David Madore's WebLog: Idiomatismes, régressivité, et autres mots peut-être pas français

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(dimanche)

Idiomatismes, régressivité, et autres mots peut-être pas français

When I use a word, Humpty Dumpty said in rather a scornful tone, it means just what I choose it to mean—neither more nor less.

The question is, said Alice, whether you can make words mean so many different things.

The question is, said Humpty Dumpty, which is to be master—that's all.

(Lewis Carroll, Through the Looking-Glass, chap. VI.)

C'est une discussion dans laquelle je me retrouve souvent engagé, et qui recoupe des sujets sur lesquels j'ai déjà ranté : en l'occurrence elle est partie de la question de savoir s'il vaut mieux utiliser idiotisme ou idiomatisme pour désigner une forme, construction ou locution propre à une langue ou à un idiome. Je défendais idiomatisme pour plusieurs raisons : c'est le mot le plus logiquement construit pour correspondre à l'adjectif idiomatique (et faire apparaître la racine d'idiome), et, de fait, c'est ce qu'emploient spontanément la plupart des gens qui ignorent que les grammairiens recommandent idiotisme ; de plus, idiomatisme fait parallèle à l'anglais idiomatism[#0], et loin d'être quelque chose à éviter, les anglicismes sont quelque chose de souhaitable lorsqu'ils ne se font pas à l'encontre du génie de la langue[#] mais contribuent à internationaliser le vocabulaire technique[#2] ; et a contrario, idiotisme a un deuxième sens, qui est celui du mot anglais correspondant, et qu'on lui comprend spontanément quand on ne connaît pas le mot, ce qui peut causer des confusions indésirables (j'ai dit cela par idiotisme est tout de même assez confusant). Mon interlocuteur défendait idiotisme pour deux raisons : il est plus fréquent, et surtout, idiomatisme ne serait pas un mot français, ou serait une faute, preuve étant qu'il ne figure dans aucun dictionnaire (sauf Wiktionary, qui ne compte pas). L'argument de la fréquence est un argument pertinent, je ne le nie pas, je ne vais pas m'étendre à ce sujet, disons juste que le rapport de fréquence ne semble pas suffisamment écrasant pour qu'il suffise à écarter complètement idiomatisme. C'est surtout l'argument des dictionnaires que je veux rejeter avec beaucoup de force.

Je pourrais formuler ma réplique de façon succincte : idiomatisme n'est pas dans les dictionnaires… et alors ?

Je ne sais pas ce que ça veut dire qu'un mot ne soit pas un mot français. Il y a des choses pour lesquelles j'en suis sûr, évidemment, par exemple le mot zycofrène, parce que non seulement il ne figure dans aucun dictionnaire, mais il n'apparaît pas du tout sur le Web au moment où j'écris, on ne voit pas du tout quel sens il aurait, il n'est pas formé de façon logique ou régulière, bref, c'est juste une suite de lettres qui n'a rien d'un mot français à part d'être correctement prononçable. Mais à partir du moment où un mot est effectivement utilisé par des gens qui croient parler français, que sa construction est logique et qu'on en comprend aisément le sens, je ne sais pas quel sens ça a de dire qu'il n'est pas français. Je peux prendre ça pour une définition (n'est pas français un mot qui ne figure pas dans tel ensemble de dictionnaires), mais dans ce cas la question serait : en quoi cette définition est-elle utile ou pertinente ? ou en quoi cela me servirait-il de me restreindre au français tel que défini par cette définition extrêmement étroite (et qui m'interdirait à peu près tout vocabulaire technique). La seule raison pour laquelle j'utilise, moi, essentiellement des mots qui figurent dans le petit Robert, c'est pour pouvoir être compris de mon lecteur ou interlocuteur sans lui demander des efforts importants ou sans lui causer de fatigue mentale — or je ne suis pas sûr qu'utiliser idiotisme au lieu d'idiomatisme aille dans ce sens. Pour moi, un dictionnaire n'est pas quelque chose de normatif ou prescriptif, il n'a pas plus le pouvoir de faire la langue qu'un manuel de biologie n'a le pouvoir de décider la façon dont les cellules se reproduisent.

Et surtout, s'en référer à l'autorité d'un dictionnaire revient à faire la même chose qu'un appel à une divinité pour évacuer un problème de morale : on passe complètement à côté de la question qui est, quel critère cette autorité doit-elle elle-même adopter pour faire ses choix ? Car la langue, indiscutablement, évolue dans le temps, et il faut bien admettre que des nouveaux mots apparaissent. Je ne sais pas comment fonctionnent les éditions Robert et Larousse pour choisir les mots qu'ils ajoutent chaque année à leur ouvrage. Plus exactement, je ne sais pas comment ils font pour (1) repérer les candidats à rentrer, et (2) choisir, parmi eux, lesquels entrent effectivement et lesquels sont laissés à la porte (au moins jusqu'à l'an prochain). Ces deux aspects me posent problème : le (1) parce que je me demande si c'est fait de façon bien scientifique, en dépouillant systématiquement des sources diverses (tels que : journaux, pages Web, Wikipédia, autres dictionnaires) pour repérer tout ce qui n'a pas été considéré, et le (2) parce que leurs critères ne semblent pas documentés de façon claire, on a l'impression qu'il y a beaucoup d'arbitraire (et de fait, Robert et Larousse ne semblent pas vraiment faire les mêmes choix). L'exclusion du mot idiomatisme s'est-elle faite au niveau (1) (parce que personne n'a remarqué que des gens utilisaient vraiment ce mot) ou au niveau (2) (le mot aurait été rejeté, et alors, pour quelle raison) ?

Mon contradicteur me dit qu'il n'y a pas de raison d'admettre le mot idiomatisme parce que le mot idiotisme existe déjà avec ce sens-là (surtout s'il est plus fréquent). C'est un argument qui est sensé, mais qui ne suffit pas. Pour le montrer, prenons l'exemple d'un autre mot : géologiste. Est-ce là un mot français ? Il semble être exactement dans la même situation qu'idiomatisme : c'est un synonyme construit de façon vaguement plus logique mais beaucoup moins usité qu'un autre mot de la même famille, en l'occurrence géologue, et il fait parallèle à un mot anglais (geologist) ; de plus, il ne figure ni dans le petit Robert ni dans le petit Larousse (du moins les éditions que j'ai sous la main, mais je doute que ça ait changé), et pas non plus dans le Trésor de la langue française (TLF) (apparemment si, il était caché sous géologue). Pas français, donc, géologiste ? Et pourtant, celui qui croit à l'autorité des dictionnaires est obligé de reconnaître que si, car le mot figure dans le Dictionnaire de la langue française d'Émile Littré. Et même à l'époque de son édition, il était moins fréquent que géologue puisque Littré écrit synonyme peu usité de géologue : il faut donc croire que cet éminent lexicographe a admis, malgré l'existence d'un mot tout aussi valable de la même famille avec le même sens et plus souvent utilisé, que géologiste pouvait être du bon français. Alors pourquoi pas idiomatisme ?

Bref, il est de ces mots dont le fait qu'ils manquent à un dictionnaire m'incite simplement à hausser les épaules et à dire et alors ? ça montre juste que le dictionnaire n'est pas exhaustif. Car lorsqu'un mot est construit de façon claire, que son sens ne fait aucun doute à la lecture, qu'il ne paraît pas ridicule ou choquant (je ne compte pas défendre la bravitude, par exemple), je ne vois aucune raison de me priver d'en faire tout l'usage que je voudrai. Par exemple, le mot régressivité ne figure, semble-t-il, dans aucun dictionnaire : et alors ? c'est un mot français parfaitement valable, c'est juste un oubli ou un manque de place, ou une décision infondée, s'il n'est pas listé dans les dictionnaires. Il paraît que furtivité était dans une situation semblable jusqu'à pas si longtemps : une décision officielle le propose comme traduction de l'anglais stealth, je ne sais pas si cette décision pensait créer le mot ou en réutiliser un, mais je suis fermement d'avis que ce n'est pas une invention. Le mot perturbant ne figure pas non plus dans le TLF (je veux dire, en tant qu'adjectif : c'est bien sûr le participe présent du verbe perturber, mais la question est de savoir si une idée perturbante doit être approuvé), et n'a apparemment été admis par le petit Larousse qu'en 2009, et probablement assez récemment aussi pour le petit Robert : je refuse de considérer qu'il s'agit d'un néologisme (comme blog, par exemple, qui est indiscutablement un mot nouveau), il s'agit plutôt d'une construction qui n'a été utilisée que très timidement et qui s'est répandue, mais le mot a, à mon sens, toujours été français, même si personne ne l'utilisait, parce que sa construction est évidente et naturelle. Il en va ainsi d'idiomatisme, de régressivité ou de l'adverbe décevamment (qui n'a aucune raison de ne pas exister, et qui existe donc, même s'il s'avère que personne ne l'utilise).

Les choses ne sont jamais parfaitement claires en matière de langue. Évidemment j'ai conscience, quand j'utilise le verbe confuser ou l'adjectif confusant, que je contribue ainsi à faire évoluer la langue : c'est voulu, et je ne compte pas me modérer, mais je reconnais que c'est un tout petit peu exagérer que de dire qu'il s'agit de mots français tout à fait ordinaires — il y a encore une aura, non de néologitude, mais d'inhabitualité, autour de ces mots, et je ne les utiliserais pas dans un contexte de grande solennité. Ce n'est pas tout à fait pareil que quand je propose hétéroïne (pour désigner une femme hétérosexuelle, c'est-à-dire le féminin de l'abréviation un hétéro), qui, lui, est expressément construit et voulu comme un néologisme (plus ou moins humoristique). Est-ce que hétéroïne est français ? Est-ce que confuser est français ? Et qu'en est-il de néologitude ou inhabitualité ? Je ne crois pas que répondre à ces questions ait plus d'intérêt que de discuter du vocatif d'ego ou du sexe des anges. La chose qui importe est doit-on utiliser ces mots ?, et je vois assez peu de contextes où on aurait la moindre raison d'éviter les mots confuser, idiomatisme, régressivité, décevamment, etc. (J'en vois un peu plus pour néologitude ou inhabitualité et hétéroïne.)

En fait, la principale raison de les éviter est qu'on risque de tomber sur des pédants qui vont se faire un plaisir de vous regarder de haut en vous signalant qu'on ne dit pas idiomatisme, on dit idiotisme (sous-entendu : je maîtrise mieux le français que vous, pauvre idiot(e) capable de parler de bravitude). Si vous expliquez après cela que, non, non, c'est voulu, vous pensez vraiment qu'idiomatisme est meilleur, vous passez pour de mauvaise foi (sous-entendu : je suis pris à faire une faute de français, et je défends que ce n'est pas une faute en me raccrochant aux branches). La solution, dans ce cas-là, c'est d'écrire à l'avance une entrée dans votre blog expliquant votre choix, attendre que archive.org la garde en mémoire, et pouvoir dire ah non, déjà en novembre 2011, preuve à l'appui, j'ai montré que je connaissais bien le mot idiotisme mais que je lui préférais quand même idiomatisme. Dont acte. Bref, retenez l'adresse de cette entrée pour pouvoir la ressortir à tous les imbéciles qui vous reprocheront les différents mots zycofrènes que j'ai cités.

[#0] (Ajout ) En fait, il semble que j'aie tort de penser que c'est par anglicisme qu'on fabrique idiomatisme : le mot anglais idiomatism est dans une situation tout à fait analogue au mot français ; sauf que comme les lexicographes d'Oxford sont plus facilement prêts à admettre des choses rares, il figure dans le OED — mais il figure avec des indications comme quoi il est obsolete et rare, et en fait c'est même un hapax (la seule occurrence trouvée est un texte de l'académie de je-ne-sais-pas-quoi de 1771).

[#] Une loi jusqu'à présent infaillible que j'ai constatée est que les gens qui prétendent déceler des anglicismes pour les critiquer montrent, en fait, leur ignorance du français, et on peut généralement trouver des exemples de bons auteurs français ayant commis ce qu'ils croient signaler comme une faute. (Parfois les gens ont des idées vraiment bizarre : quelqu'un m'avait prétendu, par exemple, que l'usage du mot français futur pour désigner l'avenir est un anglicisme, le mot français correct étant, justement, avenir, le mot futur étant réservé, selon lui, au temps grammatical, et à l'adjectif éventuellement substantivé pour désigner le futur époux… je ne sais pas où il était allé chercher cette idée aussi sotte que grenue.) Même les anglicismes commis à dessein sont louables, tant qu'on a bien conscience de ce qu'on fait : le mot implémenter, par exemple, est calqué sur l'anglais to implement, et ceux qui proposent de le remplacer par implanter n'ont visiblement pas compris ce qu'il signifie. Je ne prétends cependant pas qu'il soit souhaitable d'adopter en français toutes les bizarries de l'anglais : il vaut mieux, par exemple, éviter d'utiliser réaliser pour dire se rendre compte, car c'est une bizarrerie de l'anglais que to realize ait ce sens assez illogique vue l'étymologie, donc je préfère ne pas le transposer en français. (Éclaircissement  : Mon but n'est pas de dire que les gens qui utilisent réaliser dans le sens de se rendre compte ont tort, ce serait vraiment le contraire de toute ma thèse que d'affirmer ça ; mon but est d'expliquer que ceci est un exemple de cas où moi, personnellement, je m'abstiens.)

[#2] Je pense par exemple à la terminologie mathématique : je trouve invraisemblablement stupide d'accepter l'idée que positif en français signifie positif ou zéro mais que positive en anglais signifie strictement positif. Pour moi, il ne fait aucun doute qu'il s'agit du même mot, et je trouve aberrant de donner à ce mot un sens qui dépend du hasard de la langue dans laquelle on s'exprime : dans ce cas précis, la solution est d'écrire systématiquement positif ou zéro (positive or zero) quand on veut parler de l'inégalité large, et strictement positif (strictly positive) quand on veut parler de l'inégalité stricte, et réserver le mot positif (positive) aux cas où la distinction n'a aucune importance.

Ajout : comme on me le fait remarquer en commentaire, je devrais lier vers cette entrée ultérieure, qui est une sorte de suite de celle-ci.

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