l'immortalité (certaines religions en font une forme de jugement, ce qui est assez con, mais il me semble qu'il y a bien des mouvances qui articulent, au moins confusément, cette idée que ce n'est pas un jugement divin, c'est une conséquence logique du fait de croire ou de ne pas croire, et je suis globalement d'accord avec ça). Après, savoir s'il y a des gens qui croient vraiment aux religions auxquelles ils prétendent croire, j'avoue que je n'en sais rien, ça m'a toujours laissé un peu perplexe, mais ce n'est pas mon problème.

[#6] Ajout () : Vous voulez peut-être vivre éternellement et sans modifier les lois de la physique ? Je peux vous proposer une solution pour ça aussi : c'est le concept du temps cyclique. Il suffit de décréter que le même Univers se rejoue indéfiniment, encore et toujours, parfaitement identique à lui-même. (Si je dois formaliser ça, je peux dire que je remplace ℝ par ℤ×ℝ, ordonné lexicographiquement, comme coordonnée de temps, les lois de la physique étant inchangées pour la seconde coordonnée et indépendantes de la première, par exemple je remplace l'équation différentielle f″(t) = Φ(f,f′) par f″(i,t) = Φ(f,f′) avec la contrainte f(i+1,t) = f(i,t). Cette première coordonnée ne sert absolument à rien, bien sûr, à part faire plaisir à cette façon de voir les choses, donc les lois de la physique ne sont pas, en fait, modifiées, et elles sont toujours tout autant confirmées par l'expérience que celles dont je suis parti. Ça marche tout autant en relativité en remplaçant la variété M d'espace-temps par ℤ×M, d'ailleurs ça marche presque mieux puisque les lois sont alors exactement les mêmes. Bref, tout ça pour dire que ce point de vue est formellement infalsifiable, et tout aussi dénué de sens que les histoires de temps qui passent à l'envers ou de temps qui n'existe pas évoquées plus haut.) Dès lors, vous pouvez penser que dès que vous mourez vous repartez à votre naissance pour un nouveau tour d'un éternel manège (qui semble à chaque fois être le premier puisque vous n'avez aucun souvenir des tours précédents) : comme c'est une pure convention, il suffit de le croire pour que ce soit vrai. (Voilà, je vous ai donné la recette la plus simple de la vie éternelle. Merci qui ?)

(Hum, j'ai l'impression que je risque d'irriter à la fois beaucoup d'athées et beaucoup de croyants en racontant tout ça. Pourtant, ma façon de dire que tout le monde a raison est de l'irénisme sincère, et en même temps je prétends que ce n'est pas du relativisme à 0.02¤. Je suis convaincu que tous leurs dieux existent réellement, chacun dans son monde à lui, je suis juste en désaccord quand on me dit que ces dieux agissent sur notre univers physique. Il y a peut-être une certaine influence gnostique dans ce que je raconte ; et certainement beaucoup d'influence des deux plus célèbres livres de Richard Bach qui m'avaient énormément marqué quand j'étais petit, à savoir Jonathan Livinston Seagull et Illusions: The Adventures of a Reluctant Messiah.)

Peut-être que je choisis de me réincarner selon cette construction intellectuelle rigolote que j'avais imaginée il y a un certain temps ? Peut-être, mais je doute que je passe le test d'y croire vraiment et sincèrement. À défaut, essayons de prendre modèle sur mes pragmatiques Qriqrx et de nous souvenir de ceux dont nous sommes les héritiers spirituels, de façon qu'ils continuent d'exister un peu à travers nous.

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