David Madore's WebLog: Quelques questions de langue et de cohérence

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(mardi)

Quelques questions de langue et de cohérence

Je dis souvent que s'agissant de conventions linguistiques et typographiques, le plus important est d'essayer d'être un peu cohérent et systématique. Et pour ça, il est important de se fixer des règles dont on trouve la logique satisfaisante, de manière à ne pas toujours changer d'avis. Mais ce n'est pas facile quand on se met à couper les cheveux en quatre.

Voici un exemple du genre de questions dont je veux parler : si je dois faire référence (alors que je parle français ou anglais) au premier président de la Chine communiste, dois-je l'appeler Mao Zedong ou Zedong Mao ? (Ou Máo Zédōng en écrivant les tons, mais pour une fois ce n'est pas ça qui me préoccupe.) Le fait est que le nom de famille est Mao (), et la question est de savoir comment l'ordonner par rapport au prénom (enfin, au nom personnel, qu'il vaut mieux ne pas appeler prénom quand on discute justement de l'ordre de placement). Les sinophiles me disent généralement que la question ne fait pas l'ombre d'un doute, en chinois le nom de famille précède le nom personnel : c'est incontestablement le cas quand on utilise un nom chinois en chinois, mais ici je parle d'utiliser un nom chinois en français, et il s'agit donc de se demander qui l'emporte, la convention chinoise ou la convention française — ou plus exactement, de savoir si l'ordre des parties d'un nom propre est relié au nom lui-même ou à la langue dans laquelle on s'exprime, et ce n'est pas évident du tout.

Il est sûr que la question ne peut pas admettre de réponse pleinement satisfaisante. Il y a trop de cas dictés par l'habitude pour qu'on puisse espérer être complètement cohérent : s'agissant de Mao Zedong, l'usage français s'est figé dans cet ordre, mais inversement, il y a un nombre non négligeable, par exemple, de Hongrois, pour lesquels on a pris l'habitude de retranscrire leur nom dans l'ordre prénom+nom (par exemple Erdős Pál → Paul Erdős), et de toute façon les célébrités ont souvent des bizarreries de nommage (pourquoi parle-t-on de Jules César mais de César Auguste ? — noter qu'aucune des deux parties, ici, n'est un prénom, le prénom de naissance serait Gaius pour les deux, mais Auguste a changé son prénom en Imperator en ~38 ; pourquoi Dante Alighieri, Michelangelo Buonarroti et Rembrandt Harmenszoon van Rijn sont-ils connus par leur prénom ? à la fin, il faut cesser de chercher une logique et reconnaître que l'usage fait loi). On peut néanmoins chercher à systématiser l'usage pour les personnes qui ne sont pas spécialement célèbres. Une solution est de choisir un ordre quelconque et de mettre le nom de famille en petites capitales ou de le souligner d'une manière ou d'une autre (quand il y en a un identifiable, ce qui n'est pas toujours le cas, notamment pour certains noms indiens ou les noms islandais), et d'écrire Máo Zédōng ; je ne suis pas fan de cette solution, que je trouve assez laide (quand on a un texte plein de noms propres, ça donne une impression vraiment trop didactique-pontifiante), mais il faut admettre que c'est ce qu'il y a de plus clair.

Voici un problème apparenté : supposons que je veuille parler de la personne élue à la tête d'une municipalité belge, disons, Namur : dois-je parler du maire de Namur ou du bourgmestre de Namur ? Là aussi, on me sort généralement une réponse un peu toute faite : en Belgique, on parle de bourgmestres — certes, c'est-à-dire que les Belges utilisent le terme bourgmestre pour désigner l'édile de leurs villes, mais moi je ne suis pas Belge, et je parle, si j'ose dire, dans une variante du fr-FR et non du fr-BE. Ce que je veux dire, c'est qu'il n'est pas du tout clair si le choix d'un titre comme maire ou bourgmestre doit être déterminé par la variante régionale du français qu'on parle ou par le pays qui attribue la fonction officielle. (Dans le genre, si je veux désigner l'adresse rue Rogier 70 à Namur, il semble raisonnable de penser que je doive mettre le numéro après le nom de la rue parce que c'est ainsi qu'on fait en Belgique, mais nettement moins raisonnable de penser que je doive obligatoirement prononcer septante parce que les Belges disent ça et que c'est une adresse en Belgique.)

En l'occurrence, je suis plutôt tenté de considérer l'usage du mot bourgmestre comme un régionalisme belge (qui, du coup, apparaît dans les textes légaux définissant la fonction) que comme une fonction spécifique dont le nom doit être préservé. Après tout, pour les villes néerlandaises, allemandes et autrichiennes, on a bien tendance à préférer en français (de France) le terme de maire même si ces gens devraient logiquement être tout autant bourgmestres que leurs homologues belges. Et je n'ai presque jamais entendu utiliser en français le mot alcade pour une ville espagnole ou syndic pour une ville italienne alors que ces mots existent. Mais surtout, je vois mal quelle différence fonctionnelle on peut trouver à l'usage d'un mot ou de l'autre : les anglais disent presque toujours mayor pour la personne à la tête d'une ville, ou qu'elle soit, même si la transcription burgomaster ou burghermaster existe en principe, et ça ne semble pas causer de problème. De toute manière, j'ai déjà souligné (sur l'exemple du président du Conseil et ses variantes) à quel point les titres officiels sont la province du Club Contexte. Bref, il me semble plus simple et finalement plus cohérent de parler de maire partout, y compris pour les villes belges, ou alors de parler de bourgmestre partout si on préfère ce mot, mais en tout cas de ne pas faire la distinction selon le pays ou le titre officiel.

Encore une question du même acabit : il est fréquent d'utiliser en français des guillemets « comme ceci », en anglais “comme ça” (ou ‘ça’) et en allemand „ainsi“ (ou »ainsi«), à tel point que certains considèrent que c'est une obligation de conformer le choix des guillemets au choix de la langue (à mon avis, c'est parfaitement stupide, cf. ci-dessous). Maintenant, en admettant qu'on fasse ces choix pour un texte entièrement écrit dans une langue, la question se pose encore de savoir ce qu'on doit faire quand on en mélange plusieurs : le choix des guillemets (et autres conventions typographiques apparentées) doit-il être dicté par la langue majoritaire du texte (pour avoir une même convention sur tout le texte), par la langue immédiatement autour, ou, dans le cas des guillemets, par la langue intérieure aux guillemets ? — et de nouveau, ce n'est pas du tout évident. Je fais personnellement le choix de régler les conventions selon la langue immédiatement autour (et donc, dans le cas des guillemets, extérieure aux guillemets), mais pour revenir à ce que je disais tout au début, le plus important me semble d'essayer d'être cohérent (et par exemple, quoi qu'en disent les maniaques du Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie Nationale — ouvrage d'ailleurs fort mal écrit et fort peu cohérent[#] — je trouve parfaitement raisonnable qu'on décide d'utiliser les mêmes conventions typographiques dans tout ce qu'on écrit, indépendamment de la langue, pour plus d'uniformité).

[#] Le plus ironique étant que ce Lexique préconise très clairement d'utiliser des accents sur les capitales alors que l'Imprimerie Nationale édite elle-même le Journal Officiel de la République française sans mettre ces accents ! Et je remarque aussi que selon les règles qu'ils donnent sur l'emploi des majuscules (ou du moins l'espèce de cafouillis qui tient lieu de règles dans ce Lexique) il serait plus logique d'écrire Imprimerie nationale et Journal officiel que Imprimerie Nationale et Journal Officiel. Bref, une chose est sûre, c'est qu'ils ne savent pas ce qu'ils veulent. Je ne comprends pas que ce livre ait malgré tout du succès auprès des maniaques ! Mais au sujet des majuscules à Imprimerie Nationale, voici une autre question du même genre : faut-il suivre l'usage défini par l'organisme qui porte le sigle ou bien uniformiser dans le texte ? (autrement dit, si moi je trouve plus cohérent d'écrire Imprimerie nationale parce que l'adjectif suit le nom, dois-je quand même mettre une majuscule à celui-ci parce que ce choix fait partie du nom ou dois-je considérer que ma convention l'emporte ?).

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