David Madore's WebLog: Réflexions politiques sur les nouveaux dirigeants français

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(dimanche)

Réflexions politiques sur les nouveaux dirigeants français

J'avais commencé à écrire une longue entrée à l'occasion des élections législatives françaises (des 11 et 18 juin derniers) pour dire tout le mal que je pense d'un régime constitutionnel, d'un calendrier électoral, et surtout de l'attitude des électeurs français, qui concourent à ce que l'Assemblée nationale soit presque perpétuellement réduitee à l'état de chambre d'enregistrement des décisions du président : chose qui ne semble pas devoir s'améliorer avec le président et l'Assemblée nouvellement élus, avec d'un côté un ego et une soif de pouvoir démesurés et de l'autre l'inexpérience (déguisée sous le nom de code société civile) et la trahison servile. Je cherchais à évoquer au passage le gouvernement de la Rome antique (notamment la magistrature qu'était la dictature, mot qui a pris un sens assez différent de nos jours), ainsi que le système politique (intellectuellement fascinant) inventé en France par l'abbé Sieyès (le Consulat de 1799–1804).

Cette entrée est venue mourir dans le cimetière où j'enterre les textes que je commence, que j'ai marre d'écrire avant d'arriver à la moitié et dont je sais très bien que je ne les finirai jamais ; et cela m'a rappelé pourquoi je n'aime pas parler de politique : les idées ne sont jamais claires, je n'arrive pas à savoir ce que je pense moi-même, et au final j'en ressors plus confus que jamais. Cette entrée-ci a bien failli connaître le même sort.

Ce n'est pas moi qui décoderai la raison pour laquelle les Français sont si fascinés par l'idée du chef, par une espèce de mysticisme autour du président de la République, auquel ils veulent confier tous les pouvoirs pour pouvoir ensuite l'accuser de tous les maux. Ce n'est pas moi qui comprendrai cette envie de toujours se trouver un leader, ce besoin si fort que, même chez un parti d'opposition dont un des thèmes centraux est l'insoumission et le rejet du régime présidentiel, on retrouve le même culte du chef (en l'occurrence, du parti : je parle bien sûr de Jean-Luc Mélenchon) et de sa personnalité, — ou du moins, du maître à penser et de ses idées.

Mes idées politiques sont floues et peu marquées, voire fluctuantes ; mais il y des constantes, comme la crainte du pouvoir personnel, de ceux qui l'exercent et de ceux qui le recherchent (voire du pouvoir tout court, même celui du peuple tout entier), — et une profonde méfiance envers ceux qui mettent en avant des thèses simples et tranchées, qui promettent d'aller vite ou qui gueulent fort. Je préfère entendre c'est compliqué, parce que la réalité, au niveau du gouvernement d'un pays, n'est jamais simple. Je préfère les compromis laborieux qui finalement ne satisfont personne (car c'est le signe d'un compromis réussi que tout le monde en soit mécontant). C'est peut-être pour ça que je me sens plus Européen que Français. Et au niveau institutionnel, je crois en ce qu'on appelle en anglais checks and balances, le principe que les différents pouvoirs doivent se limiter et s'équilibrer les uns les autres ; voir aussi ici et . (J'ai aussi conscience, bien sûr, que la recherche de la modération doit s'appliquer aussi au niveau méta : un pouvoir trop morcelé et qui finit en paralysie permanente, notamment si les différents camps politiques refusent de coopérer, n'est pas idéal non plus ; il faut rechercher l'équilibre jusque dans la recherche d'équilibre, ce qui est un art — que je ne prétends certainement pas maîtriser.)

Je n'arriverai sans doute jamais à dire quelque chose de cohérent sur le sujet. Je n'arrête pas de me corriger, de nuancer ce que j'ai écrit, voire de me contredire complètement, j'en suis conscient et ça m'agace.

Mais j'ai quand même envie d'écrire quelque chose sur ces élections, même si c'est assez incohérent, ne serait-ce que pour essayer de me comprendre moi-même. Je vais donc me forcer à publier cette entrée, même si au final elle me semble incomplète, mal écrite et globalement insatisfaisante, et même si je ne suis pas d'accord avec moi-même au moment où j'écris.

On m'a demandé dans les commentaires de cette entrée d'essayer d'expliquer ce qui me dégoûte chez Emmanuel Macron (notamment en comparaison à ses deux ou trois prédécesseurs ou à d'autres gens divers et variés pour qui j'ai réussi à voter sans vomir). Et je dois avouer que je trouve la question très embêtante : au fond, je ne sais pas, et ça me tracasse beaucoup. J'en dors mal, mais je ne sais pas pourquoi. J'ai des pistes possibles, mais qu'on ne s'attende pas à trouver une vraie réponse ci-dessous. Je vais sans doute me irriter à la fois chez ceux qui admirent le président et chez ceux qui le détestent, mais tant pis, je veux tenter d'être honnête.

Prima facie, cet homme devrait avoir tout pour me plaire. J'ai dit ci-dessus que mes idées politiques étaient floues et peu marquées, mais il est clair que la zone d'incertitude où elles évoluent a au moins une intersection non-triviale avec la couleur politique qu'on suppose être celle du nouveau président : au moins si j'en crois les gauchistes que je fréquente, je suis plutôt centriste. (Certes, si j'en crois les centristes, bien sûr, je suis un gauchiste : ça dit certainement quelque chose sur mon capital de sympathie, mais passons.) En tout état de cause, j'ai des idées proches des siennes sur l'Union européenne, et c'est un sujet auquel j'accorde énormément d'importance. Il a aussi des positions sur l'écologie qui semblent sensées. On peut le comparer à Angela Merkel (disons qu'on ne voit pas de différence idéologique majeure entre les deux), et celle-ci ne m'inspire pas de dégoût particulier. • Pour le reste, j'ai dit du bien des compromis et des synthèses, et il a réussi à attirer vers lui une partie importante de l'opinion et du paysage politique avec la promesse de les faire travailler ensemble. J'ai voté pour lui sans aucune hésitation au second tour de la présidentielle (j'avais même envisagé de le faire au premier), alors même que j'entendais beaucoup de voix appelant à s'abstenir ; et j'ai été tout à fait soulagé que ce ne soit pas son adversaire qui l'emporte. • Parmi les gens que je fréquente et que j'estime, intellectuellement ou émotionnellement, parmi mes amis, mes collègues, ma famille et d'autres cercles qui me sont proches, il y en a énormément qui adulent Emmanuel Macron comme j'ai rarement vu un homme politique susciter de l'enthousiasme. Ils le décrivent comme intelligent, moderne, dynamique, efficace, honnête (toutes choses que je ne peux pas vraiment contester) ; comme à la fois l'anti-Le Pen, l'anti-Trump et l'anti-Poutine (je suis obligé d'applaudir), comme le sauveur de l'Europe après le Brexit, que sais-je encore. Il y a parmi les députés fraîchement élus pour mettre en œuvre le programme du président, et qui l'a soutenu très tôt, quelqu'un (je ne sais pas si je peux le qualifier d'ami, mais au moins de connaissance et d'ami d'ami) pour qui j'ai le plus grand respect, et qui est non seulement mathématicien mais par ailleurs issu de la même école que moi. Il y a quelqu'un d'autre dont je suis aussi proche (ce n'est sans doute pas utile de le nommer) qui était conseiller au cabinet d'Emmanuel Macron lorsque ce dernier était ministre. Mon poussinet travaille dans une de ces (ex) start-ups que le président prétend vouloir choyer. Et au-delà de ça, on peut dire que ces élections ont été, encore plus que les précédentes, un triomphe pour la classe (au sens lutte des classes), voire la caste, à laquelle j'appartiens volens nolens, la bourgeoisie intellectuelle internationalisée à fort capital culturel (je ne suis pas spécialiste en terminologie marxiste mais vous trouverez certainement les bonnes étiquettes). Tout ceci ne suffit-il pas pour que j'aime ce Monsieur Macron ?

Mais ce n'est pas tout : les raisons les plus courantes qui font qu'il déplaît ne me convainquent pas vraiment. Car j'ai bien sûr aussi des proches qui n'aiment pas du tout Emmanuel Macron : ces gens sont, généralement parlant, des fans de Jean-Luc Mélenchon (et parfois l'adulent et reprennent ses éléments de langage avec le même zèle que les fans de Macron le font pour ce dernier), or j'ai aussi peu de sympathie pour Mélenchon que pour Macron, ou plus exactement, j'en aurais aussi peu si l'autre était au pouvoir ; et les critiques qu'il adresse au président ont tendance à m'émouvoir assez peu : dire que c'est un ancien banquier, par exemple, me laisse de marbre. Le travail de sape des libertés fondamentales au nom de la lutte contre le « terrorisme » ainsi que le projet de démolition du système de protection sociale français au nom de la modernité ou de théories économiques fumeuses (ou parfois, ce qui est quand même sacrément ironique, en prétendant que c'est l'Europe qui le veut ; même les entreprises ne le réclament pas vraiment) m'affligent, sur ces points je suis en accord avec M. Mélenchon, mais je sens que je n'en suis pas suffisamment révolté pour que cela explique mon dégoût.

J'avais parlé pour commencer cette entrée de la présidentialisation et de la personnalisation du pouvoir : c'est en effet quelque chose qui me préoccupe beaucoup, mais je ne peux pas vraiment en vouloir au nouveau président pour quelque chose qui est un thème général de la 5e République française, et un tort que j'attribue à la culture française dans son ensemble. Il en profite, il aime visiblement ça, c'est méprisable, mais ce n'est pas nouveau et n'est pas vraiment sa faute si le régime est ainsi conçu pour lui donner tous les pouvoirs : c'est la faute des Français qui ne votent pas aux législatives, ou qui le font en subordonnant leur vote à celui de la présidentielle (ce qui donne inévitablement au président l'ascendant sur les députés) ; et c'est la faute des Français qui tiennent le président pour comptable de la politique du pays — et pour responsable de tous leurs maux — et la responsabilité s'accompagne de pouvoir. Comme je le disais, même celui des hommes politiques français qui parle le plus clairement de passer à un régime parlementaire n'est aucunement crédible en cela qu'il est lui-même visiblement imbu de pouvoir et de mise en avant de sa perconne. Dans ces conditions, voir que le président a choisi de nommer le chef du groupe parlementaire majoritaire à l'Assemblée nationale est certes choquant, répugnant même, mais pas particulièrement surprenant.

Une autre piste possible pour expliquer mon malaise serait une forme de rejet face à l'enthousiasme suscité par le président, ou peut-être spécifiquement par sa jeunesse. Cela me semblait effectivement une hypothèse crédible (ce serait tout à fait mon genre de me mettre à détester quelque chose juste parce que l'enthousiasme injustifié m'agace). Mais je me suis rendu compte, par exemple, que je n'étais pas très loin d'éprouver moi-même le même enthousiasme concernant Justin Trudeau (Justiiiiin !), le Premier ministre canadien si sexy avec lequel Macron a été comparé (et certains se sont amusés à déceler une forme de bromance entre les deux, en particulier à la rencontre du G7 à Taormina fin mai dernier).

J'en viens à quelque chose de plus sérieux : la vacuité programmatique et le « changement pour le changement ». Car si je qualifie ci-dessus de centriste la couleur politique qu'on suppose être celle du nouveau président, les mots qu'on suppose sont importants : fondamentalement, on n'en sait rien, parce qu'Emmanuel Macron et son gouvernement n'ont pas de programme politique (au sens de quelque chose qui serait publiquement connu : ils en ont probablement dans leur tête). Les seuls documents dont on dispose, par exemple ce contrat ou ce programme censément détaillé sont d'une vacuité abyssale très habilement formulée pour donner l'impression qu'il y a du contenu, et qui plus est, du contenu qui plaît à tout le monde. (Cela me fait penser à ce passage au début de Fondation d'Asimov où quelqu'un — Lord Dorwin, Chancellier de l'Empire — semble faire des promesses de protection à l'égard de la Fondation, mais, quand on y regarde de plus près et qu'on analyse ce qu'il dit, qu'on retire tout ce qui est trop vague et tout ce qui se contredit, il ne reste absolument plus rien.) Cela change des hommes politiques qui font des promesses précises pour ne pas les tenir : et en fait, je suis d'accord que c'est un progrès, je préfère qu'un homme politique soit élu pour ses convictions que pour son programme (c'est le principe même de la démocratie représentative : les électeurs ne sont pas censés choisir sur le fond mais choisir des gens qui les représentent pour choisir sur le fond, et le fait d'avoir un programme est déjà une sorte de subversion du système) ; mais les convictions d'Emmanuel Macron, ou ses idées sur l'immense majorité des sujets, sont aussi floues que son programme. Finalement, je ne sais rien de ce qu'il veut ni de ce qu'il veut faire (à part exercer le pouvoir).

Globalement, on a élu cet homme sur la base d'une seule promesse : du changement, des réformes, du changement, des réformes, du changement. Du dynamisme et de l'énergie pour changer les choses, faire bouger le changement de manière à ce que les choses soient différentes, autrement, bref, que ça ne soit plus pareil, et vite. Autrement dit, réformer pour réformer et changer pour changer. Pour être en marche.

En marche, certes, mais en marche vers où ?

Cette idéalisation du changement pour le changement m'énerve au plus haut point, mais fondamentalement, je ne peux pas en vouloir au président pour ça : là aussi, ce sont aux électeurs français que je dois tourner mes reproches. Parce que quand on regarde les programmes politiques ou ce qui en tient lieu, on s'aperçoit que tous, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite en passant par l'extrême-centre de Monsieur Macron, proposaient du « changement » en grandes lettres scintillantes. Et j'ai discuté avec je ne sais combien de gens qui m'ont dit vouloir ce « changement », dont ils avaient à peu près aussi peu idée de ce qu'il pouvait recouvrir que le non-programme évoqué ci-dessus. Quand on tombe dans de tels panneaux, il n'est pas étonnant qu'on ait des dirigeants bizarres. Et qu'on obtienne des réformes en carton-pâte.

Le fait d'élire des députés issus de la « société civile », par exemple (je ne sais pas d'où est sortie cette désignation complètement idiote — ces gens n'étant certainement pas militaires, oui, c'est évident qu'ils sont civils, mais je ne vois pas en quoi c'est distinctif ; et je suis impressionné par le tour de passe-passe destiné à faire avaler le noviciat pour une qualité : si on me conseille de voir un médecin issu de la société civile, c'est-à-dire qu'il n'a aucune expérience médicale préalable, je crois que je vais passer mon tour et attendre qu'il fasse son internat). Et beaucoup des problèmes sont eux-mêmes en trompe-l'œil : le fait qu'on voie révélées dans la presse les « affaires » de tant d'hommes politiques est le signe qu'il y en a beaucoup moins que par le passé (disons sous le règne de Georges Pompidou, qui n'hésitait pas à prendre son téléphone et placer ses amis là où il voulait comme il le voulait), que la chape de plomb est en partie levée, mais la répétition de ces affaires donne aux Français l'impression que les choses vont plus mal alors qu'elles s'assainissent. Alors on parle du projet de moralisation de la vie politique et de la démission forcée du ministre de la Justice sur un soupçon d'affaire, en réalité tout cela n'est qu'une petite scène de théâtre sans importance.

Je ne prétends pas que la France n'ait pas besoin de réformes. Mais je pense que ce sont des évolutions de la société qu'on peut guider dans une bonne direction, qu'on peut parfois accélérer un peu, mais qu'on ne peut pas dicter, fût-ce avec tous les pouvoirs de l'État, et que plus on essaye, plus on provoquera des crispations qui retarderont finalement tout progrès. La précipitation est l'opposée de l'efficacité.

Dernière accusation à examiner : celle d'avoir dynamité la gauche au point qu'il ne reste plus qu'une cinquantaine de députés de gauche à l'Assemblée nationale. Je ne sais pas vraiment quoi en penser. On peut faire valoir qu'une partie non-négligeable du gouvernement ou du groupe maintenant majoritaire à l'Assemblée vient du parti socialiste : si on les considérait comme de gauche il y a six mois, c'est soit qu'ils le sont encore soit qu'ils ne l'ont jamais été. Quant à l'accusation de trahison, je ne sais pas si elle a un sens en politique, encore moins si elle doit frapper d'opprobre celui qui trahit ou celui qui reçoit cette trahison. Pourquoi ne pas, d'ailleurs, accuser ces électeurs qui naguère votaient pour une certaine idée de la justice sociale et qui l'ont abandonnée sur la chimérique promesse de changement pour le changement ? La liberté d'opinion fait partie de la démocratie, c'est tout. Bon, je ne vais pas nier que je vais espérer de tout cœur que, à un moment où un autre dans les cinq prochaines années, au moment de voter une de ces lois de changement pour le changement qui tournent bizarrement toujours à la défaveur de ceux qui sont déjà défavorisés, les députés qui eurent prétendument été de gauche ne se découvrent une colonne vertébrale, fassent scission et cessent de soutenir le gouvernement : je vais l'espérer, mais je n'y crois pas plus que l'apparition du Père Noël comme homme providentiel au ministère des cadeaux.

Quant à moi, la raison de mon mécontentement n'est pas franchement éclaircie. Donc je vais arrêter là cette entrée qui ne dit rien, mais qui aura peut-être au moins un effet cathartique.

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