David Madore's WebLog: Encore quelques réflexions décousues sur l'écriture, la ponctuation et la typographie

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(dimanche)

Encore quelques réflexions décousues sur l'écriture, la ponctuation et la typographie

J'évoquais l'an dernier, au milieu d'autres problématiques du même acabit, la question un peu byzantine suivante : si on admet que le français utilise, dans ses conventions typographiques, des guillemets différents de l'anglais, que doit-on faire quand un texte français cite un texte anglais (ou vice versa) ? Mais il y a une question préliminaire que j'aurais dû me poser, c'est : comment se fait-il que l'anglais et le français se soient retrouvés avec des conventions typographiques différentes, et est-il justifiable ou souhaitable de maintenir cette distinction ?

Considérons une règle typographique comme la suivante : les ponctuations doubles (point d'exclamation, point d'interrogation, deux points, point-virgule) sont précédées d'une espace insécable, et, pour être encore plus précis, cette espace insécable est fine (généralement qualifiée de quart de cadratin) s'agissant de toutes sauf les deux points[#] pour lesquels elle est normale (i.e., justifiante). Cette règle figure à l'entrée ponctuation du Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie Nationale[#2], et pour une raison assez obscure, on tire généralement la conclusion que la règle doit s'appliquer en fonction de la langue dans laquelle on écrit plutôt que — ce qui serait tout aussi légitime — l'imprimeur (et notamment sa nationalité). Prenons un autre exemple : il est sous-entendu dans le paragraphe précédent que le choix entre les guillemets français (« comme ça ») et les guillemets anglais (“comme ça”) est fait en fonction de la langue dans laquelle on s'exprimer (laissant de côté toute subtilité liée au mélange de deux langues). Mais historiquement, c'est juste que les éditeurs et imprimeurs français, qui se trouvaient imprimer des ouvrages en français, utilisaient les guillemets en forme de chevrons, et les éditeurs et imprimeurs anglais, qui se trouvaient imprimer des ouvrages en anglais, utilisaient des guillemets en forme de virgules surélevées. (D'ailleurs, historiquement, les guillemets français viennent des guillemets anglais, déplacés plus bas et stylisés par certaines polices de caractères.) Maintenant que l'informatique nous permet de tous être imprimeurs virtuels, il n'est pas du tout évident que nous devions suivre les conventions des imprimeurs français pour écrire du français et des imprimeurs anglais pour écrire l'anglais.

Voici quelques raisons de penser autrement. Je pourrais d'abord évoquer le cas du latin[#3] : il est couramment admis qu'il est légitime, quand on cite du latin, de ne pas le faire entièrement en majuscules, sans espace ni ponctuation, et en utilisant la même lettre pour U et V, sous prétexte que les romains faisaient comme ça. La question de savoir si le latin doit utiliser des guillemets en forme de chevron ou en forme de virgule, ou comment on doit espacer un point d'interrogation dans un texte latin, est visiblement une question complètement stupide : pourquoi en serait-il autrement sous prétexte que le texte est dans une langue vivante ? • Personne ne soutiendra non plus que les polices didones doivent servir spécifiquement pour typographier du français. Pendant des décennies, on a entretenu l'illusion, ou au moins le débat, sur le fait que l'allemand, comme quelques autres langues germaniques, devait être écrit en une forme de « gothique » (typiquement, la Fraktur), et on voyait des livres changer consciencieusement d'alphabet (ou de police, selon la manière dont on voudra considérer la chose) quand ils passaient de l'allemand à une autre langue… jusqu'au moment où on s'est enfin rendu compte de l'absurdité de cet usage ; et certains des arguments pour défendre l'idée que l'allemand doit être écrit en Fraktur nous semblent maintenant à mourir de rire. S'il est stupide de changer de police de caractères, pour quelle raison devrait-on changer de forme de guillemets ou d'espacement de certaines ponctuations sous prétexte qu'on change de langue ?

Il y a toutes sortes d'autres usages considérés comme liés à la langue qu'on peut chercher à reconsidérer. L'espagnol, par exemple, utilise des ponctuations inversées pour marquer le début des phrases ou propositions interrogatives et exclamatives : mais ¿ est-ce l'espagnol qui le fait ou sont-ce les éditeurs et imprimeurs espagnols qui le font ? — et surtout, si cette convention aide à la compréhension de la structure du texte, ¿ pourquoi donc la réserver à une seule langue ? (Je ne prétends pas qu'il n'y a pas de raison valable : si l'espagnol marque les phrases interrogatives par la seule intonation, il est légitime de faire figurer cette intonation, à l'écrit, de façon plus visible que dans une langue où une structure grammaticale, comme une inversion du sujet, rend visible le caractère interrogatif de la phrase. D'un autre côté, le français, au moins le français parlé, marque volontiers les interrogations par la seule intonation, et ¡ aucune langue que je connais n'a de structure grammaticale spéciale pour les phrases exclamatives !) On peut aussi s'interroger sur l'Opportunité, en Allemand, de marquer chaque Nom par une Majuscule (j'aimerais bien savoir comment cette Habitude est née), alors que des Langues tout à fait proches, comme le Néerlandais, ne le font pas : si cette Convention aide à la Compréhension écrite, pourquoi ne pas l'adopter dans d'autres Langues, et si elle n'a aucun Intérêt, pourquoi la perpétuer ? La frontière entre typographie, ponctuation, orthographe et grammaire est toujours un peu incertaine : quand on m'affirme péremptoirement que c'est la grammaire allemande qui exige des majuscules aux noms communs, je demande selon quelle règle on décide que cette question précise relève de la grammaire.

Questions d'habitude ? Certes, mais l'habitude d'écrire l'allemand en Fraktur était aussi bien ancrée : les habitudes se changent, et peut-être les premières polices sans empattement ont-elles choqué, ça n'empêche pas qu'elles existent maintenant. Je pense qu'il serait intéressant de faire des expériences en la matière : pour chacune de ces conventions typographiques (forme des guillemets, espacement autour des ponctuations, utilisation de ponctuations inversées, utilisation de majuscules à chaque nom, utilisation de majuscules tout court), faire lire des textes en variant la convention, et ce, dans différentes langues, et mesurer si la convention apporte effectivement une différence mesurable dans l'efficacité de la lecture (temps de lecture, niveau de compréhension), ou dans l'appréciation subjective de la qualité du texte (on ne précisera pas, bien sûr, quel est le paramètre testé). Autant je veux bien croire que l'allemand écrit sans majuscules à chaque nom soit véritablement déstabilisant pour un germanophone et ralentisse la compréhension, autant j'ai beaucoup plus de mal à le croire s'agissant de la forme des guillemets dans une langue quelconque (même, s'agissant de l'allemand, s'il s'agit carrément d'une inversion du sens dans lequel ils pointent).

[#] Pourquoi diable les deux points auraient-ils droit à un espacement différent du point-virgule, d'ailleurs, voilà quelque chose dont je ne comprends ni la cohérence ni l'élégance. Si j'avais un peu de courage, j'essayerais de retrouver quelle est l'origine historique précise de cette subtilité-là.

[#2] (Radotage.) J'ai déjà dû exprimer à plusieurs reprises sur ce blog mon étonnement que cet ouvrage confus, mal écrit, mal organisé, et parfois carrément incohérent, soit si souvent érigé en bible de la typographie française. C'est d'autant plus étonnant que le Lexique lui-même ne prétend pas être chose qu'une convention interne à l'Imprimerie nationale (et même pas toute l'Imprimerie nationale puisque j'ai déjà souligné que le Journal Officiel, lui, n'utilise pas d'accents sur les majuscules).

[#3] Encore plus bizarre que le cas du latin est celui du grec : le grec ancien, bien sûr, n'avait pas de ponctuation, mais dès le 8e siècle, un point d'interrogation est apparu en grec qui, par malchance, est graphiquement identique au point-virgule des langues s'écrivant avec l'alphabet latin. Ce point d'interrogation est resté en grec moderne (ce qui ne l'a pas empêché d'importer le point d'exclamation « standard »). Unicode identifie canoniquement les deux caractères (U+003F QUESTION MARK et U+037E GREEK QUESTION MARK). Pour l'équivalent du point-virgule (et, en transcription moderne du grec ancien, des deux points), on utilise parfois un point intermédiaire, c'est-à-dire à l'emplacement du point supérieur des deux points (en Unicode, U+0387 GREEK ANO TELEIA, unifié canoniquement avec U+00B7 MIDDLE DOT). Bref, c'est un peu le bordel. Mais au moins le grec a-t-il une excuse pour avoir une ponctuation différente, c'est qu'il a un système d'écriture différent : et si on voit mal pourquoi la ponctuation devrait changer selon la langue, il est déjà plus compréhensible qu'elle varie selon le système d'écriture : si on transcrit du grec en alphabet latin, on va sans doute utiliser le point d'interrogation « standard ». (Ceci étant, je pense que si j'écrivais en grec, j'aurais tendance à l'importer dans cet alphabet aussi, par cohérence avec le point d'exclamation.)

Il y a d'autres choses qui sont parfois considérées comme dépendant de la langue et dont on peut s'interroger sur la pertinence. Le choix du séparateur décimal, par exemple (entre un point et une virgule) : en fait, il y a aussi le séparateur des milliers, mais l'ISO a mis son poing sur la table et décidé — fort à raison — qu'on ne doit pas utiliser autre chose qu'une éventuelle espace fine comme séparateur des milliers. (Je ne vais pas non plus m'étendre sur les choses comme le format des dates, ce serait digresser un peu loin de mon sujet.) Pour ce qui est du séparateur décimal, en revanche, l'ISO a tergiversé et fini par admettre que le point et la virgule sont tous les deux admissibles : personnellement, j'utilise systématiquement le point quand je tape des nombres dans un ordinateur (parce que ça simplifie le copier-coller dans plein de langages de programmation), et systématiquement la virgule quand j'écris à la main (parce que le point a tendance à disparaître), et je pense que c'est de loin la convention la plus raisonnable, alors que je ne vois vraiment pas le sens qu'il y aurait à écrire 1,25 sous prétexte que j'écris en français, ou 1.25 sous prétexte que j'écris en anglais — un nombre, c'est un nombre, c'est justement censé être universel.

Au rayon des nombres, on peut noter la convention sur l'écriture des unités monétaires : la convention aux États-Unis est fermement d'écrire $20 pour vingt dollars, et pas 20$, et il en va de même au Royaume-Uni où on écrit £20 pour vingt livres et pas 20£ ; maintenant, la question à 42¤, ou peut-être ¤42, c'est de savoir si cette convention est une convention américaine et britannique, une convention de la langue anglaise ou une convention concernant le dollar et la livre. Après tout, on écrit 20¢ pour vingt cents aux États-Unis, et 20p pour vingt pence au Royaume-Uni (et avant la décimalisation, on écrivait 1/8d ou 1s8d pour un shilling et huit pence), ce qui suggère que la convention n'est pas liée uniquement à la langue mais à l'unité considérée ; mais les Québecois écrivent 20$ (et ce n'est pas parce qu'il s'agit du dollar canadien !). J'utilise généralement les codes ISO 4217 pour les unités monétaires (ça évite de se demander si ‘$’ fait référence au USD ou au CAD ou au AUD ou au NZD ou je ne sais quoi encore ; mais j'ai quand même souvent la faiblesse d'écrire ‘€’ au lieu de EUR) : mais même pour ces codes ISO 4217, personne n'a l'air de savoir si on doit les mettre devant ou derrière le nombre et dans quelles circonstances (l'Union européenne semble mettre devant le nombre en anglais et derrière dans les autres langues, mais je n'ai pas vérifié de façon très systématique).

Je pourrais aussi parler de la façon d'écrire les chiffres comme ‘1’ (avec ou sans barre ?), ‘7’ (avec ou sans barre médiane ?), ‘4’ (fermé ou pas ?), en écriture manuscrite, mais là, je pense qu'à peu près tout le monde sera d'accord sur le fait qu'il s'agit d'une différence géographique entre écritures et pas une convention liée à telle ou telle langue. Je vais donc m'arrêter là. Faites-moi penser une autre fois à parler aux majuscules cursives qui diffèrent d'un endroit à un autre, parce que j'ai toutes sortes de choses à raconter sur la forme des alphabets majuscule/minuscule, droit/italique/cursif latin/grec/cyrillique (donc dix-huit combinaisons à comparer).

Et puis je comptais aussi en profiter pour digresser sur l'importations d'anglicismes (de vocabulaire et de syntaxe) en français, au nom du principe général de l'interlinguisme, mais je pense que je vais garder ça aussi pour une autre fois.

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