David Madore's WebLog: Où est le docteur Sacks quand j'ai besoin de lui ?

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(mardi)

Où est le docteur Sacks quand j'ai besoin de lui ?

(Oui, je sais, la réponse à la question du titre est qu'il est mort — il n'y a pas si longtemps d'ailleurs.)

Hier, j'ai encore eu un épisode bizarre qui m'a mené aux urgences et a dû donner à tout le monde l'impression que je suis un hypocondriaque qui s'écoute trop et qui fait perdre du temps précieux qui devrait être consacré aux gens vraiment malades, mais qui m'inquiète quand même beaucoup.

J'étais en train de faire de la musculation et de lire des articles de maths. Oui, c'est une combinaison bizarre, mais j'ai déjà dû expliquer que je faisais régulièrement ça : je lis des maths pendant le temps de repos entre deux séries de mouvements de muscu, le fait que ça m'oblige à lire lentement est plutôt une bonne chose. Mais c'est peut-être aussi une combinaison redoutable pour le cerveau, je ne sais pas, même si je n'ai jamais eu de problème particulier jusqu'à maintenant. Je n'ai rien consommé d'inhabituel ni rien qui ne soit pas vendu en pharmacie en France (poudre de protéines, HMB), et j'ai bu normalement et régulièrement tout au long de ma séance. Je n'ai pas subi de choc particulier. Il est possible que j'aie forcé sur les mouvements. Ou peut-être que les articles que je lisais étaient particulièrement ésotériques ; je ne peux pas trop donner de détails parce qu'il s'agit de quelque chose sur quoi on m'a demandé d'écrire un rapport, mais disons qu'il était question d'applications possibles des groupes finis sporadiques à la crypto et, au point précis où j'en étais, de produits de Zappa-Szép.

Toujours est-il que (sans doute vers ) j'ai commencé à avoir des sentiments récurrents d'absence, couplés à une impression de déjà vu. Je n'arrivais plus du tout à suivre ce que je lisais. J'avais la sensation d'être un peu endormi, ou bien dans cet état mental incertain quand on est réveillé au milieu de la nuit et que les idées sont confuses (voir aussi ici). J'ai eu plusieurs fois des souvenirs bizarres qui me sont remontés à l'esprit, comme des restes de rêves qui remontent à la surface et qu'on n'arrive pas à préciser complètement (et si j'essayais, ça me causait une sorte de panique). Mais surtout, et c'est le symptôme qui a persisté le plus, de vivre comme « en pointillé » : un instant j'étais ici, un instant là, et entre les deux, rien, comme si ma vie n'était soudainement faite que de flashs, sans continuité entre eux. Comme si ma mémoire à court terme fonctionnait très mal, ou très bizarrement.

J'ai demandé à l'accueil de la salle de sport qu'ils parlent un peu avec moi, puis, comme ça ne passait décidément pas, qu'ils appellent les secours. Le SAMU et les pompiers ont jugé que je n'étais pas un cas pour eux et que je n'avais qu'à me débrouiller. Quelqu'un de la sécurité du club a eu la gentillesse de me raccompagner jusqu'à chez moi où j'ai pu prendre quelques affaires et appelé mon poussinet, lequel m'a mis dans un taxi et amené aux urgences de la Pitié-Salpêtrière (à si j'en crois le compte-rendu, parce que mes souvenirs à moi sont, justement, très confus pour ce qui est du temps).

Je pense que tout le monde m'a un peu pris pour un affabulateur, parce que ma conversation, si j'en crois ce que dit mon poussinet, était complètement cohérente et sensée, je donnais juste l'impression d'être agité et peut-être de me répéter. Et je reconnais franchement que j'ai une tendance très nette à l'hypocondrie. Mais moi, de mon côté, j'ai l'impression de n'avoir vécu cette soirée que par tableaux : un instant je suis dans la salle d'attente de la Pitié, un autre je parle à l'IAO[#], encore un autre un patient voisin me jette un regard noir parce que je parle très fort, encore un autre je suis en conversation avec l'interne qui s'est occupé de mon cas, puis on me fait passer un scanner, etc. Le point positif, si on veut, c'est que je ne me suis pas du tout ennuyé malgré les heures que j'ai passés à l'hôpital, je n'ai à aucun moment sorti mon mobile comme j'ai tendance à faire quand je trouve le temps long (juste une fois, vers la fin, et j'ai vu que j'avais précédemment ouvert l'article déjà vu sur Wikipédia en anglais, chose que je ne me rappelais plus du tout avoir fait).

[#] Il était très choupinou, d'ailleurs, l'IAO en question, comme je l'ai fait remarquer à mon poussinet : preuve que certaines parties de mon cerveau, au moins, fonctionnaient normalement. ☺

Je veux bien croire que je donnais la sensation d'affabuler mais quand même, pour prendre un exemple un peu précis, je ne savais plus quel jour de la semaine nous étions, ni en quel mois. J'ai dû le faire remarquer à mon poussinet (j'ai laborieusement fini par reconstituer que nous étions lundi, mais je pensais que nous étions en mai) ; le poussinet qui, bêtement, n'a lui-même pas pensé à signaler ce fait aux médecins. C'est sans doute le problème d'avoir une conversation très cohérente : personne n'a eu l'air de juger utile de me poser des questions pour vérifier ma mémoire ou pour gratter sous le plâtre de cette cohérence. (Un des flashs de mémoire que j'ai est que j'ai blagué auprès de l'interne qu'il ne me demandait pas quel était le nom du président de la République. Bon, mais ça je ne l'avais pas oublié, justement.) Et les conversations que j'ai eu avec différentes personnes autres que mon poussinet étaient sans doute trop courtes pour qu'on remarque que je radotais (beaucoup plus que d'habitude, je veux dire). D'ailleurs, même en écrivant cette entrée, ce n'est pas complètement dissipé : j'ai failli écrire une nouvelle fois que le point positif c'est que je ne me suis pas du tout ennuyé, j'avais oublié que je l'avais déjà dit au paragraphe précédent ; et je me suis plusieurs fois rendu compte en me relisant que je réemployais une tournure qui figurait déjà deux lignes plus haut, vous voyez l'idée. À vous de juger si ce que j'écris est, par ailleurs, globalement sensé et grammaticalement correct (et si ça l'est plus ou moins que ce que j'écris d'ordinaire).

Il y a des souvenirs qui me manquent vraiment. Je me rappelle avoir téléphoné à mon poussinet, mais rien de ce que j'ai pu lui dire ou comment j'ai pu lui présenter le problème. Je me rappelle être monté dans un taxi pour la Pitié, mais rien de la course elle-même. Je ne me rappelle absolument pas avoir ouvert l'article Wikipédia sur le déjà vu, mais mon téléphone s'en souvenait. Quand mon poussinet est allé nous chercher à manger parce que notre attente aux urgences s'éternisait, je lui ai envoyé un message, et cinq minutes plus tard je me rappelais lui avoir envoyé un message mais rien de ce qu'il pouvait dire. Ce genre de choses.

À l'inverse, parmi les souvenirs quasi-oniriques qui m'obsédaient dans mon état second, il y a une histoire de jeu de cartes. J'ai plusieurs fois répété (apparemment, parce que je ne m'en souviens que très vaguement) à mon poussinet qu'il fallait absolument que je me rappelle cette histoire de jeu de cartes. (Mais il insiste sur le fait que je n'ai rien dit de vraiment incohérent, juste sur le fait que j'avais une pensée de jeu de cartes et que je devais m'en souvenir.) A posteriori, je pense qu'il s'agit du jeu que j'ai fait imprimer et qui est basé sur la combinatoire des 27 droites sur une surface cubique, mais je ne saurais pas expliquer pourquoi cette pensée m'obsédait (il y a un rapport très lointain avec ce que je lisais, mais ça ressemble surtout aux idées de maths confuses que je peux avoir en rêve).

Comme je suppliais mon poussinet de trouver une tâche permettant de juger un petit peu l'état de mon cerveau, il a fini par me proposer de faire un sudoku. (Parmi les flashs de souvenirs que j'ai, il y a celui où j'ai fait remarquer à l'interne que j'y tenais, à mon cerveau, parce que c'était mon outil de travail.) Ça marchait plus ou moins, c'est-à-dire que j'arrivais à remplir quelques cases (correctement), mais vraiment lentement, et je n'arrêtais pas de perdre le fil de mes raisonnements.

Bref. On m'a fait un examen sanguin sommaire (essentiellement normal, cf. le rapport complet ci-dessous), un scanner sans produit de contraste (normal) ; on n'a pas jugé utile de me faire voir par un psy aux urgences, et on m'a renvoyé chez moi (vers 1h ce matin). J'ai eu le sentiment d'aller mieux une fois au lit, et ce matin en me réveillant, mais je ne peux pas dire que ce soit complètement passé pour autant, j'ai encore l'impression d'avoir du mal à me concentrer et de perdre inhabituellement souvent le fil de mes idées ou d'avoir oublié ce que je viens de dire ou d'écrire. Ceci étant, il est vrai que j'ai mal dormi (je me suis couché tard à cause des péripéties que je viens de dire, j'étais stressé donc j'ai eu du mal à m'endormir, et j'ai été réveillé tôt par le bruit de travaux dans un immeuble voisin).

Je sais qu'il est arrivé quelque chose de semblable à la maman de mon poussinet, et même à deux reprises. (La première fois je n'étais pas là, mais elle avait soudainement oublié beaucoup de choses, y compris le fait que son fils était homo, et elle n'arrêtait pas de perdre le fil de ses pensées et de revenir sur des choses déjà dites. La seconde fois, je lui ai parlé, et j'avoue que c'était assez délicat de se rendre compte que quelque chose « n'allait pas », il fallait surtout remarquer qu'elle radotait beaucoup.) Il ne semblait pas y avoir de déclencheur particulier à ces épisodes, et ils n'ont pas laissé de séquelle particulière, ni été corrélés à une quelconque lésion visible sur une IRM.

Mise à jour nº1 () : Je pense que maintenant tout est revenu à la normale. Mais ça aura pris plus que 24 heures.

Mise à jour nº2 : Un ami de ma petite sœur (bien informé de ce genre de choses) me fait remarquer que les symptômes que je décris ressemblent pas mal aux effets des antagonistes des récepteurs NMDA (comme la diphénidine, mais elle a une durée de vie plus courte). Je précise donc à tout hasard que je n'ai consommé aucun psychotrope, certainement pas volontairement, et que je ne vois aucun scénario qui ne soit pas invraisemblablement tarabiscoté pour imaginer qu'on aurait pu m'en faire consommer à mon insu ce jour-là (ni que ce soit arrivé par accident). • Sinon, pour répondre à d'autres remarques que j'ai reçues, je n'étais pas inhabituellement stressé, je n'étais pas en carence de sommeil, je n'ai pas mangé de façon très différente de ce que je mange d'ordinaire, et je n'étais pas en manque de caféine. • À la limite, si je dois pointer du doigt des choses, je suis tenté de souligner qu'il faisait à la fois plus chaud et plus lumineux que ces derniers jours, or je suis très sensible à la chaleur et à la lumière.

Mise à jour nº3 () : The plot thickens. Vers (c'est-à-dire hier soir au moment où j'écris), en même temps que les effets cognitifs bizarres finissaient de s'estomper complètement, j'ai commencé à avoir un de ces « maux de tête extérieurs » dont je parlais ici (pour résumer, un mal de tête qui au début semble intérieur à la tête mais qui, au bout d'un certain temps, se révèle comme venant de la surface et s'accompagne de l'apparition d'une sorte de petit bouton ou de toute petite bosse sur la peau du crâne, en l'occurrence, quelques centimètres au-dessus du point le plus arrière de l'oreille gauche) ; j'ai appris à ignorer ces trucs qui m'arrivent occasionnellement et semblent sans gravité aucune, mais celui-ci était inhabituellement fort, et la coïncidence est tout de même troublante (d'autant que ça faisait assez longtemps que je n'avais rien eu de la sorte). Je suis absolument certain de ne pas avoir subi de choc à cet endroit-là. Peut-être que c'est du Dr. House que j'ai besoin, pas du Dr. Sacks ; ce qui est mauvais signe, parce que les patients de House, généralement, il leur arrive plein de choses pas drôles. • Mise à jour nº4 : C'est passé aussi.

Extraits du compte-rendu des urgences [reformaté et légèrement édité ; les commentaires entre crochets sont de moi] :

Entré le .

Constantes initiales] : PA 161/93 [normalement je suis autour de 130/70 au repos, mais je sais que je monte très facilement] ; FC 100/min [je fais 60/min au repos] ; Temp : 36.8°C ; SaO₂ : 97% ; Dextro [=glycémie] : 6.3 mmol/L ; Glasgow : 15

Antécédents : crises d'angoisse. • Traitement en cours : propranolol [à faible dose pour des crises de tachycardie].

Histoire de la maladie : Mathématicien. Cet après-midi, dans la salle de musculation le patient a senti une perte de contact avec la réalité brève et fluctuante. Perte de mémoire court terme. Pas d'hallucination. Notion de première crise. Dernière selle : ce matin. A uriné il y a peu. Pas de saut de repas. Pas de nuit blanche.

Examen clinique initial : Glycémie à l'entrée normale. Tachycarde. Pas d'essoufflement. Pas de douleur thoracique. Nausée [légère et intermittente]. Pas de palpitation. Pas de sueurs. Pas de vertige. Pas de sentiment de déréalisation ni de dépersonnification [hum, ça je suis un peu surpris que ce soit écrit, parce que c'était quand même un peu tout le problème]. • Examen neuro : conscient, cohérent, orienté. ScGw=15. Pas de déficit sensitivo-moteur. ROT présents et symétriques. Paires craniennes normales. Pas de syndrome cérebelleux. • Examen cardiaque : BdC réguliers. Souffle en foyer aortique [mon cardiologue m'a expliqué qu'en fait ce n'était pas un souffle que j'avais mais que le bruit de la circulation donnait cette impression — ou quelque chose comme ça, je n'ai pas bien compris]. • Examen pulmonaire : MVBS. Eupnéique en air ambiant. Pas de toux. Pas d'expectoration. Abdomen : souple, dépressible, indolore. Pas de SFU.

Évolution clinique :

[ — bilan sanguin] Iono : subnormal. Calcémie à 2.55 mmol/L [c'est à peu près ce que j'ai normalement]. Pas de dosage des protéines. Hyperleucocytose à PPN : 12.78 GB dont 10.93 PPN [là, par contre, ce n'est pas habituel pour moi, mon dernier bilan sanguin donnait 5.39 G/L leucocytes dont 2.7 PPN]. • En attente du TDM.

[] Scanner cérébral sans injection : Pas d'anomalie de densité visible au niveau du parenchyme cérébral. Pas d'anomalie significative visible au niveau des espaces sous-arachnoïdiens. Les cavités ventriculaires et les sillons cordicaux sont de forme et de dimension normales. Les structures médianes sont en place. Absence de lésion ossseuse suspecte de malignité visualisée. Conclusion : Scanner cérébral sans injection normale.

[] Avis sénior psy de garde : pas besoin d'un avis dans la nuit ni sur le groupe. Peut consulter sans urgence au CMP du Paris 13.

Maintenant, je ne sais pas bien ce que je dois en conclure, ni ce que je dois faire. Mon poussinet insiste que je n'ai rien oublié de notable, qu'à chaque fois qu'il me rappelait un événement précis, en fait, je m'en souvenais ; je crois qu'il me prend lui aussi un peu pour un affabulateur (vilain poussinet !). Est-ce que je dois prendre des précautions particulières en faisant de la muscu (voire arrêter complètement), ou est-ce que c'est un « hareng rouge » dans l'histoire ? Est-ce que je devrais essayer de trouver des tests cognitifs à faire en ligne (un peu mieux calibrés que des sudoku) ? Mais il me manquerait une valeur de référence pour mon état « normal », donc ce ne serait pas forcément significatif. Est-ce que je dois me forcer à faire des maths même si j'ai du mal à me concentrer, ou au contraire essayer de m'aérer le cerveau quelques jours ? Est-ce utile que j'aille consulter un psychiatre ? neurologue ? neuropsychiatre ? Je n'en sais rien.

Ajout () : Mon hypothèse personnelle provisoire est qu'il y a eu un déclencheur initial (peut-être une montée en tension inhabituelle, une légère hypoglycémie d'effort) et/ou un processus de pensée inhabituel (les produits de Zappa-Szép ont pu faire une connexion avec un rêve que j'aurais fait) qui auraient provoqué un état mental inhabituel avec ensuite une sorte de feedback.

Bon, au moins, je ne me suis pas mis à prendre mon poussinet pour un chapeau. Je sais bien que c'est un oiseau !

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