David Madore's WebLog: Quelle a été la genèse de l'idée des confinements ?

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(samedi)

Quelle a été la genèse de l'idée des confinements ?

Je pense qu'il est un bon exercice, en temps de crise, d'essayer de regarder le présent avec la distance qui sera celle des années futures. Que retiendra-t-on à l'avenir de la pandémie de 2019–2021 ? Premièrement, de la pandémie elle-même : quasiment rien, c'est évident. Nous avons une très mauvaise mémoire des épidémies : on se rappelle vaguement celle de 1918, mais elle était quelque chose comme trente fois pire que celle de covid, et encore, s'il n'y avait pas eu tellement de comparaisons avec elle ces derniers mois je pense que beaucoup de gens ne sauraient pas du tout qu'une grippe a tué de l'ordre de 3% de la population mondiale il y a à peine cent ans ; on a complètement oublié celle de 1889, qui était extrêmement analogue à l'actuelle et d'ailleurs possiblement due à un autre coronavirus (HCoV-OC43), pour ne pas parler des diverses épidémies de choléra ou dysenterie qui ont sévi à la fin du 19e siècle ; on a aussi largement oublié celles de 1957 et 1968, certes un petit peu moins importantes que celle de 2020, mais grosso modo comparables, alors qu'une bonne partie de la population humaine actuelle a vécu ces épidémies ; et, bien sûr, notre regard occidento-centriste oublie complètement que la tuberculose cause chaque année dans le monde à peu près autant de morts (de l'ordre de 1 à 1.5 millions) que la covid en a causé cette année, bref, dès qu'on s'éloigne un peu en temps ou en distance, les épidémies disparaissent de la mémoire de tous les non-spécialistes à une vitesse confondante. Néanmoins, le covid sera probablement différent, parce que nous avons ajouté au drame sanitaire des désastres de notre propre fabrication, dans les domaines social, économique, politique, etc., qui auront sans doute des conséquences à long terme : il faudra forcément se rappeler la covid comme une des causes de la montée de l'autoritarisme et du complotisme, de la crise économique, etc.

Il y a donc un travail pour l'historien du futur d'essayer de comprendre pourquoi cette pandémie aura entraîné une réaction complètement différente de toutes les précédentes. Ce travail me dépasse évidemment, et dépasse tout le monde qui avons encore le nez dedans, mais on peut au moins chercher à poser des questions.

L'une de ces questions, et sans doute la plus importante, concerne l'émergence du concept de confinement. Ou plus exactement, comme le terme confinement fait l'objet d'une ambiguïté extrêmement problématique[#], le confinement obligatoire des particuliers à domicile sous peine de sanctions et avec surveillance policière, que j'appellerai confinement autoritaire pour abréger, comme a eu cours en France à deux reprises (du au et du au ) et est certainement amené à se reproduire maintenant que le gouvernement a pris goût à cette forme particulière d'autoritarisme et s'est donné les pouvoirs de l'invoquer. De façon plus large, il faudrait retracer l'émergence de cette idée de combattre la pandémie par la répression, les confinements autoritaires n'étant que l'acmé de cette tendance.

[#] Le problème se pose quand les confinementistes défendent l'absurdistan autoritaire français en disant que si, si, voyez, plein de pays européens font ou refont des confinements. Si par confinement on entend une simple fermeture de certains commerces avec incitation à rester chez soi, beaucoup de pays ou régions en ont fait (et c'est plus ou moins ce que je défends), mais cela ne peut absolument pas servir à défendre les mesures appliquées en France ; si on entend confinement obligatoire des particuliers à domicile sous peine de sanctions et avec surveillance policière, i.e., suppression de la liberté de circulation, alors, non, assez peu de pays/régions ont fait ça, et quasiment aucun ne l'a fait deux fois et aussi longtemps que la France, même si je n'arrive pas à avoir de liste précise parce que les sources de données sont épouvantablement mauvaises (et ne distinguent pas, par exemple, un emprisonnement de toute la population dans un rayon ridiculement faible du domicile et des mesures beaucoup plus légères comme ont actuellement cours au Luxembourg, en Allemagne, etc.).

Les confinementistes ont été très forts sur un point, c'est de réussir à faire largement passer leurs idées comme une évidence, comme un consensus scientifique, comme une pratique bien établie. Il est important de rejeter cette présentation avec d'autant plus de force que l'illusion a été extrêmement bien fabriquée. Il faudrait pour cela déconstruire avec soin la manière dont l'idée du confinement autoritaire a émergé : je n'en suis malheureusement pas capable avec toute la précision que je voudrais, mais je peux au moins donner quelques pistes.

J'ai déjà évoqué précédemment la manière dont le confinement (entouré de l'ambiguïté sémantique évoquée ci-dessus) a été présenté comme une évidence avec l'exclamation pas de choix ! et le slogan sauver des vies, pas l'économie !, qui ont permis de court-circuiter tout débat sur leur rapport bénéfice-risque derrière l'injonction de sauver les vies (ou, dans une certaine variante, de sauver les hôpitaux). En ce faisant, et sous le prétexte de l'urgence, les confinementistes ont passé à la trappe un des principes cardinaux de la déontologie médicale, primum non nocere : celui de ne pas appliquer de remède avant d'avoir pris le temps d'examiner soigneusement ses effets indésirables. Ces slogans sont une œuvre de propagande absolument géniale, et il serait important d'essayer de reconstituer précisément leur genèse.

(Dans les slogans apparentés dont il faudrait aussi retracer l'origine, il y a l'argument que j'ai entendu un nombre incalculable de fois la liberté, ce n'est pas la liberté d'aller contaminer son voisin : c'est aussi une magnifique œuvre de propagande, parce que ça paraît franchement convainquant quand on ne regarde pas de près à quel point c'est stupide.)

Ajout () : Je devrais aussi mentionner quelque part (j'ai oublié en écrivant ce texte) que le but du confinement, jamais très clairement articulé par les confinementistes, n'a pas cessé de changer : au début, on ne savait pas bien si le but était d'aplatir la courbe ou d'éradiquer l'épidémie ; en avril, les autorités françaises insistaient essentiellement sur la disponibilité des tests pour lever le confinement (et cherchaient à dissimuler leur propre responsabilité dans le manque de masques), suggérant que c'était une mesure temporaire le temps de rassembler un équipement de lutte contre la pandémie ; mais en novembre, il n'y avait plus rien à promettre comme changement, donc l'insistance a surtout été mise sur la situation dans les hôpitaux (sur la base de chiffres largement faux ou du moins trompeurs), ce qui d'ailleurs au moins la question de pourquoi les régions sans problème de capacité hospitalière ont été confinées avec les autres.

En plus de ça, les confinementistes ont réussi à faire passer, avec un certain succès, les opposants à leurs méthodes pour des tueurs de mémés, des déplorables trumpiens (qui sont, en cela, les alliés objectifs des confinementistes puisque chacun peut montrer l'autre du doigt comme un ennemi à abattre et supprimer ainsi toute possibilité d'expression d'une position raisonnable), ou au minimum des ultra-libéraux, et dans un autre registre, des négationnistes (je renvoie à ce sujet à ce fil Twitter fort bien exprimé [lien Twitter direct], ainsi que cet article auquel il fait référence), bref, à des crackpots. Ils ont réussi à faire complètement oublier l'extrême injustice sociale des confinements autoritaires qui, dans les faits, n'affectent aucunement les élites. Tout ça était extrêmement habile, et il faut avouer que nous nous sommes bien fait avoir. Et chacune de ces manœuvres rhétorique mériterait d'être examinée avec soin. (Il faut admettre qu'ils ont eu un certain degré de chance, notamment quand Sunetra Gupta, qui n'est certainement pas de cette mouvance politique, a commis l'erreur de se laisser instrumentaliser par un think tank associé au libéralisme économique très à droite, ce qui par ricochet a décrédibilisé toutes ses associations auprès de beaucoup de ceux qui ne partagent pas ces opinions en permettant une attaque extrêmement facile de la déclaration de Great Barrington.)

L'illusion d'un consensus scientifique autour du confinement autoritaire a été créée par d'autres manipulations. L'une a consisté à répondre à la déclaration de Great Barrington par une contre-opinion fallacieusement intitulée Scientific consensus on the COVID-19 pandemic (alors qu'il s'agit d'une tribune), fallacieusement présentée comme un article dans The Lancet alors qu'il s'agit d'une lettre à l'éditeur (i.e., une tribune), et fallacieuse jusque dans son contenu qui prétend regretter les confinements mais y appelle en fait, ce qui permet (en jouant en plus sur l'éternelle ambiguïté sémantique de ce qui est ou n'est pas un confinement) de rentrer n'importe quoi sous ce prétendu consensus scientifique. L'autre a été un article publié dans Nature par l'équipe de Neil Ferguson à Imperial College, Estimating the non-pharmaceutical interventions on covid-19 in Europe, cité de très nombreuses fois pour justifier les confinements, et qui est à la limite de la fraude scientifique en supposant que seules les interventions d'en haut ont un effet pour arriver à la conclusion que les confinements ont un effet, ce billet de Philippe Lemoine (dont je ne partage certainement pas les idées sur tout, mais dont l'analyse est ici extrêmement pertinente) explique en détail ce qui ne va pas dans ce papier. Enfin, une autre manipulation permettant de créer l'illusion d'un consensus scientifique a été de donner un rôle prééminent aux épidémiologistes, en ignorant leurs biais systématiques dont j'ai déjà parlé, et en ignorant que les épidémiologistes ne sont pas plus compétents que vous ou moi pour juger au-delà de leur chaussure particulière, notamment les coûts non strictement épidémiologiques de telles mesures.

J'ai écrit un fil sur Twitter [lien Twitter direct] pour comparer l'hydroxychloroquine et les confinements autoritaires, qui ont réussi la manipulation de passer pour des sortes de remèdes miracles auprès de certaines personnes, en jouant entre autres sur le mécanisme de la peur qui fait espérer qu'il y ait quelque chose à faire. Bien sûr, l'efficacité de l'hydroxychloroquine a été réfutée de manière beaucoup plus convaincante que celle des confinements, mais cela doit justement nous rappeler qu'il est important d'exiger que la charge de la preuve soit du côté de celui qui propose un remède, et que quelque chose qui semble superficiellement une bonne idée n'en est pas forcément une quand on regarde de plus près. La comparaison a ses limites, parce que l'illusion que l'hydroxychloroquine fonctionne a été largement entretenue par l'effet gourou autour de Didier Raoult, alors que la manière dont l'idée des confinements s'est accrochée mérite une analyse bien plus approfondie (et c'est ce que je ne fais qu'ébaucher).

Je me dis maintenant qu'une comparaison peut-être plus intéressante serait la guerre contre les drogues, qui procède un peu de la même erreur de chercher à lutter contre un problème de santé publique en appliquant une logique répressive : dans un cas on se dit l'addiction est un problème de santé publique, les drogues causent de l'addiction, on va donc interdire les drogues, dans l'autre on se dit le covid est un problème de santé publique, les contacts entre personnes causent des contaminations, on va donc interdire les contacts, il y a à peu près la même densité de syllogismes fallacieux dans ces deux « raisonnements », qui ont à peu près le même attrait superficiel (quelque chose comme : on va sauver des gens en prenant des mesures fortes), en oubliant toutes les subtilités et nuances du problème, aussi bien les effets indirects délétères que le fait qui devrait être évident qu'en interdisant quelque chose souvent on ne le fait pas disparaître mais on le déplace ailleurs. On sait que la prohibition n'a pas été d'un grand succès pour lutter contre la consommation d'alcool, je ne comprends pas comment on peut s'imaginer qu'on puisse interdire aux gens de quelque chose dont ils ont encore plus besoin, de liberté et de contacts humains, sans déplacer le problème ailleurs ou sans causer des conséquences bien plus graves.

(De façon générale, j'aurais voulu croire que l'épidémie du SIDA nous aurait appris que prêcher l'abstinence et culpabiliser les comportements, dans une pandémie, ça ne marche vraiment pas. Manifestement les confinementistes n'ont pas compris ce fait basique. Mais je digresse ici de mon propos qui est d'essayer d'analyser la manière dont ils ont réussi à faire passer leurs idées.)

Mais il y a encore un point très important que je n'ai pas abordé, c'est l'idée que les confinementistes ont plus ou moins réussi à faire avaler que le confinement autoritaire serait un moyen normal, standard, historiquement éprouvé, de lutte contre les épidémies. Il y a bien sûr un certain degré de confusion entre les concepts de quarantaine et de confinement. On doit distinguer plusieurs choses : l'enfermement d'une région (souvent, historiquement, une ville, et souvent par décision de ceux qui y habitent) pour empêcher une épidémie d'y entrer, l'enfermement d'une région pour empêcher une épidémie d'en sortir (c'est par exemple la situation présentée dans La Peste de Camus) et les confinements qui cherchent à faire régresser une épidémie déjà installée partout. Et encore, au sein des confinements, il faut sans doute distinguer ceux qui visent à la suppression complète de l'épidémie (en gros ce que j'avais appelé la stratégie ① dans cette vieille entrée), comme cela a été appliqué, par exemple, en Chine, en Nouvelle-Zélande ou en Australie, et ceux qui visent (ou prétendent viser) à simplement « aplatir la courbe ». La confusion entre ces différents buts s'ajoute à celle entre les modes de confinement (plus ou moins stricts et plus ou moins autoritaires) que j'ai déjà évoquée plus haut, ce qui permet de se donner une flexibilité immense dans une phrase comme les confinements fonctionnent. (Indiscutablement, la suppression épidémique en Chine ou en Nouvelle-Zélande a fonctionné, mais la France comme les autres pays européens ne semble pas viser la suppression épidémique, il n'est pas clair que celle-ci soit possible dans un pays qui ne soit ni une dictature basée sur la surveillance ni une île dont on puisse fermer complètement les frontières, et la transposition du rôle du confinement d'un cas de figure à un autre ne va pas du tout de soi.)

Or si on regarde le plan national de prévention et de lutte pandémie grippale publié en octobre 2011 par le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale du gouvernement français, il est frappant de constater qu'il n'y a aucune mesure de ce genre dedans. Les mesures évoquées (voir notamment le tableau page 57 qui décrit celles à envisager pendant le pic épidémique) sont telles que : fermeture des établissements scolaires, demande de limitation [c'est moi qui souligne] des déplacements non essentiels, suspension éventuelle de certains transports en commun, restrictions de grands rassemblements et activités collectives, appel à la mise en œuvre de mesures de distance de protection sanitaire. Il est aussi appelé à cibler la protection des personnes vulnérables (page 18). Aucune restriction de circulation n'est proposée. Même aux frontières extérieures, il n'est évoqué qu'un contrôle sanitaire, pas de fermeture, et ce, dans la première phase de l'épidémie (un contrôle sanitaire aux frontières n'est efficace qu'au début de l'épidémie, lorsque les cas sont rares en France, page 39). Je cite ici le plan français, mais il me semble qu'il était tout à fait dans l'air du temps pré-2019, et que personne, ni à l'OMS ni ailleurs, n'envisageait sérieusement d'emprisonner[#2] des populations entières pour lutter contre une épidémie.

[#2] Le refus par les confinementistes du mot emprisonnement est aussi une belle œuvre de propagande de leur part. Il n'y a pourtant très peu de différence entre confinement et emprisonnement.

On est donc en droit de demander : quel(s) élément(s) nouveau(x), quelle(s) donnée(s) scientifique(s) nouvelle(s), ont amené à jeter le plan élaboré pour les pandémies grippales et à improviser une mesure aussi radicale et non testée que les confinements autoritaires ?

Je ne crois pas qu'il s'agisse d'une question de gravité. Les pandémies grippales, pour lesquelles le plan référencé ci-dessus a été élaboré, sont susceptibles d'être immensément meurtrières : on l'a vu en 1918, et on a eu plusieurs alertes heureusement fausses, au cours des dernières années, avec la grippe aviaire et la grippe porcine, où on a pu craindre des dizaines de millions de morts : la répétition d'une pandémie grippale aussi dévastatrice que la grippe de 1918 nous pend au nez (et la covid me laisse très peu optimiste quant à notre capacité à réagir intelligemment dans ce cas), et les auteurs de ce plan devaient bien l'avoir en tête. Je ne pense pas non plus que ce soit un problème de différence de mode de transmission entre le covid et la grippe : l'un se transmet peut-être un peu plus par aérosol (ce serait la grippe), mais ce n'est même pas si clair, l'un a peut-être un peu plus de transmission asymptomatique ou pré-symptomatique (ce serait le covid), mais ce n'est pas terriblement clair non plus. Il y a certainement une différence historiquement explicable entre la réaction en 1957 et 1968 et celle en 2019, c'est qu'il y a cinquante ans nous n'avions pas de respirateurs artificiels comme on en a de nos jours, donc le traitement se limitait largement à simplement accumuler les malades dans des lits improvisés dans des stades reconvertis en hôpitaux et attendre que ça passe : paradoxalement c'est sans doute le fait de disposer de plus d'espoir de sauver les gens qui fait qu'on a déployé plus d'efforts pour ne pas saturer ces moyens. Mais en 2011, la situation était certainement très proche de ce qu'elle est maintenant.

Ajout () : pour montrer combien les mentalités ont évolué rapidement, il est sans doute pertinent d'ajouter quelque part un lien vers cette déclaration d'Anthony Fauci, en janvier 2020, commentant le confinement chinois : That's something that I don't think we could possibly do in the United States, I can't imagine shutting down New York or Los Angeles. […] Whether or not it does or does not is really open to question because historically when you shut things down it doesn't have a major effect.

Je pense qu'il y a largement un effet d'imitation : la Chine l'a fait. Les autorités chinoises ont été prises de panique par l'épidémie à Wǔhàn et ont confiné tout le Húběi de façon extraordinairement drastique et, dans une certaine mesure, tout le pays. Mais leur but était la suppression épidémique, pas la mitigation. La Chine a réussi à convaincre l'OMS, notamment en la personne de Bruce Aylward (épidémiologiste canadien et sous-directeur général de l'OMS). [Ajout () : il y aurait aussi sans doute beaucoup à dire sur les opérations de communication chinoises sur les réseaux sociaux pour rendre acceptable leur traitement de l'épidémie.] L'Italie a été un des premiers pays autres que la Chine à avoir mis en place un confinement : au début, il s'agissait là aussi de viser la suppression épidémique, et le confinement a été appelé quarantaine (de petits villages en Lombardie, puis de toute la Lombardie, puis de tout le pays : je me suis demandé, à ce moment-là, quel sens ça pouvait avoir de mettre tout un pays en quarantaine vu que l'idée même d'un confinement autoritaire me semblait totalement incompatible — et continue d'ailleurs à me sembler totalement incompatible — avec une démocratie). Manifestement, le confinement italien n'a pas fonctionné pour supprimer l'épidémie, mais il a donné l'impression de fonctionner[#3] pour l'atténuer, et à ce moment-là quasiment tous les autres pays s'y sont mis. Et une fois que ça a semblé fonctionner (cf. la note qui suit) pour la première vague, il était tentant, et naturel pour un gouvernement déjà enclin à l'autoritarisme, de recommencer, surtout quand, en parallèle, la population réclamait de la protection et qu'il fallait donc beaucoup de courage pour faire autre chose que tout le monde.

[#3] Le problème pour trancher si les confinements autoritaires fonctionnent c'est, comme je l'ai déjà expliqué à plusieurs reprises, qu'il est très difficile de distinguer le schéma l'épidémie progresse ⇒ le gouvernement décrète un confinement autoritaire ⇒ l'épidémie régresse et le schéma l'épidémie progresse ⇒ la population (y compris le gouvernement) prend peur ⇒ le gouvernement décrète un confinement autoritaire ; et en parallèle, la population prend peur ⇒ la population limite ses contacts ⇒ l'épidémie régresse. Le fait que le confinement français ait continué à faire effet bien après sa fin, que la première vague en Suède n'a atteint qu'un niveau comparable à d'autres pays qui ont décrété un confinement autoritaire, et idem dans d'autres pays lors de la seconde vague, suggère fortement que c'est surtout le second mécanisme qui joue. Dès lors, il est impossible de savoir quel est l'effet autonome du confinement autoritaire (et les articles comme celui de l'équipe de Ferguson sont profondément erronés).

Bref, on a assisté à un déplacement spectaculaire et spectaculairement rapide de la fenêtre d'Overton : dans une discussion à froid (et donc d'autant plus sensée car sereine) il y a à peine plus d'un an, nous aurions tous convenu qu'emprisonner toute la population d'un pays pour lutter contre une pandémie, aussi grave soit-elle, était totalement inadmissible et digne d'un régime totalitaire, mais le fait qu'un régime totalitaire ait donné l'exemple a suffi à retourner l'opinion mondiale, et un pays comme la Suède qui a simplement appliqué les plans normaux-du-monde-pré-2019 de lutte contre la pandémie et refusé de sauter sur le nouveau remède miracle se trouve pris dans le feu des critiques (à tel point que son roi lui-même sort de son devoir de réserve, ce qui dit à quel point la fenêtre d'Overton a bougé).

Et ce qui est tragique, c'est que maintenant que la fenêtre d'Overton s'est déplacée, c'est peut-être à tout jamais. Il paraît que Neil Ferguson revendique fièrement dans une interview au Times [je n'ai pas accès à l'article donc je ne peux pas vérifier] : Nowadays, it is orthodoxy that lockdown was right. In the next pandemic, we won’t hesitate to use it. Voilà bien la manière dont les méthodes autoritaires se répandent : voilà la raison pour laquelle je m'inquiétais dès le début de cette pandémie que le fait de découvrir […] que les gouvernements ont ce pouvoir que de mettre toute la population en arrêt à domicile, sans même avoir besoin de passer par une loi, est déjà en soi une blessure dont la démocratie ne se relèvera jamais, et Ferguson me donne bien raison en revendiquant fièrement son autoritarisme. Je pense que cet homme a fait mille fois plus de mal à l'humanité que Didier Raoult avec sa potion magique.

Bon, il y aurait aussi sans doute quelque chose à dire sur le rôle joué par les vaccins dans toute cette affaire. Ils ont sans doute largement servi à faire passer les confinements autoritaires pour acceptables, selon la logique que ce n'est que transitoire, puisqu'on aura de toute façon un vaccin dans quelques mois. (Il serait intéressant d'essayer d'imaginer ce qui se serait passé si on avait su dès le début qu'un vaccin était essentiellement inimaginable : j'imagine que des efforts beaucoup plus importants auraient été déployés en vue de la suppression totale, mais quand celle-ci aurait inévitablement été un échec au niveau mondial il aurait bien fallu se demander quoi faire ensuite, et je pense quand même que confiner toute la population d'un pays un mois sur trois jusqu'à la fin des temps n'est pas une solution acceptable même dans l'esprit des confinementistes.) Mais ceci passe sous silence une autre escroquerie, qui est qu'« on » a défendu les confinements autoritaires généraux en expliquant qu'il fallait absolument protéger tout le monde, qu'il est hors de question que les moins vulnérables acquièrent de l'immunité pendant qu'on protège de façon différenciée les plus vulnérables, mais maintenant, quand il est apparu qu'il faudrait essentiellement un an pour vacciner tout le monde, « on » nous explique qu'il faut vacciner les plus vulnérables en premier (NB : ça je ne le remets pas du tout en question) et que ça permettra d'éviter de nouveaux confinements — ce qui signifie qu'on a bien accepté, en fait, l'idée initialement rejetée de permettre aux moins vulnérables d'être contaminés, et qu'on doit chercher à baisser le taux de létalité plutôt que le taux d'attaque !

Bref, je n'ai fait que dresser là l'histoire la plus sommaire de l'idée du confinement autoritaire. Le sujet mérite un travail beaucoup plus sérieux que ce que mon temps me permet de mener, et fait par quelqu'un qui comprenne bien mieux que moi les origines de l'autoritarisme dans d'autres domaines (guerre contre le terrorisme, guerre contre les drogues…) ainsi peut-être que les ramifications géopolitiques (les arrières-pensées des dirigeants chinois en matière de contrôle des populations). À tout le moins, il faudrait mener une recherche soigneuse dans les documents publiés par l'OMS avant 2019, pour savoir ce qu'ils disaient des mesures autoritaires. [Ajout () : Il faudrait aussi différencier la situation franco-française (le pays ayant déjà une forte tendance à l'autoritarisme) et la situation internationale plus largement.] Mais j'espère au moins avoir convaincu qu'il y a matière à réfléchir.

Ajout () : une réponse qu'on me fait sur Twitter, et qui me semble intéressante.

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