David Madore's WebLog: Pourquoi je préfère mes apostrophes droites

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(dimanche)

Pourquoi je préfère mes apostrophes droites

☞ Les prescriptivistes en typographie m'énervent

J'ai déjà dû expliquer plusieurs fois ici que les prescriptivistes m'énervent, opinion qui semble assez largement répandue en matière, disons, de grammaire, mais je ne sais pas pourquoi les prescriptivistes en matière de typographie, qui sont pourtant tout aussi pénibles, semblent largement échapper aux critiques[#]. Je pense aux gens qui, généralement armés du Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale[#2][#3], viennent vous expliquer que c'est comme ceci-cela qu'il faut faire, par exemple qu'en français (ou en bonne typographie) on doit mettre une espace insécable avant certaines ponctuations ou je ne sais quoi du genre. Ma position en matière de typographie est que c'est à l'éditeur du texte de faire des choix réfléchis, et que la cohérence a bien plus d'importance que la tradition. Et ça m'énerve d'autant plus qu'on vienne m'expliquer la manière dont je devrais typographier les choses que j'ai souvent réfléchi de façon très poussée à la question, et fait un choix en toute connaissance de cause, bien plus que la personne qui vient m'emmerder en me critiquant parce que je ne suis pas telle ou telle règle traditionnelle.

[#] Peut-être parce que les critiques contre les prescriptivistes viennent avant tout de linguistes, et que les linguistes s'intéressent notoirement plus à la langue parlée qu'écrite, et plus à la langue écrite que typographiée (pourtant, j'aurais tendance à dire que l'étude descriptive de la typographie et de son histoire a autant sa place dans la linguistique que l'évolution des phonèmes indo-européens).

[#2] L'ironie est que ce Lexique ne prétend absolument pas être une norme prescriptive : c'est un guide interne des usages de l'Imprimerie nationale, laquelle a fait des choix que je respecte, et d'autres que je trouve idiots. Indépendamment de ses choix, le Lexique lui-même est, d'ailleurs, épouvantablement mal organisé et confus, parfois carrément incohérent.

[#3] Ce ne sont pas tous des Français, bien sûr. Ici sur Reddit quelqu'un réclame une official proof que seul le caractère U+2019 RIGHT SINGLE QUOTATION MARK est correct tandis que le caractère U+0027 APOSTROPHE est wrong. Si on veut un exemple de ce que sont les prescriptivistes bornés, il se pose-là, lui.

Maintenant, je conviens aussi que ça peut être intéressant d'expliquer mes choix. Je l'avais déjà fait dans ce billet consacré à la ponctuation à la fin des formules mathématiques (et qui illustre assez bien le genre de raisonnements que j'ai tendance à mener pour faire mes choix), et pourquoi je ne suis pas d'accord avec la règle traditionnelle. Comme j'ai récemment expliqué sur Bluesky mes choix en matière d'apostrophes, je me dis que je peux faire l'effort de reprendre ces explications sur ce blog en les développant. Autrement dit : détailler pourquoi je préfère mes apostrophes droites et pas courbes.

TL;DR pour ceux qui veulent la réponse sans lire mes 42 pages d'explications : c'est parce qu'utiliser une apostrophe droite tout en gardant des guillemets simples courbes permet de distinguer l'apostrophe des guillemets simples (et notamment du guillemet simple fermant), ce qui présente un gain de clarté et de lisibilité à la fois par rapport à la typographie traditionnelle (qui utilise le même glyphe pour l'apostrophe que pour le guillemet courbe simple fermant) et par rapport à la machine à écrire (qui a introduit le glyphe de l'apostrophe droite mais qui s'en sert aussi comme guillemet simple ouvrant et fermant).

Mais on ne lit pas un billet du blog de David Madore pour avoir la version courte, donc partons dans les 42 pages d'explications.

Pour être bien clair, je ne prétends pas, moi, prescrire quoi que ce soit : j'explique pourquoi moi j'ai fait un choix, pourquoi je préfère personnellement ce choix (en l'occurrence, que mes apostrophes soient droites, quitte à choquer les typographes traditionalistes), et pourquoi ce choix est mûrement réfléchi, mais je ne vais pas me plaindre si vous ne le suivez pas : je n'ai aucun problème à lire un texte qui utilise des conventions différentes. Simplement, quand on vient me dire que c'est inacceptable dans un document soigneusement typographié, ou que c'est des chiures de mouche, ou que c'est horrible, ou essayer de m'intimider à me faire croire que c'est moche, ça me sort un peu par les trous de nez.

☞ Distinguons « caractères » et « glyphes »

Expliquons d'abord les termes du débat. Je veux parler de trois caractères et de trois glyphes. Je dois bien sûr expliquer la différence entre un caractère et un glyphe : dans mon usage de ces mots dans ce billet, le caractère est la fonction jouée dans le texte, et le glyphe est sa représentation graphique[#4]. Toute la question va être, justement, de savoir quel glyphe servira à représenter visuellement quel caractère.

[#4] Bon, quelque part entre les deux, il y a sa représentation informatique qui est le codepoint Unicode (qui n'est ni purement sémantique ni purement graphique), même si on parle normalement de caractère Unicode. A priori la discussion que je tiens est indépendante d'Unicode, mais pas complètement quand même, parce que le fait qu'Unicode ouvre telle ou telle possibilité est pertinent quand il s'agit de choisir ce qu'on va faire.

Les trois caractères pertinents ici sont l'apostrophe, le guillemet simple ouvrant et le guillemet simple fermant.

☞ L'apostrophe

L'apostrophe, c'est un caractère grammatical (je veux dire que son usage fait partie de la grammaire de la langue, en l'occurrence je parle du français mais c'est très semblable en anglais) : en français comme en anglais il sert à marquer certaines élisions ou contractions, par exemple l'article défini le ou la en français devient l' devant voyelle (sa voyelle étant remplacée par ce caractère apostrophe, donc) ; mais en anglais, il a aussi un rôle important pour marquer la possession (comme dans : David's blog).

Ce qui constitue exactement une apostrophe est, évidemment, une question épineuse, et je ne prétends pas avoir une réponse parfaite, certainement pas une réponse pour toutes les langues de l'univers. Pas mal de langues écrites en alphabet latin utilisent un signe ayant au moins vaguement l'apparence de l'apostrophe pour marquer une forme d'élision ou de contraction, donc je suis tenté de considérer que c'est toujours le même caractère quand il s'agit de ce type d'usage. Mais par exemple le caractère marquant le son [ʔ] en hawaïen (par exemple dans le nom Hawaiʻi) n'est, à mon sens, pas une apostrophe : son usage est bien différent, et il est généralement convenu qu'il vaut mieux utiliser un glyphe différent. Mais les choses ne sont jamais parfaitement nettes : le caractère qui sert à marquer une absence de voyelle initiale dans certaines transcriptions des syllabes du chinois (par exemple dans le nom de la ville 西安, transcrit Xī'ān) ou du japonais (par exemple dans le prénom じゅんいちろう), transcrit Jun'ichirō parce que le découpage en syllabes est ju-n-i-chi-ro-u) ne marque certainement pas une élision mais un hiatus, et se rapproche donc plutôt vaguement de l'usage hawaïen (en ce sens que ça marque un début de syllabe dont la consonne n'est pas apparente), et pourtant on a tendance à le classer comme une apostrophe. Et je ne préfère pas rentrer dans la question de la transcription[#5] du ʾalif et de la hamzaẗ arabes (la hamzaẗ instable ressemblerait pas mal à une apostrophe — stable elle ressemblerait plutôt au coup de glotte hawaïen). Bref, It's Complicated®, mais ce n'est pas pour autant que le concept d'apostrophe est dénué de sens. Convenons donc que je me limite à l'apostrophe des langues en alphabet latin (pas des transcriptions) qui s'en servent à marquer quelque chose de proche de son usage en français ou en anglais (élision, contraction, ou distinction grammaticale inaudible à l'oral).

[#5] Pour mémoire, même si historiquement dans les langues sémitiques la lettre ʾalif a pu servir à noter le coup de glotte [ʔ], ce rôle est dévolu en arabe à la hamzaẗ (qui n'est pas vraiment une lettre autonome), et la lettre ʾalif en arabe sert soit à noter l'allongement de la voyelle ‘a’ (selon la même logique que l'allongement des voyelles ‘i’ et ‘u’ sont notées par les consonnes ‘y’ [yāʾ] et ‘w’ [wāw]) soit simplement à porter la voyelle en début de mot ; il est vrai que commencer un mot par une pure voyelle n'a pas vraiment de sens en arabe (si c'est le cas, on parle de hamzaẗ instable et la voyelle va tomber derrière une autre voyelle), tandis que pour les mots commençant par un coup de glotte (hamzaẗ stable), l'arabe utilise la combinaison ʾalif + hamzaẗ à l'écrit. Les choses sont d'autant plus confuses que la norme ISO 233-1 (qui vise à transcrire de façon extrêmement précise l'écriture de l'arabe) utilise ‹ʾ› pour transcrire ʾalif et ‹ˈ› (ou ‹ˌ›) pour transcrire la hamzaẗ, tandis que ISO 233-2 (norme simplifiée qui vise plutôt à transcrire la langue) utilise ‹ʾ› pour transcrire la hamzaẗ (sauf en début de mot), et ne transcrit pas ʾalif sauf dans la mesure où l'allongement du ‘a’ est noté par un macron (pas Macron le président français : macron le diacritique barre au-dessus).

☞ Les guillemets

Le guillemet simple, c'est autre chose. Le guillemet est un caractère de ponctuation, qu'on peut qualifier de para-grammatical ou para-linguistique (je veux dire que son usage est plus éloigné du cœur de la langue que l'apostrophe, on peut dire qu'il fait plus partie du méta-texte que du texte), qui sert à marquer des citations ou des quasi-citations (par exemple les guillemets d'ironie). Il y a différentes sortes de guillemets, représentés par des glyphes différents : guillemets en chevrons doubles «comme ça», guillemets en chevrons simples ‹comme ça›, guillemets en virgules doubles “comme ça”, guillemets en virgules simples ‘comme ça’, guillemets droits doubles "comme ça", guillemets droits simples 'comme ça', et ce ne sont pas les seuls. Il n'y a pas de signification claire uniforme entre ces différentes sortes de guillemets : on ne peut pas dire que les guillemets doubles signifient ceci et les guillemets simples signifient cela, c'est une question de conventions typographiques (je vais parler des miennes ci-dessous). Pire encore, il n'y a même pas de convention uniforme sur quel guillemet s'apparie avec lequel, et ça dépend souvent de la langue : en allemand, par exemple, on a tendance[#6] à apparier les guillemets »comme ceci«, ›comme ceci‹, „comme ceci“ (peut-être que ‚comme ceci‘ serait logique pour compléter la série, mais je ne sais pas si ça se trouve vraiment). Quant aux guillemets droits "comme ceci" ou 'comme cela', ils n'existent en gros que dans un contexte informatique, je vais y revenir.

[#6] J'écris on a tendance parce que je rejette l'idée qu'une langue impose un style particulier de guillemets (ou des conventions typographiques), et à plus forte raison que ça fasse partie des règles grammaticales de cette langue : disons qu'elle a tendance à les préférer, mais je comprends parfaitement que, par exemple, dans un texte ou corpus qui mélange de l'allemand et du français, on utilise les mêmes guillemets tout du long, selon l'argument que l'uniformité typographique doit primer sur la préférence linguistique. Cf. ce que j'écrivais dans ce billet.

Du coup, si je veux m'en tenir au plan strictement sémantique quand j'utilise le terme caractère, je devrais dire qu'il existe juste le guillemet ouvrant et le guillemet fermant, qui se déclinent en différentes saveurs qui dépendent de la convention typographique en cours. Le guillemet simple est une représentation graphique de certaines saveurs de guillemets dans certaines conventions typographiques. Qu'on m'accorde néanmoins la commodité de langage de parler des guillemets simples ouvrant et fermant comme des caractères.

☞ Digression sur mon usage des guillemets

Une digression en petits caractères pour parler de mon propre usage des guillemets, et de mon choix entre les différentes saveurs de guillemets. (Je ne prétends pas que ces règles soient terriblement bonnes, elles sont plus l'accumulation d'habitudes que d'autre chose, et je ne les recommande même pas vraiment. Je me réserve aussi le droit de les changer à tout moment. Mais je les expose un peu pour montrer que ce sont des questions auxquelles j'ai réfléchi — sans doute beaucoup plus que la plupart des prescriptivistes typographiques qui viennent me chercher des noises —, et que je ne fais pas n'importe quoi.)

En français j'utilise les guillemets en chevrons doubles «comme ça» (ou plutôt « comme ça », cf. ci-dessous) comme guillemets principaux pour marquer les citations. J'utilise les guillemets en virgules doubles “comme ça” dans un contexte assez limité : pour marquer les titres (ou autres bouts que je mettrais normalement en italiques mais si ces italiques ne sont pas une marque d'emphase) lorsque les italiques ne sont pas disponibles (p.ex., sur Bluesky/Twitter), et pour les citations imbriquées dont je vais reparler. J'utilise les guillemets simples, normalement en virgules ‘comme ça’, pour citer un caractère unique ou un petit groupe de caractères qu'il faut lire comme des caractères et pas comme des mots : par exemple, je dirais que ‘-ent’ est une terminaison verbale en français ou que le mot « chapeau » se termine par un ‘x’ au pluriel. (Je pense que cette distinction me vient du langage de programmation C qui distingue les guillemets droits doubles et simples pour marquer les chaînes de caractères et les caractères individuels.) Je n'utilise normalement pas les guillemets en chevron simples ‹comme ça›, mais ils peuvent servir pour un usage ponctuel, par exemple pour citer un caractère si ce serait trop confusant d'utiliser les guillemets en virgule simples (écrire ‘'’ pour citer une apostrophe est vraiment illisible, donc je vais écrire ‹'›).

Ajoutons que, pour ce qui est de l'espacement, je mets normalement des espaces insécables U+00A0 NO-BREAK SPACE à l'intérieur de mes guillemets en chevrons (de même que devant les ponctuations ‘?’, ‘!’, ‘;’, ‘:’), sauf dans les contextes où je n'utilise pas l'espace insécable à cause d'une combinaison entre l'utilité d'économiser des caractères et les problèmes posés par des bugs des navigateurs autour du U+00A0 NO-BREAK SPACE, donc par exemple sur Bluesky je vais écrire «ceci» alors que sur ce blog ce sera « ceci ». Sauf que pour compliquer encore les choses, quand j'écris du HTML je préfère les balises <q> … </q> pour marquer les citations si ce sont vraiment des citations (et c'est alors à une feuille de style CSS que je confie le rôle de leur donner l'apparence souhaitée), par contraste avec les guillemets d'ironie ou de métaphore que je vais écrire directement dans le texte.

En anglais, ce sont les guillemets en virgule double “comme ça” qui me servent de guillemets principaux pour les citations, et j'utilise alors les guillemets simples ‘comme ça’ pour les titres quand les italiques ne sont pas disponibles (et aussi pour les caractères isolés : je ne fais alors pas la distinction). La feuille de style CSS de mon blog utilise l'attribut lang pour décider si elle rend les balises <q> … </q> comme mes guillemets préférés pour le français ou pour l'anglais (sachant que c'est la langue extérieure à la balise qui compte). Je n'écris pas assez souvent dans d'autres langues pour avoir une convention claire pour elles, mais en allemand j'ai quand même tendance à utiliser les guillemets „comme ça“.

Quand les guillemets sont imbriqués, tout se complique : je pense généralement que c'est la langue extérieure qui compte (i.e., la forme des guillemets d'une citation anglaise dans un texte français va être celle des guillemets que j'utilise normalement en français), mais si on a des citations imbriquées il vaut mieux changer la forme des guillemets pour éviter d'avoir deux fois la même parce que c'est confusant, et c'est ainsi que pour une citation de second niveau en français que je vais faire « comme “ça” » et en anglais “comme ‘ça’”, mais je ne prétends pas m'être fait des règles systématiques pour les mélanges de langues.

Ah oui, et puis j'utilise parfois des guillemets d'ornement ❝comme ça❞ spécifiquement pour me moquer du texte que je cite (exemple ici sur Bluesky ; mais je rapproche cet usage plutôt d'un emoji). Les caractères Unicode en question sont U+275D HEAVY DOUBLE TURNED COMMA QUOTATION MARK ORNAMENT et U+275E HEAVY DOUBLE COMMA QUOTATION MARK ORNAMENT respectivement.

Et naturellement, quand je cite un langage informatique, j'utilise les caractères exacts de ce langage, donc dans ce contexte ‹"› peut servir de guillemet double (je ne l'utilise essentiellement que dans le contexte informatique), et ‹'› de guillemet simple. Mais a priori je vais utiliser une police à échappement fixe (si le format le permet) pour que les choses soient plus claires.

Voilà, bref, oui, je me complique un peu la vie. (Fin de la digression.)

☞ Trois glyphes (et le problème de les nommer)

Maintenant que j'ai décrit les trois caractères dont je parle, passons aux glyphes. En parlant des guillemets, j'ai déjà fait le tour de l'inventaire des glyphes possibles, en fait. Mais ceux qui vont me concerner particulièrement sont :

  • ‹'›, le glyphe en forme de trait vertical élevé (droit),
  • ‹‘›, le glyphe en forme de virgule inversée élevée (courbé un peu comme le chiffre ‘6’),
  • ‹’›, le glyphe en forme de virgule élevée (courbé un peu comme le chiffre ‘9’).

(Comme vous ne voyez pas forcément très bien la différence, je vais essayer de toujours redire avec des mots duquel je parle.)

Je ne suis pas super content de ces noms, mais j'ai cherché à trouver des noms pour les glyphes qui ne préjugent pas de leur fonction. Comme mes explications ne sont pas forcément claires, voici les trois glyphes en question tels que présents dans la police Linux Libertine, dans l'ordre que je viens de dire, et séparés par des lettres ‘x’ pour qu'on puisse juger le positionnement :

La chose est encore compliquée par le fait que mes glyphes restent abstraits[#7] : la forme exacte du glyphe dépend de la police[#8], et le trait vertical n'est pas forcément stricto sensu vertical (notamment si la police est penchée, p.ex., en italiques), la forme des glyphes en virgule n'est pas toujours identique à une virgule, etc. On va néanmoins faire avec ces noms, fussent-ils imparfaits.

[#7] Oui, je multiplie les concepts : il y a au moins le caractère abstrait (fonction dans le texte), le codepoint Unicode (représentation informatique), le glyphe abstrait (qui cherche à capturer l'essence de plusieurs glyphes contenus dans plusieurs polices de caractères qu'on considère comme obéissant à la même idée), et le glyphe concret (la forme graphique précise dans une police donnée).

[#8] Sur les polices de caractères informatisées, de toute façon, ces glyphes sont essentiellement définis comme ceux des codepoints Unicode U+0027 APOSTROPHE), U+2018 LEFT SINGLE QUOTATION MARK et U+2019 RIGHT SINGLE QUOTATION MARK respectivement (mais encore une fois, je ne veux pas les nommer comme tels parce que ça rend la discussion trop confuse, car ma proposition semble tautologique, cf. la note suivante (#9)).

☞ Quel glyphe pour quel caractère ?

Récapitulons : nous avons donc trois caractères — l'apostrophe, le guillemet simple ouvrant et le guillemet simple fermant, — et trois glyphes — le trait vertical élevé, la virgule inversée élevée, et la virgule élevée. Évidemment j'ai présenté les choses pour inciter à trouver naturelle ma proposition d'utiliser les trois glyphes dans l'ordre dans lequel j'ai présenté les trois caractères. Mais n'allons pas si vite ! Je ne suis pas en train de prétendre que la correspondance que je propose est la seule légitime[#9].

[#9] C'est un peu toute la difficulté de ce billet : il y aurait un argument de mauvaise foi tellement évident qui consisterait à appeler mes glyphes apostrophe, guillemet simple ouvrant et guillemet simple fermant parce que c'est comme ça qu'ils apparaissent dans Unicode, et de dire que je propose d'utiliser l'apostrophe comme apostrophe, le guillemet simple ouvrant comme guillemet simple ouvrant, et le guillemet simple fermant comme guillemet simple fermant, ce qui est alors tellement évident et apparemment tautologique que toute critique semble stupide. Mais je ne veux pas recourir à cet argument de mauvaise foi qui consiste à rendre confus le choix à faire pour que ma proposition passe pour évidente. Du coup ça m'oblige à soigneusement distinguer caractère et glyphe, et à trouver des noms pour les glyphes, même abstraits, qui ne les rattachent pas de façon trop évidente à des caractères.

(J'évite donc pour l'instant d'utiliser le terme d'apostrophe droite pour le premier glyphe, afin de ne pas préjuger sa fonction. Ce que j'appellerai l'apostrophe droite, ce sera justement la représentation du caractère apostrophe par le glyphe trait vertical élevé.)

Je pense que le premier de ces trois glyphes — le trait vertical élevé ‹'› — n'est pas traditionnel, et qu'il est apparu avec les machines à écrire comme je vais le dire ci-dessous. J'écris je pense parce que l'histoire de chacun de ces symboles est compliquée, donc je ne veux pas me mouiller : le livre Shady Characters: The Secret Life of Punctuation, Symbols & Other Typographical Marks de Keith Houston (2013), que je recommande au passage, consacre un chapitre entier aux guillemets, mais ne parle que très peu de l'apostrophe. Wikipédia suggère qu'elle est apparue avec l'imprimerie, mais ne nous dit pas la forme exacte qu'elle avait.

☞ La solution traditionnelle (apostrophe courbe)

Toujours est-il que l'imprimerie traditionnelle, sans que je définisse précisément ce terme, utilise :

  • le glyphe en virgule inversée élevée ‹‘› comme guillemet simple ouvrant,
  • et le glyphe en virgule élevée ‹’› à la fois comme apostrophe et comme guillemet simple fermant (malgré la confusion possible, qui est ma principale objection ici),

— le glyphe en trait vertical élevé ‹'› n'est donc pas du tout utilisé. Et en fait, avant l'invention de l'informatique, ce glyphe ne devait même pas exister dans les polices de caractères habituelles. C'est la raison pour laquelle les prescriptivistes ne l'aiment pas : si je caricature à peine, c'est nouveau donc c'est moche.

☞ La machine à écrire

Lorsque la machine à écrire est apparue, il était commode pour elle de limiter le nombre de glyphes utilisés (quitte à unifier, par exemple, le chiffre ‘0’ avec la lettre ‘o’). Les machines à écrire ont donc, je pense, inventé les caractères « droits », à la fois le trait vertical élevé ‹'› (pour servir d'apostrophe en même temps que de guillemet simple ouvrant ou fermant) et le trait vertical élevé double ‹"› (pour servir de guillemet double ouvrant ou fermant).

Donc, sur la machine à écrire, le même glyphe en trait vertical élevé ‹'› sert pour les trois caractères dont j'ai parlé (apostrophe, guillemet simple ouvrant, guillemet simple fermant).

☞ Distinguer apostrophe et guillemet simple fermant ?

On notera qu'à ce stade personne ne fait la distinction que je réclame entre l'apostrophe et le guillemet simple fermant. C'est navrant, parce que si on prend un texte comme :

Are you sure she wrote ‘it was the neighbours'’? Possessive ‘the neighbours'’? With an apostrophe after ‘the neighbours’? Not ‘it was the neighbours’?

— je pense qu'on sera d'accord qu'il devient encore plus confus si on l'écrit avec les apostrophes courbes de la typographie traditionnelle 

Are you sure she wrote ‘it was the neighbours’’? Possessive ‘the neighbours’’? With an apostrophe after ‘the neighbours’? Not ‘it was the neighbours’?

— comme avec les apostrophes et guillemets tous droits de la machine à écrire :

Are you sure she wrote 'it was the neighbours''? Possessive 'the neighbours''? With an apostrophe after 'the neighbours'? Not 'it was the neighbours'?

(Et je ne pense pas que doubler les guillemets apporte vraiment plus de clarté ici, ni que renoncer à l'usage guillemets simples et/ou en virgule pour éviter la confusion avec l'apostrophe soit un sacrifice acceptable, mais je vais y revenir.)

Donc ma thèse est que la distinction tripartite a son intérêt en matière de clarté et de lisibilité. (Quant à l'argument que le glyphe de trait vertical élevé ‹'› serait moche, c'est un jugement esthétique très subjectif — moi je ne le trouve pas moche — mais dans la mesure où il est vrai c'est surtout parce que les concepteurs de polices de caractères ne font pas toujours l'effort de concevoir un joli glyphe à cet endroit, justement parce que la typographie traditionnelle le rejette : c'est donc essentiellement un argument circulaire qui fait rejeter ce glyphe.)

☞ Les confusions apportées par l'informatique : l'accent grave ASCII

Évidemment, l'informatique, comme elle sait si bien faire, est venue apporter une bonne dose de confusion dans une situation déjà confuse. Donc parlons maintenant d'ASCII et de la fausse dualité entre le backtick ‹`› et l'apostrophe ‹'› informatiques.

De ce que je comprends : quand le premier standard ASCII a été introduit en 1963 (et qui cherchait à faire autant que possible des économies de pour tout faire entrer dans un minimum de codepoints), il contenait le codepoint[#10] ‹'› à la position 0x27 sous le nom apostrophe (c'est donc ce qui est devenu le codepoint Unicode U+0027 APOSTROPHE), et le glyphe représentant ce codepoint était droit (vertical), comme sur les machines à écrire. Il était clair pour tout le monde que (comme sur les machines à écrire) il pouvait aussi servir de guillemet simple. Mais plus tard, une autre idée est apparue : ce codepoint pouvait aussi servir d'accent aigu ; et la révision d'ASCII opérée en 1967 introduisait des codepoints ‹`› (à la position 0x60, maintenant U+0060 GRAVE ACCENT) et ‹~› (à la position 0x7e, maintenant U+007E TILDE), pouvant servir d'accent grave et de tilde respectivement (quitte à superposer ces glyphes avec celui censé porter le diacritique en question), mais pas d'accent aigu, étant bien entendu que l'apostrophe pouvait jouer le rôle d'accent aigu en plus de ses rôles déjà surchargés d'apostrophe et de guillemet simple (ouvrant ou fermant). Un vrai codepoint d'accent aigu[#11] devait apparaître plus tard dans ISO/IEC-8859-1 en 1987 (maintenant U+00B4 ACUTE ACCENT) pour servir de pendant à l'accent grave déjà présent dans ASCII, mais ce codepoint ne sert en gros à rien.

[#10] J'utilise le terme codepoint pour désigner une entrée d'un jeu de caractères informatique, afin de ne pas empiéter sur les termes caractère (pour l'usage sémantique) et glyphe (pour la représentation graphique) que j'essaie de distinguer de façon aussi systématique que possible dans ce billet.

[#11] Noter que je parle ici de caractères d'accent grave et aigu non combinants ; c'est-à-dire qu'ils flottent dans le vide : si on veut s'en servir comme diacritique, il faut trouver moyen de les superposer à la lettre sur laquelle on veut les placer (or de nos jours, plus personne ne fait ça, donc ces codepoints ne servent plus comme accents, et comme U+00B4 ACUTE ACCENT n'a pas vraiment d'autre usage, c'est un caractère fossile qui ne sert à rien). Il y a aussi dans Unicode moderne des codepoints d'accents combinants (comme U+0300 COMBINING GRAVE ACCENT pour l'accent grave et U+0301 COMBINING ACUTE ACCENT pour l'aigu), qui se combinent automatiquement avec le glyphe qui précède, et qui marchent vraiment et servent raisonnablement souvent (et il y a aussi toutes sortes de codepoints précombinés, et une question très épineuse de savoir dans quelle mesure un précombiné est ou n'est pas équivalent à la lettre suivie du combiné : je ne veux pas entrer là-dedans ici).

Bref, une fois la norme ASCII introduite, on se retrouve avec :

  • un codepoint ‹'› à l'emplacement 0x27, qui est censé servir un triple ou quadruple ou même quintuple rôle : apostrophe, guillemet simple ouvrant ou fermant, et même accent aigu au rabais (ce qui crée une tension quant à son orientation — verticale ou penchée comme un accent aigu), voire prime[#12] (p.ex., le symbole de la dérivée mathématique ou de la minute d'arc),
  • un codepoint ‹`› à l'emplacement 0x60, censé servir d'accent grave, et qui n'a pas tardé à trouver toutes sortes d'usages ad hoc dans divers contextes informatiques (généralement renommé sous le nom informel de backtick, ou parfois backquote).

Comme exemples d'usages informatiques de ce dernier caractère : le shell Unix (je ne sais à quelle date exacte, mais au plus tard dans le Bourne shell d'Unix v7 en 1979) utilise le backtick pour interpoler la sortie d'une commande. Certaines versions de Lisp (une IA me souffle : MIT Lisp vers le milieu des années 1970) utilisent le backtick comme quasiquote, alors que l'apostrophe ‹'› sert de quote depuis Lisp 1.5 avant même l'existence d'ASCII. Et comme j'en suis l'inventeur, je suis obligé de mentionner le langage de programmation Unlambda, qui utilise le backtick comme symbole d'application préfixe.

[#12] J'ai évité de parler du prime et du double prime pour ne pas rendre encore plus confuse une discussion déjà bien confuse. En tant que caractères (i.e., la fonction), ils sont bien distincts parce qu'ils sont des symboles mathématiques ou techniques. Dans Unicode, ils existent sous les codepoints U+2032 PRIME et U+2033 DOUBLE PRIME respectivement. Les glyphes correspondants, ‹′› et ‹″›, sont a priori distincts à la fois du trait vertical élevé ‹'› dont je parle ici et du trait vertical double élevé ‹"› en ce que le prime et double prime sont plus penchés, et de la virgule élevée ‹’› et virgule double élevée ‹”› en ce que le prime et le double prime ne sont pas incurvés. (Bien sûr, comme Unicode a tout même le café, il y a aussi des symboles de prime et double prime inversés — i.e., miroités par rapport à un axe vertical —, ‹‵› et ‹‶›.) Mais oublions maintenant le prime et le double prime, qui ne changent pas grand-chose à la discussion (à part fournir un vague argument selon lequel l'apostrophe doit être verticale et non penchée). Ah, et pour ajouter encore plus de confusion, je peux mentionner les caractères ‹ˈ› = U+02C8 MODIFIER LETTER VERTICAL LINE, et ‹ʾ› = U+02BE MODIFIER LETTER RIGHT HALF RING, que j'ai déjà évoqués (note #5 ci-dessus) dans la transcription du ʾalif et de la hamzaẗ arabes, qui ressemblent furieusement à des apostrophes droite et courbe stylisées, mais qui n'en sont probablement pas.

☞ Confusion entre la paire backtick/apostrophe et les guillemets simples

Maintenant, la confusion vient surtout du fait suivant : même si l'apostrophe prévue par ASCII était droite et verticale (comme sur les machines à écrire), la tentation de s'en servir aussi comme accent aigu, et la tentation de faire des deux codepoints que je viens de mentionner une sorte de paire (backtick/tick) a conduit à deux dérives génératrices de confusion :

  • un certain nombre de polices de caractères se sont mises à faire du backtick / accent grave ASCII (0x60, ‹`›) et de l'apostrophe ASCII (0x27, ‹'›) des caractères symétriques : soit en inclinant l'apostrophe dans le sens d'un accent aigu (verticalement symétrique de l'accent grave) et du prime, soit en incurvant[#13] les deux selon la forme d'un ‘6’ pour le backtick ASCII et d'un ‘9’ pour l'apostrophe ASCII ;
  • un certain nombre de contextes informatiques se sont mis à les traiter comme une sorte de paire : soit comme une paire d'accents (TeX utilise \` pour l'accent grave et \' pour l'accent aigu), soit comme une paire de guillemets `comme ça', ce qui est très moche avec les polices actuelles mais fait sens compte tenu de la dérive mentionnée au point précédent.

(Cf. cette page pour une description de la confusion.)

Notamment, en TeX (qui est certainement largement responsable de cette confusion), le glyphe en virgule inversée élevée (qui sert normalement de guillemet simple ouvrant, ‹‘›) se tape avec le caractère backtick ASCII (0x60, ‹`›), et le glyphe en virgule élevée (qui sert normalement de guillemet simple fermant, ‹’›) se tape avec l'apostrophe ASCII (0x27, ‹'›) : c'est-à-dire qu'on va taper `\'el\`eve' pour obtenir le rendu ‘élève’. En fait, TeX avec les polices Computer Modern d'origine[#14] ne permet même pas de rendre le glyphe de trait vertical élevé : il présuppose qu'on veut faire comme en typographie traditionnelle, c'est-à-dire rendre les apostrophes comme les guillemets simples fermants par le caractère en virgule élevée, donc il rend l'apostrophe ASCII par ce glyphe, et il utilise le backtick ASCII comme façon de désigner le glyphe en virgule inversée élevée.

[#13] Les polices de l'environnement graphique X Windows antérieures à 1998 (et je ne sais pas à partir de quand, peut-être dès le début de ce système), par exemple, avaient des glyphes des codepoints 0x60 et 0x27 comme les rend TeX, c'est-à-dire en gros comme ‘ça’ (alors que maintenant ça apparaît comme `ça'). Je suis assez vieux pour me souvenir du changement quand ces caractères ont été rectifiés.

[#14] L'encodage OT1 du Computer Modern a le glyphe en virgule inversée élevée ‹‘› à l'emplacement 0x60 là où ASCII a l'accent grave, et le glyphe en virgule élevée ‹’› à l'emplacement 0x27 là où ASCII a l'apostrophe. Ce qui représente exactement la confusion dont je parle. Ceci reste vrai pour l'encodage T1 (“Cork”). Donc a priori, une police d'encodage OT1 ou T1 va poser problème pour présenter le glyphe en trait vertical élevé ‹'›.

Unicode a fini par mettre de l'ordre dans tout ça et lever au moins partiellement la confusion : le glyphe de référence du codepoint U+0027 APOSTROPHE est vertical, ceux de U+0060 GRAVE ACCENT et U+00B4 ACUTE ACCENT sont droits et inclinés (comme les accents qu'ils doivent représenter), et pour les glyphes en virgule inversée élevée et en virgule élevée on a U+2018 LEFT SINGLE QUOTATION MARK et U+2019 RIGHT SINGLE QUOTATION MARK respectivement. Probablement pas loin de toutes les polices de tous les environnement graphiques modernes s'y conforment.

☞ Conversion automatique des apostrophes en courbes

Que la confusion soit levée au niveau Unicode ne signifie pas que certains bouts de systèmes informatiques ne continuent pas à changer les choses derrière notre dos. TeX continue à rendre les codepoints 0x60 et 0x27 dans le source comme ‘ça’ dans le document final (cf. ma note ci-dessus sur les encodages OT1 et T1), et plein de logiciels de mise en page vont magiquement faire ces transformations (je pense que c'est le cas de Microsoft Word, par exemple, même si je n'ai pas vraiment moyen de vérifier ; mon LibreOffice ne le fait pas, mais je ne sais plus si c'est parce que j'ai changé les préférences[#15] pour le lui interdire). La logique est que le codepoint ‹'› est facilement disponible sur le clavier, alors que ‹’› ne l'est pas, et on suppose (peut-être à tort !) que l'utilisateur veut se conformer aux règles de la typographie traditionnelle, donc utiliser le glyphe en virgule élevée (à la fois comme apostrophe et comme guillemet simple fermant).

[#15] Râlerie au passage contre les interfaces graphiques : s'agissant d'un fichier LaTeX, je peux regarder le fichier pour savoir s'il modifie des réglages par défaut des packages utilisés. Mais s'agissant de LibreOffice, je ne sais pas trouver facilement l'information « quels réglages ai-je changés par rapport à la config par défaut et de quelle manière ? ».

☞ Ma proposition de distinguer les trois

C'est peu dire que ces transformations automatiques de l'apostrophe droite en apostrophe courbe m'énervent. Comme je l'ai laissé comprendre, ma préférence personnelle, qui est un choix conscient et assumé, est d'utiliser :

  • le glyphe en trait vertical élevé ‹'› (qui est celui du codepoint U+0027 APOSTROPHE) pour le caractère apostrophe (que je qualifie donc d'apostrophe droite pour aller plus vite),
  • le glyphe en virgule inversée élevée ‹‘› (celui du codepoint U+2018 LEFT SINGLE QUOTATION MARK) pour le guillemet simple ouvrant,
  • et le glyphe en virgule élevée ‹’› (celui du codepoint U+2019 RIGHT SINGLE QUOTATION MARK) pour le guillemet simple fermant, mais pas pour l'apostrophe (je rejette donc ce que je qualifie rapidement d'apostrophe courbe),

— une distinction triple qui, en plus d'être plus logique[#16], plus satisfaisante, et plus conforme à la désignation des codepoints par Unicode, me semble apporter clarté et lisibilité en permettant de trouver clairement où les guillemets se terminent si je dois par exemple écrire ‘can't’ avec cette convention :

(Et non, ce n'est pas moche, encore moins horrible, à mes yeux.)

[#16] La logique étant que l'apostrophe est un caractère non apparié, tandis que les guillemets simples sont appariés. Même si on trouve que la logique n'a rien à faire dans les questions de langue ou de typographie, je pense que ça aide le cerveau à retrouver facilement ce qui va avec quoi que les caractères appariés aient des formes symétriques et que les caractères non appariés évitent de faire semblant d'être appariés.

Bien sûr, une autre solution pour éviter la confusion entre apostrophe et guillemet simple fermant serait de renoncer aux guillemets simples et/ou en virgules : après tout, si ceux-ci n'existent pas, le risque de confusion avec l'apostrophe disparaît avec eux (il reste juste le problème esthétique d'avoir un caractère qui ressemble à un demi guillemet double et qui n'a en fait rien à voir avec un guillemet et qui n'a plus de contrepartie symétrique, mais ça c'est purement subjectif). Mais comme je l'ai signalé plus haut, il y a tellement de raisons d'entourer un texte par des sortes de guillemets que multiplier les types de guillemets (ne serait-ce que pour s'y retrouver dans les niveaux d'imbrications éventuels) n'est pas un luxe.

C'est donc peu dire que je suis agacé[#17] quand un bout de logiciel s'imagine être utile en venant casser mes choix mûrement réfléchis et en arrondissant mes apostrophes parce que la typographie traditionnelle n'est pas fichue de faire la différence avec un guillemet simple fermant. Ou quand on vient m'expliquer que j'ai tort parce que les apostrophes droites ne sont acceptables que sur une machine à écrire ou dans un contexte informatique et pas en « typographie soignée ».

[#17] Mais pas agaccé au point de me battre vraiment sérieusement là-dessus : je ne sais pas convaincre TeX de rendre les ‹'› comme des traits verticaux élevés (je sais qu'il y a une commande \textquotesingle, mais j'ai peur que rendre le codepoint ‹'› actif dans le source casse plein de choses). Si quelqu'un a une solution propre et élégante et surtout, qui n'a aucune chance de casser aucun package (comme Beamer, TikZ, ce genre de choses ; éventuellement en supposant que j'utilise le package newtxtext si ça aide), je suis preneur, mais je soupçonne que c'est un vrai merdier. Je préfère subir l'agacement des apostrophes courbes que de mettre mon nez dans le merdier des packages TeX.

☞ Création de glyphes par sérendipité

Je crois qu'en fait ce qui pose problème aux râleurs n'est ni la question esthétique de la forme de l'apostrophe droite, ni même le fait qu'elle ne fasse pas partie de la typographie traditionnelle[#18] : c'est qu'ils restent trop bloqués sur l'idée que l'apostrophe droite est un glyphe de machine à écrire pour se rendre compte de l'utilité de réutiliser ce glyphe que la machine a écrire a créé, de s'en emparer et d'en faire quelque chose de vraiment utile.

[#18] Bon, il y a aussi le refus de comprendre qu'il n'y a pas forcément qu'une seule façon acceptable de faire les choses. Dans la discussion sur Bluesky, quelqu'un a essayé de m'expliquer que j'avais forcément tort pour l'apostrophe (dans le cas spécifique de l'écriture des noms néerlandais en 't) parce que les néerlandais utilisent une apostrophe courbe, au moins quand ils ont le choix, couverture de livres à l'appui. (Passons sur le fait que ces livres sont essentiellement tapés en TeX, ce qui rend beaucoup plus difficile d'utiliser une apostrophe droite, alors que Wikipédia, que je citais comme exemple d'apostrophe droite en néerlandais, est justement un cas où on a facilement le choix puisque les deux caractères sont dans Unicode.) Le raisonnement telle autorité fait ceci, donc c'est comme ceci qu'il faut faire est vraiment la marque du prescriptivisme. À ces gens je rappelle la devise du langage de programmation Perl : There's More Than One Way To Do It

Je compare la situation à l'invention du gras de tableau noir en mathématiques (celui des caractères ℕ,ℤ,ℚ,ℝ,ℂ, cf. le billet que je viens de lier) : celui-ci est une réutilisation typographique de la convention manuscrite (au tableau noir) de représenter le gras en doublant les traits des caractères. Certains vieux grincheux bourbakistes refusent cet usage en expliquant que, non non non, Bourbaki a décrété que les symboles sont 𝐍,𝐙,𝐐,𝐑,𝐂 en gras, et que c'est tout à fait normal d'utiliser le « gras de tableau noir » quand on écrit au tableau noir (ou à la rigueur, blanc), faute de vrai gras, mais que quand la typographie permet le gras, on doit utiliser le gras. Ces grincheux passent complètement à côté de la plaque : le fait de réimporter le gras de tableau noir en typographie apporte un nouvel alphabet mathématique, ouvre la possibilité de distinguer[#19] le gras et le gras-de-tableau-noir : ce n'est pas parce que cette invention a pris une voie détournée (gras → émulation du gras au tableau noir → gras-de-tableau-noir → réutilisation de celui-ci en typographie) qu'elle n'est pas valable, même si cette invention est le résultat d'une forme de sérendipité.

[#19] Par exemple pour libérer le gras pour désigner des catégories, ce qui est souvent utile. Autre usage possible : utiliser 𝐍,𝐐,𝐑 pour désigner les objets des entiers naturels, rationnels et réels dans un topos, en gardant ℕ,ℚ,ℝ pour ceux du monde classique extérieur.

Je pourrais copier-coller presque exactement le même tableau pour l'apostrophe droite : celle-ci est une réutilisation typographique de la convention dactylographique (= des machines à écrire) de représenter l'apostrophe de façon symétrique pour qu'elle puisse aussi servir de guillemet dans les deux sens. Certains prescriptivistes typographes grincheux refusent cet usage en expliquant que, non non non, Bembo(?) a décrété que le symbole de l'apostrophe est incurvé, et que si c'est acceptable d'utiliser l'apostrophe verticale (ou dactylographique) quand on écrit avec une machine à écrire (ou à la rigueur, sur un teletype), faute de symboles asymétriques, mais que quand la typographie permet des guillemets simples asymétriques, on doit utiliser le glyphe en virgule élevée comme apostrophe. Ces grincheux passent complètement à côté de la plaque : le fait de réimporter l'apostrophe verticale en typographie apporte un nouveau symbole, ouvre la possibilité de distinguer l'apostrophe et le guillemet fermant : ce n'est pas parce que cette invention a pris une voie détournée (apostrophe → simplification du glyphe pour les machines à écrire → apostrophe droite → réutilisation de celle-ci en typographie) qu'elle n'est pas valable, même si cette invention est le résultat d'une forme de sérendipité.

C'est justement toute la beauté de la typographie de réutiliser des symboles et de les détourner de leur usage initial. (Attention, je ne dis pas que c'est systématiquement une bonne chose : parfois ça peut prêter à confusion avec l'usage initial ; mais ici, aucune confusion n'est vraiment à craindre, donc les seules objections qu'on entend sont « c'est moche » ou « ce n'est pas la règle ».) En parcourant le livre de Keith Houston que j'ai mentionné plus haut, on voit qu'essentiellement tous les symboles typographiques actuels sont le résultat de réutilisations et détournements, et que leur histoire est souvent l'œuvre de la sérendipité.

☞ Résumé

Pour résumer, donc :

  • c'est tout à fait délibérément que j'utilise le glyphe en trait vertical élevé ‹'› comme apostrophe, i.e., que je fais usage d'apostrophe droites et non incurvées ;
  • en revanche, j'utilise bien le glyphe en virgule élevée ‹’› comme guillemet simple fermant, i.e., mes guillemets simples sont courbes ;
  • cet usage me permet de distinguer soigneusement l'apostrophe du guillemet simple fermant (ce que ni la convention typographique traditionnelle de les représenter tous les deux par un glyphe en virgule élevée, ni la convention dactylographique de les représenter l'apostrophe et les deux guillemets simples comme des trait vertical élevés, ne permettent) ;
  • c'est donc, à mes yeux, un gain de clarté et de lisibilité, en plus de cohérence et de logique ;
  • cet usage est peut-être un peu innovant, mais je suis loin d'être le seul à l'avoir ;
  • l'argument selon lequel l'apostrophe droite vient de la machine à écrire donc doit être limitée à la machine à écrire oublie complètement la possibilité de réemploi des caractères apparus par sérendipité pour créer des distinctions plus fines ;
  • les jugements esthétiques sont purement subjectifs et je ne trouve pas, moi, que l'apostrophe droite soit moins jolie que l'apostrophe courbe (sauf quand la police a été mal conçue justement parce que son auteur tenait absolument à ce que les apostrophes soient courbes) ;
  • je suis agacé que certains logiciels qui se croient serviables remplacent dans mon dos les apostrophes droites par des apostrophes courbes ;
  • et je suis encore plus agacé quand on vient essayer de m'expliquer que j'ai tort et que ce n'est pas de la bonne typographie.

Bref, qu'on ne vienne pas prétendre que je n'ai pas réfléchi à la question. S'il y a des arguments intéressants en faveur de l'apostrophe courbe, je veux bien les entendre, mais il va falloir aller chercher un peu plus loin que c'est comme ça, c'est la règle ou l'apostrophe droite, c'est moche.

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