David Madore's WebLog: Ready Player One d'Ernest Cline (que je ne sais pas pourquoi j'ai aimé)

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(mardi)

Ready Player One d'Ernest Cline (que je ne sais pas pourquoi j'ai aimé)

Le livre dont je parle a été adapté au cinéma par nul autre que Steven Spielberg dans un film qui sort bientôt (dans deux mois aux États-Unis, je suppose qu'en France il faudra en compter six de plus). J'ai vu une bande annonce pour ce film (il y en a par exemple un ici), je me suis dit qu'il pourrait me plaire, je l'ai mentalement ajouté dans ma liste de sorties à guetter ; et comme je suis tombé sur le livre d'origine en flânant chez le W. H. Smith de la rue de Rivoli (ça n'a rien d'un hasard : il a été réimprimé — ou remis au centre des présentoirs — à la faveur de la publicité que lui offre le film), je l'ai acheté. Au minimum, il avait pour me plaire que contrairement à tant d'autres œuvres de SF c'est un roman pas trop épais et qui ne s'inscrit pas dans une interminable saga.

Je résume un peu de quoi il s'agit. Je vais divulgâcher (spoiler) très légèrement dans ce qui suit, mais je pense vraiment que ce n'est pas gênant, d'ailleurs le contexte du livre est essentiellement donné par le chapitre 0000 ou par une bande annonce quelconque du film.

L'action de Ready Player One se passe en 2045. Le monde réel est devenu encore un chouïa plus dystopique que celui dans lequel nous vivons actuellement, les inégalités sociales sont encore plus profondes, et aux États-Unis comme ailleurs, des millions s'entassent dans des bidonvilles de fortune en périphérie des villes (s'entassent littéralement, d'ailleurs, dans des colonnes de remorques empilées verticalement). Il y a une chose à laquelle essentiellement tout le monde semble avoir accès, c'est Internet, et, à travers lui, à un jeu en réalité virtuelle, l'OASIS (une sorte de combinaison de Second Life, de World of Wacraft et peut-être d'un chouïa de Minecraft, enfin, je ne sais pas, je n'ai joué à rien de tout ça ; plus un zeste de Matrix pour le réalisme de la simulation), où beaucoup trouvent refuge et moyen d'oublier une réalité déprimante. Des écoles ont même été mises en place dans l'OASIS, et d'ailleurs le héros y est lycéen.

Le point de départ de l'action est que le créateur de ce système vient de mourir : ce James Halliday était un nerd excentrique et introverti, obsédé par la culture pop/geek (et notamment les jeux vidéos) des années '80 où il a grandi ; et dans un testament virtuel diffusé à l'ensemble de l'OASIS il annonce qu'il a caché un easter egg quelque part dans son monde virtuel, et qu'il lègue la totalité de sa très considérable fortune (incluant le contrôle de l'OASIS lui-même) à celui qui le trouvera. (Bref, il se prend pour Willy Wonka, simplement il ne s'en remet pas au pur hasard.) Il est clair, d'emblée, que les énigmes à décoder et les épreuves à franchir pour trouver l'œuf en question sont liées à cette sous-culture des années '80, et qu'il faut la maîtriser sur le bout des doigts pour avoir la moindre chance d'y arriver. D'où le fait que cette sous-culture revienne dans l'air du temps et qu'une communauté de gens (les egg-hunters ou simplement gunters) dévorent tout ce qu'ils peuvent apprendre sur les jeux vidéos, films et dessins animés de soixante ans plus tôt, dans l'espoir de localiser l'insaisissable œuf de Halliday (dont c'était bien le but : inciter les gens à découvrir ce qui le passionnait). C'est le cas du héros, qui est le premier après des années à faire un pas décisif en direction de la découverte de l'œuf, ce qui relance la recherche et lui vaut toutes sortes d'ennuis.

Je m'arrête là pour le résumé, passons à la critique. Disons franchement que c'est assez mauvais, que j'ai quand même bien aimé, et que je me demande un peu pourquoi.

On peut s'interroger sur le public pour lequel ce livre est écrit. D'un côté, il est bourré, comme on s'en doute, de références à cette culture nerd dont l'auteur, Ernest Cline, qui se projette manifestement en James Halliday, est de toute évidence obsédé. Cela suggère qu'il écrit pour les geeks qui ont grandi dans les années '80 (et qui sont donc, maintenant, quadragénaires). De l'autre, son personnage est un lycéen et la structure du roman se conforme plutôt aux standards des livres classés young adult, avec une intrigue plutôt simple et linéaire et des préoccupations qui sont susceptibles d'intéresser les jeunes. J'imagine, donc, qu'il faut voir ça comme une tentative d'un geek de ma génération de parler aux geeks plus jeunes (millennials) pour les convaincre de ne pas oublier leur héritage : vous voyez, les petits jeunes, avant les jeux en 3D auxquels vous jouez, avant les jeux en immersion complète auquels joueront vos enfants, il y a eu des jeux en pixel-art ou même en mode texte, et c'était quand même très rigolo (quelque chose comme ça). Ça explique pourquoi les références à la culture des années '80 sont explicitées (plutôt que de servir, justement, d'easter eggs) : quand il parle d'un jeu comme Zork, l'auteur prend la peine de rappeler de quoi il s'agit (plutôt que d'espérer que son lecteur ira lui-même chercher sur Wikipédia ou, à plus forte raison, plutôt que de juste lâcher une référence que les initiés comprendront). C'est mignon d'essayer de raviver le souvenir d'une époque qu'on a aimée, mais je ne sais pas si ça fait un bon roman si on se contente d'aligner les références.

Car il faut dire les choses : l'histoire est plutôt plate. D'abord plat du point de vue strictement dramatique : il n'y a pas de prise de tête, les gentils sont vraiment gentils, les méchants sont vraiment méchants, personne n'est ambigu, tout est comme c'est écrit sur la boîte, et tout se passe en gros comme on s'y attend : il y a bien quelques rebondissements, mais aucune grosse surprise, aucun coup de théâtre bouleversant, aucun plot twist ingénieux. On a plutôt droit à quelques clichés un peu éculés, des pistolets de Tchékov à foison et un deus ex machina assez évident, sans compter que toute l'intrigue vise à rechercher un MacGuffin. Ensuite, plat du point de vue du cadre et des personnages. L'auteur prend un certain temps à expliquer les règles de l'OASIS (le point positif est qu'on ne peut pas trop l'accuser d'inventer au fur et à mesure : il établit des règles et s'y tient ; le point négatif est qu'il est parfois ennuyeux quand il les décrit), mais il n'y a guère d'originalité. L'état du monde réel n'est pas très clair non plus, et visiblement ça intéresse peu le narrateur. Au moins une chose est vraie, c'est que Cline doit avoir quelques notions sur le fonctionnement d'un ordinateur puisqu'il ne fait pas d'erreur trop ridicule (et sait rester vague quand il vaut mieux rester vague sur les détails). D'autre part, il n'y a absolument aucune réflexion politique ou sociologique sur les tenants et aboutissants d'un jeu comme l'OASIS (ou comment ça se fait que même les plus défavorisés y aient accès). Ni sur les inégalités sociales : le héros commence très pauvre, sa renommée virtuelle lui permet de se sortir un peu de cette pauvreté, il cherche à trouver l'œuf et donc devenir milliardaire, il n'a essentiellement aucune idée de ce qu'il fera de son argent (une de ses amies, qui va un tout petit peu plus loin dans la réflexion, le lui fait d'ailleurs remarquer, ce qui montre que l'auteur s'est au moins posé la question) ; pas plus qu'il n'y a d'interrogation sur les effets bons et mauvais de la célébrité en ligne. Les personnages n'ont aucune profondeur psychologique : leurs émotions se limitent à aimer ou ne pas aimer ; le héros est motivé par seulement deux choses, le désir de trouver l'œuf et son amour pour l'héroïne (qui est elle-même motivée par le désir de trouver l'œuf, mais la tension entre leur rivalité dans la quête et leurs sentiments n'est explorée que très superficiellement). Il y a une esquisse de début de commencement de reconnaissance de questions autour du genre et de l'identité sexuelle (parce qu'on ne peut pas supposer que les personnages masculins/féminins dans l'OASIS sont joués par des joueurs idem ; pas plus qu'on ne peut supposer quoi que ce soit sur leur âge, leurs caractères ethniques ou leur apparence), mais c'est tellement vite évacué… au moins, je n'ai pas vu de misogynie grossière (et s'agisant du milieu gamer ce n'était pas forcément gagné). Mais parfois on a l'impression que ce qui intéresse uniquement l'auteur, c'est de faire se combattre Mechagodzilla et Ultraman. Je me demande si Spielberg s'en sera mieux tiré en adoptant l'œuvre au grand écran.

En outre, Ernest Cline fait preuve d'un américano-centrisme irritant, quasiment digne de Reddit. Il y a plusieurs moments où on se dit que non seulement il a oublié l'existence du monde autre que les États-Unis, le Canada et le Japon, mais il a par ailleurs oublié l'existence des fuseaux horaires.

Ayant écrit tout ça, je suis surpris de constater que… j'ai quand même bien aimé ce livre. Je ne vais certainement pas prétendre que c'est un chef d'œuvre : ce n'en est pas un, mais j'ai trouvé que c'était vraiment un page turner, au sens où dès que j'avais lu la page N j'avais envie de lire la page N+1 et j'ai été assez captivé.

Pourtant, je ne suis qu'à moitié familier avec la culture étalée par Cline. (J'utilise les termes geek et nerd de façon un peu interchangeable parce que personne ne sait exactement ce qu'ils veulent dire, mais il y a certainement plein de sous-types de l'un ou de l'autre : je me sens assurément plus proche ou plus admiratif de Richard Stallman que de Ken Williams, par exemple.) J'ai vu pas mal de films de Spielberg (car, oui, Spielberg n'est pas seulement celui qui va adapter le livre en film, il est aussi souvent référencé dedans) mais certainement pas tous ; j'ai vu les Star Wars mais lu aucun des livres qui se passent dans l'univers en question ; je n'ai vu qu'une poignée d'épisodes des séries Star Trek ; je ne connais pas grand-chose aux dessins animés japonais ; mais j'ai quand même vu WarGames et Blade Runner — et aussi quasiment tout ce qu'ont fait les Monty Pythons (ce n'est pas vraiment des années '80, mais apparemment James Halliday en était fan aussi[#]). Et question jeux de rôle et jeux vidéos, j'ai un peu joué à des jeux de rôle quand j'étais petit, mais très peu à des jeux vidéos : voir ici pour ce que j'en racontais ; dans l'époque visée, j'ai quand même joué à Tera (voir ici), mais c'est un jeu français et certainement inconnu d'Ernest Cline, Rogue et King's Quest (le tout premier) ; ensuite, j'ai été piqué par précisément le genre de nostalgie que ce livre essaye de promouvoir et j'ai joué à Colossal Cave et un tout petit peu à Zork (et j'ai écrit moi-même des bouts de jeux pour la Zork-machine avec Inform 6). Et même en élargissant à d'autres périodes, il n'y a que très peu de jeux auxquels j'aie accroché (quelques uns des Ultima, quelques uns des King's Quest et quelques autres cas à part comme celui-ci). Bref, je saisis quelques unes des références, mais certainement pas toutes. Ceci étant, je sais me servir de Wikipédia et de Google, ce qui n'est manifestement pas toujours vraiment le cas des personnages du roman lui-même (certes, on ne nous dit pas si Google existe toujours, mais pour Wikipédia c'est explicite).

[#] Les œuvres dont Halliday était fan (ce qui se sait parce qu'il a fait publier ses journaux personnels à sa mort pour encourager leur étude) sont référencées par les gunters comme canon, et il y a des débats (sans doute à prendre au 1.41421356ème degré) pour savoir si ceci ou cela est canon (comme le film Ladyhawke), débats qui sont, à vrai dire, assez drôles dans le genre parodie des débats entre fans de Star Wars et/ou Star Trek.

Il est vrai que j'aime bien les easter eggs, et que j'en ai parfois découvert (jamais rien de bien impressionnant) par sérendipité dans différents jeux ou programmes. Cela pourrait expliquer que Ready Player One m'ait plu malgré ses nombreux défauts.

Il est aussi vrai que j'aime bien les énigmes. (On va dire que je définis une énigme comme une question, une métaphore ou une référence cryptique qui définit un mot, une personne, un lieu ou un concept qu'il s'agit de trouver, ce qui n'est faisable qu'avec les bonnes références culturelles ou en interprétant de façon astucieuse les termes de l'énigme ; mais surtout, ce qui fait à mes yeux une bonne énigme, c'est que lorsqu'on a trouvé la réponse, il doit être complètement évident que c'est bien celle qu'on cherchait, i.e., soit on trouve soit on ne trouve pas, mais si on trouve, on doit immédiatement être complètement sûr de soi[#2], sinon l'énigme n'était pas bonne.) Les protagonistes du livre passent une certaine partie de l'intrigue à chercher à résoudre des énigmes. À vrai dire, elles ne sont vraiment pas très bonnes. Mais il y a quand même une certaine satisfaction à voir le héros les résoudre, à suivre ses idées (y compris à travers les fausses pistes) qui, pour le coup, est plutôt bien gérée par l'auteur.

[#2] Pour un de mes romans d'ado j'avais par exemple concocté la charade suivante : Mon Premier marque la Fin du Pouvoir. / Mon Second est la Première des Origines. / Mon Troisième constitue le Milieu de la Vie. / Mon Tout tire son Pouvoir des Origines de sa Vie. C'est peut-être trop facile, mais je suis au moins certain d'une chose, c'est que celui qui trouve la bonne réponse saura immédiatement qu'il a trouvé la bonne réponse.

Mais peut-être que la raison plus profonde pour laquelle ce roman m'a plu, c'est que je me reconnais une certaine affinité avec l'auteur, non pas dans le choix précis de la culture qu'il essaye de partager (et que je ne connais que médiocrement, cf. ci-dessus) mais dans l'idée générale de semer des références un peu obscures dans l'espoir d'amener d'autres gens à s'y intéresser. C'est par exemple ce que je fais de façon vraiment évidente dans ce texte, mais il y a plein de références (ou de mini easter eggs, si on veut) dans toutes sortes de choses que j'écris. (Ceci étant, comme je suis taquin, je mets aussi plein de choses qui ont l'air de pouvoir être des références alors qu'il n'y a rien de particulier à comprendre.) Ma culture à moi est peut-être plus bizarre, plus éclectique pour ne pas dire aléatoire, que l'obsession de Halliday/Cline pour les films et jeux vidéos des années '80, mais ça ne m'empêche pas de jouer à jeter des hameçons un peu au hasard. Et ça n'a rien de spécialement inhabituel à cette attitude, je pense, notamment parmi les geeks : j'ai par exemple un ami qui fait très souvent des références à Monkey Island, Day of the Tentacle et autres jeux LucasArt dans le genre et la période (c'est comme pour les bonnes énigmes : ceux qui le connaissent verront sans doute immédiatement de qui je parle). Peut-être que si j'étais milliardaire je serais tenté, moi aussi, de cacher un trésor quelque part qu'on ne pourrait trouver qu'en résolvant des énigmes faisant plein de références compliquées à ma culture tarabiscotée, précisant qu'il y a sans doute plein d'indices cachés dans mon blog pour inciter les egg-hunters à l'apprendre par cœur. (Après, comme je suis notoirement fan des coups de théâtre, il est possible que le coffre ne contienne finalement qu'un petit papier disant le trésor était en vous tout du long : l'amitié. Et peut-être même qu'il y aurait encore un plot twist après ça.) Mais bon, je ne suis pas milliardaire, alors ne perdez pas votre temps à apprendre mon blog par cœur ! (Ou peut-être que si, qu'en savez-vous au fond ?)

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