David Madore's WebLog: Sur le concept du confinement optionnel (et pourquoi il est raisonnable)

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(mercredi)

Sur le concept du confinement optionnel (et pourquoi il est raisonnable)

Voici encore une entrée dans ce blog que je n'avais pas envie d'écrire, mais je me sens obligé de le faire pour expliquer une idée qui est tournée en ridicule presque à chaque fois que je l'évoque par des gens qui ne prennent manifestement pas la peine d'y réfléchir sérieusement. Je veux donc expliciter un peu cette idée, donner quelques arguments en sa faveur, et réfuter les critiques les plus évidentes. Si vous voulez, je vais enfin expliquer dans les grandes lignes ce que je ferais, moi, si j'étais au pouvoir (d'un pays de type européen) pour réagir à la pandémie.

L'idée en question est celle du confinement optionnel pour lutter contre une pandémie, en l'occurrence celle de covid-19, c'est-à-dire, grossièrement parlant, au lieu d'imposer un confinement extrêmement brutal à tous par la répression, de fournir à chaque personne des moyens de se protéger au niveau qu'elle considérera approprié pour son état de santé, son degré d'aversion au risque, et son besoin de liberté ou d'interactions sociales. Je vais détailler un peu ce que j'ai en tête, mais c'est au moins le principe général.

Cette idée n'est pas censée être une panacée ou un remède miracle à la pandémie. Un tel moyen n'existe pas, et ceux qui y croient (qu'il s'agisse d'un vaccin, de masques, de confinements répétés, de protocoles de suivi des contacts, de la potion magique du professeur Raoult, d'une inaction complète, ou de n'importe quoi de ce genre) sont des idiots : il y a juste des outils qui marchent plus ou moins mal. L'idée que je propose ne prétend être qu'un tel outil, et même un mauvais outil, mais dans le spectre entre d'un côté l'emprisonnement[#] de dizaines de millions de personnes sans jugement ni date de libération et de l'autre la négation pure et simple de l'épidémie, je prétends que cet outil est le moins mauvais (combiné à d'autres mesures auquel il ne s'oppose pas).

[#] Digression : Je suis fatigué des personnes qui essaient de m'expliquer que le confinement n'est pas un emprisonnement parce que les vraies prisons sont bien pires. Oui, dans les vraies prisons, toutes sortes de brimades et d'humiliations viennent s'ajouter à la peine de privation de liberté, mais il n'empêche que c'est cette dernière qui constitue la définition de la prison. (Trésor de la Langue Française, entrée prison : B. P. méton. État d'un individu privé de liberté 1. Peine privative de liberté.) Une prison dorée reste une prison ! Ce refus de voir le confinement comme un emprisonnement est d'autant plus absurde quand il vient de personnes dont je crois qu'elles défendent l'avis (que je partage certainement !) que les conditions épouvantables dans les prisons françaises sont intolérables et qu'il faut se rapprocher du modèle idéal où la prison n'est que une peine de privation de liberté. (Déjà celle-ci me semble maintenant inhumaine.) Si on pense que la privation de liberté est une sanction suffisante et que c'est ainsi que la prison idéale devrait être, on ne peut pas ensuite prétendre que le confinement n'est pas un emprisonnement au prétexte qu'il n'y est pas associé l'ensemble des mauvaises conditions qu'on observe dans les prisons réelles. Donc, oui, le confinement est une prison sans dureté additionnelle, et par ailleurs très mal surveillée (mais il n'y a pas forcément lieu de s'en réjouir : c'est source d'insécurité juridique et d'arbitraire policier ; et il y a aussi l'une injustice supplémentaire que les classes aisées sont emprisonnés dans des cellules bien plus agréables que les moins favorisés), mais c'est toujours une prison, et si vous ne le comprenez pas je peux vous décrire mes cauchemars à ce sujet. (Fin de la digression.)

Les deux grandes objections auxquelles il faudra que je réponde sont d'une part l'argument se confiner n'est pas une décision individuelle, on met aussi en jeu la santé des autres (bon, sous cette forme c'est tellement vague qu'on ne peut pas vraiment y répondre, mais j'essaierai de donner quelques éléments de réponse à ce que je crois être l'interprétation la plus intelligente de cet argument) et d'autre part la comparaison au Code de la route, est-ce que tu défendrais l'idée qu'il n'y ait pas de limitation de vitesse sur les routes et que chacun adapte sa vitesse à sa propre aversion au risque ?. Il y a aussi la ritournelle du ça n'a pas marché dans les EHPAD sur laquelle il faut dire un mot. Stay tuned pour les réponses à ça, donc.

Mais je commence par présenter un peu la thèse. Il y a d'énormes problèmes avec le confinement généralisé : le plus important, et que j'ai plusieurs fois évoqué, est qu'il ne fait que repousser les problèmes, à un coût totalement exorbitant, mais ce n'est pas tellement de ça que je veux parler ici ; je pense plutôt aux deux suivants :

  • la covid présente des différences de dangerosité gigantesques, et raisonnablement prévisibles (selon l'âge notamment) entre personnes, or décréter un confinement généralisé (uniforme sur toute la population) ignore complètement cette différence et refuse purement et simplement de la mettre à profit avec une protection différenciée pour baisser le taux de létalité : cela peut se défendre dans le cadre d'une stratégie où on supprimerait complètement l'épidémie, mais si tel était le but en Europe, c'est un échec monstrueux (je pense que ça ne pouvait pas marcher sur ce continent qui n'est ni une île comme la Nouvelle-Zélande ni — pas encore tout à fait — une dictature comme la Chine) ;
  • le confinement présente des différences d'acceptabilité gigantesques d'une personne à l'autre, entre certains qui trouvent que c'est un changement de vie bienvenu (ou une occasion de faire du pain) et d'autres pour lesquels il peut être le déclencheur d'un suicide, et de nouveau, le confinement généralisé ignore complètement cette différence.

Toute mesure de lutte contre le covid qui ignorerait la donnée de ces deux disparités extrêmes dans la population, celle de dangerosité de la maladie et celle d'acceptabilité du confinement, est une aberration. Enfin, un autre problème sérieux avec le confinement généralisé est qu'il repose sur la répression (policière — particulièrement marquée en France même par rapport à d'autres pays européens qui se sont à peu près contentés de fermer certains commerces). Or la gestion de la santé publique par la répression, ça ne marche pas, s'il y a bien une chose qu'on devrait retenir de l'épidémie du SIDA c'est qu'on ne convainc les gens de se protéger qu'en les convainquant et pas en essayant de les forcer ou de les culpabiliser.

Bref. On peut tenir compte de la première donnée (la différenciation du risque selon l'âge) en évoquant le confinement uniquement des personnes âgées ou à risque : c'est une idée qui flotte dans l'air (et qui a été catégoriquement rejetée par le gouvernement français, ce qui signifie, je suppose, qu'ils finiront par s'y résoudre), que je trouve moins mauvaise qu'un confinement généralisé (moins mauvaise au sens où il vaut mieux faire du mal à un quart de la population qu'à tout le monde), mais elle continue à ignorer la deuxième donnée et le principe qu'on ne devrait pas chercher à faire de la santé publique par la répression. Elle ignore le fait que même des personnes âgées pour lesquelles la maladie est très dangereuse peuvent préférer prendre le risque que de se laisser emprisonner.

L'idée que je défends ici, donc, c'est plutôt de fournir des moyens sérieux pour que les personnes qui souhaitent se confiner puissent le faire (et idéalement à un degré qu'elles choisiraient, pas forcément du tout-ou-rien), sans obliger personne. Il faut que je réponde à plein d'objections, mais d'abord il faut peut-être préciser ce que pourraient être par exemple ces moyens sérieux.

Les sources évidentes de contacts infectieux contre lesquels il n'est pas évident de se protéger soi-même sont : le travail, la famille, la patr l'école. Des moyens sérieux seraient donc quelque chose comme :

  • Le télétravail. Idéalement il faudrait que ce soit l'employé qui décide s'il veut être en télétravail, sans que l'employeur puisse s'y opposer sauf à prouver que, pour cet emploi, c'est impossible ; en pratique, on sait très bien que, dans le monde du travail, dès qu'on laisse une possibilité à l'employé, l'employeur l'exploite aux fins qui l'arrangent le plus, donc il faut probablement rendre obligatoire le télétravail dans tous les cas où il n'est pas manifestement impossible, mais il y a sans doute matière à négociation entre partenaires sociaux. (Il va aussi de soi que toute personne testée positive doit avoir les moyens de ne pas contaminer ses collègues sans conséquences négatives pour elle ou sa carrière.)
  • [Ajouté parce que j'avais oublié de lister cet item.] De l'équipement de protection. Notamment des masques FFP2 (ainsi que la formation pour les utiliser correctement !) qui pourraient être portés par les personnes souhaitant être protégées et dont la fonction rendrait le télétravail impossible. Comme pour l'item suivant (logements), en cas de demande supérieure à l'offre, ces masques seraient réservées en priorité aux plus vulnérables (ainsi qu'au personnel critique comme les soignants, mais ça c'est déjà le cas).
  • Des logements. Je pense notamment aux chambres d'hôtel actuellement vides dans le pays (faute de touristes), que l'État pourrait réquisitionner en masse pour loger ceux qui veulent se confiner à l'abri de leur propre famille. Cela coûterait très cher, indiscutablement, mais certainement moins que de mettre tout le pays à l'arrêt pendant des mois. (Notons qu'il y a eu des suggestions de réquisition de chambres d'hôtel pour loger les personnes infectées ou susceptibles de l'être, mais je parle, là, du contraire : des chambres d'hôtel pour les personnes non infectées qui souhaitent se protéger. Les deux ne sont évidemment pas contradictoires — même si on évitera probablement de choisir les mêmes hôtels.) Si la demande devrait être supérieure à l'offre, ces chambres seraient réservées en priorité aux personnes les plus âgées ou souffrant de facteurs de comorbidité, et par ailleurs il serait exigé un paiement selon les ressources du demandeur, mais a priori je les imagine ouvertes à tous (il y aurait sans doute une contrainte géographique pour éviter que quelqu'un utilise cette possibilité pour prendre des vacances).
  • En accompagnement des chambres d'hôtel que je viens d'évoquer, on peut mentionner différents moyens annexes : (subvention de) livraison de nourriture à la chambre (ou plus généralement, à domicile) pour ceux qui ne veulent un confinement extrêmement rigoureux, ressources informatiques pour la vidéo-conférence, ce genre de choses.
  • Pour l'école, c'est encore plus délicat de trouver un compromis, et comme tous les compromis il sera forcément très insatisfaisant, entre le droit à l'éducation (l'enseignement à distance marche très mal, surtout dans les petites classes) et le confinement fût-il optionnel. Je n'ai pas une idée précise de ce que devrait être le compromis idéal (peut-être limiter la présence obligatoire à l'école à des séances de bilan et d'évaluation), mais il y a indiscutablement un terrain pour le rechercher, et il peut faire intervenir un certain degré de liberté.

Je laisse ouverte la question de la fermeture des commerces non classifiés comme « essentiels », qui est une question assez orthogonale à celle du confinement : on peut imaginer un confinement optionnel avec ou sans cette fermeture. (Mais même s'ils ne sont pas fermés, il est sans doute pertinent d'aider les commerces qui n'ont pas déjà de solution de ce genre à pratiquer la vente par correspondance.)

On peut aussi discuter des conditions dans lesquelles le choix individuel (se confiner ou non) serait enregistré ou vérifié : faudrait-il, par exemple, se déclarer officiellement confiné ou non-confiné (avec, dans le premier cas, interdiction de quitter la chambre, possiblement perte du statut protégé si on le fait) ? Ou est-ce que simplement n'importe qui aurait le droit de bénéficier des ressources mises à disposition pour le confinement, sans autre formalité ? Je n'ai pas l'intention d'entrer dans ce genre de détails, je déteste la mauvaise foi de ceux qui exigent qu'une idée soit présentée jusque dans ses articulations les plus microscopiques avant d'accepter de la discuter, pour pouvoir sauter sur le moindre problème technique (ce qui est d'autant plus hypocrite que les plans réellement appliqués de gestion de la pandémie sont eux-mêmes un étalage d'amateurisme et d'impréparation).

Il faut quand même que j'évoque une idée complémentaire : même si le plan que j'esquisse fait la part belle à la liberté individuelle, il n'est pas exclu de suggérer un choix. (La puissance du choix par défaut n'est pas à démontrer : il est connu, par exemple, que ce qu'on peut faire de plus efficace pour convaincre les gens d'être donneurs d'organe est simplement de régler que tout le monde l'est par défaut sauf décision expresse du contraire, alors que s'il faut s'inscrire comme donneur d'organe personne ne le fait.) On peut par exemple imaginer que le confinement se choisisse par opt-in pour les moins de 65 ans et par opt-out à partir de cet âge : il faut réfléchir à comment cela pourrait être mis en pratique (de nouveau, je ne compte pas entrer dans les détails), mais c'est en tout cas une façon de rendre le confinement des personnes âgées considérablement plus acceptable sur le plan des libertés individuelles.

Il faut aussi que je précise que ce confinement optionnel viendrait s'ajouter aux différentes mesures déjà en place, disons, ce qu'on a fait en France avant la mise en place du couvre-feu (et sauf le port du masque obligatoire à l'extérieur qui est juste une connerie dénuée de sens), mesures qui semblent avoir participé à ramener le nombre de reproduction de la covid à des valeurs de l'ordre de 1.2 ou 1.3, même si on ne comprend pas vraiment pourquoi ni comment.

Voilà en tout cas le genre de choses auxquelles je pense quand j'évoque un confinement optionnel. Maintenant il faut que je défende un peu pourquoi je crois que c'est une bonne idée (et que je réponde à quelques objections naturelles).

J'ai déjà évoqué ci-dessus le principe général qui est d'exploiter la double variabilité :

  • dans la dangerosité de la maladie (qui permet en principe de gagner un facteur énorme sur sa létalité, à taux d'attaque donné, en la concentrant sur les personnes plus jeunes et en bonne santé),
  • dans l'acceptabilité des mesures de suppression (qui permet de gagner un facteur énorme sur leur coût psychosocial, en les concentrant sur ceux qui les réclament),

— et en parallèle d'éviter les mesures contraignantes qui ont un coût social gigantesque (parce qu'il faut des flics pour les faire respecter) et une efficacité moindre (parce qu'on obtient toujours un meilleur respect de mesures sanitaires par la persuasion que par la contrainte).

L'idée est donc d'arriver à une situation où la protection contre la maladie soit à la fois portée par ceux qui sont les plus demandeurs de protection et ciblée vers ceux qui ont le plus besoin de protection (les deux étant souvent liés). Ceci contraste avec la brutale absurdité du confinement forcé de toute la population qui choisit d'ignorer totalement ces possibilités.

Mais pour être plus précis, il faut que j'évoque ce que je vais appeler les deux volets du confinement optionnel :

  • le volet collectif ou épidémiologique, c'est-à-dire le fait que chaque personne qui choisit de se confiner participe à la diminution du nombre de reproduction de la maladie (et donc du taux d'attaque),
  • le volet individuel, c'est-à-dire le fait que la personne qui choisit de se confiner se protège elle-même en premier (et est donc ainsi incitée à le faire).

Le objections faites à l'idée du confinement optionnel viennent souvent d'une sorte de confusion entre ces deux volets, alors que c'est justement leur combinaison qui donne un sens à la méthode.

Le volet individuel doit être crédible : le risque zéro n'existe pas, mais une personne (ou un couple) qui choisirait d'opter pour le maximum de protection offert par le système, une chambre d'hôtel où elle pourrait attendre la fin de l'épidémie, en télétravaillant, sans sortir ni voir qui que ce soit, doit se sentir à peu près complètement protégée ; si le confinement offre différents degrés de protection, ils doivent tous être raisonnablement crédibles au niveau individuel, pour qu'on ne puisse pas dire que le système met en danger la vie de qui que ce soit — au pire il les oblige à s'isoler. Il est évidemment très dur de rester longtemps confiné dans une chambre d'hôtel (ou même chez soi si on n'a pas de famille dont on aurait à s'isoler), mais le confinement optionnel est préférable, ici, en ce qu'il laisse à chacun la possibilité de choisir en fonction de son propre niveau d'aversion au risque plutôt que de l'imposer à tout le monde avec la brutalité qu'a choisie le gouvernement français.

En même temps que ça, le volet collectif est une forme de vote, dont le virus tient en quelque sorte les urnes : selon le nombre de personnes qui choisissent de se confiner, l'épidémie régressera complètement, ou sera simplement ralentie dans son déroulement. Il s'agit donc d'une décision démocratique (mais qui ne se fait pas le couteau sous la gorge puisque ceux qui choisissent le confinement sont quand même protégés par le volet individuel).

Si l'infection avait un nombre de reproduction énorme, comme la rougeole (~15), le volet collectif serait insupportablement biaisé, parce qu'il suffirait qu'une petite minorité participe à la contagion pour empêcher toute suppression de l'épidémie. Mais ce n'est pas le cas du covid, dont le nombre de reproduction était autour de 2.5 au début de la première vague en Europe et tournait plutôt autour de 1.2 juste avant les reconfinements (peut-être au moins en partie à cause des autres mesures qui ont été prises et dont je répète que je ne les remets pas en question). Si c'est 2.5, il suffit qu'autour de 60% de la population choisisse de se confiner complètement pour arriver à une suppression de l'épidémie, c'est un vote à la majorité qualifiée qui n'est pas déraisonnable ; et pour 1.2, il suffit de même pas 20% pour supprimer l'épidémie : si vous ne pensez même pas trouver 20% pour se confiner volontairement (ou 40% pour se confiner « à moitié »), alors que cela les protège individuellement, votre mesure est décidément impopulaire et vous devriez avoir honte de l'imposer à toute la population. (Le confinement optionnel n'aura fait qu'exposer l'hypocrisie.) Bref, l'approche que je défends ici a un sens dans le cadre d'une épidémie dont le nombre de reproduction est raisonnablement bas (de l'ordre de grandeur de 2, voire 3, ou bien sûr moins) : pour quelque chose comme la rougeole, la position ne serait pas tenable, mais la covid n'est vraiment pas si contagieuse.

Et bien sûr, même s'il ne se trouve pas assez de gens pour opter pour le confinement pour supprimer complètement l'épidémie, ceux qui ont fait ce choix seront quand même protégés par le volet individuel, et ils participeront quand même à réduire le taux d'attaque de l'épidémie (s'ils se confinent durablement) et/ou à éviter un overshoot (s'ils se confinent temporairement). Le choix doit être modifiable assez facilement, pour que les comportements puissent s'adapter à l'épidémie et aux nouvelles données à son sujet.

Globalement, il s'agit d'accompagner et d'encourager les mouvements de réaction à l'épidémie (j'ai déjà expliqué à l'entrée précédente que les gens ont tendance à « aplatir la courbe » tout seuls), tout en cherchant à protéger les personnes les plus vulnérables ou simplement qui sont les plus demandeuses de protections.

Bref, l'idée est de laisser les gens « voter avec leurs pieds » pour une approche à la fois démocratique (via le volet collectif) et respectueuses des choix de chacun (via le volet individuel) : se protéger à tout prix, ou laisser l'épidémie passer par eux (ce qui protège quand même les autres, une fois qu'elle est passée).

Il y a aussi un certain espoir que les personnes qui se protégeront le plus dans un confinement optionnel seront non seulement les plus vulnérables (ce qui baisserait considérablement la létalité de la maladie) mais aussi celles qui auraient le moins de contacts sociaux et qui seraient donc les moins utiles à l'établissement d'une immunité du groupe (pensez au personnes âgées isolées : reliées seulement à un petit nombre de proches, elles auront tendance à être des « culs-de-sac » du graphe des contacts, c'est-à-dire que leur immunisation serait non seulement coûteuse mais aussi inutile — cela fait deux raisons de les protéger particulièrement).

Il faut, à ce point, que j'évoque une accusation qu'on sera certainement tenté de me faire : que cette approche est libérale, voire aynrandienne (reléguant un choix collectif à des choix individuels). J'assume complètement le principe qu'on doit laisser les individus prendre leurs propres décisions concernant leur propre vie (ici le volet individuel) et de faire émerger les décisions collectives de ces décisions individuelles (ici par le volet collectif, tant que le nombre de reproduction n'est pas très grand). Ce que je déteste dans le libéralisme économique, ce n'est pas tellement ce principe de l'émergence du collectif par les décisions individuelles : c'est qu'on refuse de voir que les pouvoirs individuels ne sont pas égaux, que certains sont immensément riches et ont donc immensément plus de pouvoir économique — or ici, chacun participe à peu près à part égale à la propagation ou non-propagation de l'épidémie, et si les risques ne sont pas égaux pour tous, chacun n'a tout de même qu'une vie à risquer.

Il y a assurément une composante de « dilemme du prisonnier » dans l'histoire : certains seront peut-être tenté de ne pas se confiner dans l'espoir que d'autres fassent barrage à l'épidémie à leur place. Mais cette composante devrait être sérieusement tempérée par le volet individuel (ils sont avant tout en contrôle de leur propre sécurité), et par la possibilité de réajuster leur décision à l'évolution de l'épidémie (donc des décisions des autres).

(Encore une fois, je ne prétends pas avoir une solution parfaite à tous nos problèmes de covid, juste une solution strictement moins merdique que le fait de mettre tout le monde en prison ou de se laver les mains du problème, ce qui place la barre, disons, assez bas.)

Venons-en à quelques unes des objections qui m'ont été faites.

D'abord, il y a l'objection que se confiner n'est pas une décision individuelle, on met aussi en jeu la santé des autres (ou variations autour de ce thème). Je pense que cette objection vient d'une mauvaise compréhension des deux volets de l'approche que j'ai décrite (et en ce sens j'y ai déjà répondu : il y a une décision individuelle, qui participe à la formation raisonnablement démocratique d'une décision collective). Mais elle est aussi terriblement hypocrite quand on la contraste avec le confinement généralisé, qui compromet gravement la santé psychoaffective et les perspectives économiques de millions de personnes : évidemment, si on ignore cette partie-là de la balance (ce que le gouvernement français fait avec une obstination répétée), le confinement forcé apparaît beaucoup plus rose qu'il ne l'est. L'objection du fait qu'on met en jeu la santé des autres ignore aussi complètement le fait que la plupart des personnes infectées développent une forme d'immunité qui va ensuite protéger leurs contacts, et que ce n'est même pas évident de décider quelle est la bonne décision.

Comme autre objection, il y a la comparaison avec le Code de la route (au moins trois personnes différentes m'ont évoqué cet argument, par exemple ici, donc je suppose qu'il a quelque chose de naturel), c'est-à-dire quelque chose comme ceci : est-ce que tu défendrais l'idée qu'il n'y ait pas de limitation de vitesse sur les routes et que chacun adapte sa vitesse à sa propre aversion au risque ?

Il y a toutes sortes de raisons de rejeter cette comparaison avec le comportement routier. La plus évidente est que rouler à 150km/h sur la route n'est pas un droit fondamental, aucune cour de justice ne l'a jamais classé comme tel, alors qu'on est en droit de penser que sortir de chez soi (à plus de 1km et pour plus de 1h) est un droit fondamental et qu'on doit faire un peu plus d'efforts pour le protéger (ou plutôt, c'était un droit fondamental jusqu'à mars 2020 et on aurait dû faire quelques efforts pour ne pas le jeter à la poubelle à la première pandémie venue). Mais aussi, il n'y a pas grand-chose d'analogue dans le cadre du risque routier au volet individuel de protection : rouler lentement ne vous protégera pas complètement (ni même raisonnablement sûrement) de l'accident, alors que rester dans une chambre d'hôtel en recevant la nourriture sur le pas de la porte vous protégera de façon quasi certaine du covid. (À ce titre, la comparaison honnête à faire serait plutôt de dire que le confinement forcé correspond à interdire totalement à qui que ce soit d'emprunter le réseau routier sous prétexte qu'il est dangereux, alors que le confinement optionnel reviendrait à dire bon, en fait, on va autoriser ceux qui veulent prendre la route à le faire, en gardant en place des mesures raisonnables, et on va essayer de mettre en place des moyens de transport alternatifs pour ceux qui ne veulent pas prendre la route — et oh surprise c'est exactement ce qu'on fait.) Le volet collectif ne fonctionne pas non plus pareil : un unique con sur les routes peut faire des morts alors que s'il n'y a qu'un unique con qui prend plein de risques avec la covid il ne contaminera personne parce que l'épidémie sera supprimée pour commencer. Bref, rien ne tient dans cette comparaison.

Une autre réponse que j'en ai marre d'entendre est celle des EHPAD : pendant la première vague épidémique, on a essayé de protéger les personnes âgées dans les EHPAD et ça n'a pas marché, donc c'est qu'on ne peut rien faire (donc il n'y a rien de mieux que de mettre toute la France en prison). Alors d'abord, les personnes âgées dans les EHPAD elles ont généralement besoin de beaucoup de soins, donc de personnes autour d'elles, elles ne sont pas du tout représentatives des personnes âgées en général : le fait qu'on n'ait pas su protéger les unes ne signifie pas qu'on n'arriverait pas à protéger les autres. Mais surtout, c'est un invraisemblable double standard de dire on a essayé, ça n'a pas marché, donc ça ne peut pas marcher alors que dans le monde réel d'où je vous parle, on a essayé de supprimer l'épidémie par un confinement suivi de test-and-trace, ça n'a pas marché, et on nous propose quand même (si j'ai bien suivi) de refaire exactement la même chose. Les milieux clos comme les EHPAD (ou les prisons) sont bien le type de circonstance où les tests nombreux et rapides sont importants, et où on peut faire mieux que pendant la première vague, en donnant à ces tests-là la plus grande fréquence et la plus haute priorité. En tout cas je rejette totalement le sophisme ça n'a pas bien marché de protéger les personnes en EHPAD, ça a l'air compliqué, donc on n'a rien de mieux à faire que de mettre tout le monde en prison deux mois sur six jusqu'à ce qu'un vaccin arrive. (On peut certainement faire mieux, mais déjà, ça doit coûter moins cher de fournir des combinaisons hazmat à tout le personnel EHPAD et de tous les tester tous les jours que de mettre tout le pays à l'arrêt pendant des mois.)

Une autre remarque que j'ai entendue est que le plan que j'évoque n'est pas si différent de la gestion française réelle de la pandémie (au motif qu'il y a actuellement très peu de contrôles policiers, donc épidémiologiquement c'est comme si on avait un confinement optionnel). Je suis d'accord… que tous les défauts du confinement optionnel (je n'ai jamais dit qu'il était parfait) se retrouvent dans la gestion française de la pandémie ; mais celle-ci en ajoute de nombreux autres (i.e., la réciproque n'est pas vraie) : le confinement des Français qui se confinent est motivé non par un choix libre mais par la peur (de la maladie et/ou des flics), il amène donc avec lui toutes les séquelles psychosociales d'un confinement dur sans apporter ses potentiels bénéfices épidémiologiques. Le fait qu'il y ait assez peu de contrôles policiers ne doit pas vraiment être une cause de réjouissance : comme toute loi non appliquée, c'est surtout la base d'énormément d'arbitraire et d'injustice (d'autant plus qu'il y a manifestement une volonté de « faire du chiffre » pour entretenir l'illusion : la police de la Loire-Atlantique a eu le culot de se vanter qu'ils faisaient des contrôles dans un supermarché à Nantes et mettaient des amendes aux clients démunis d'attestation alors qu'ils étaient évidemment là pour faire leurs courses et qu'une telle opération, dénuée du moindre sens épidémiologique, n'est qu'une démonstration de connerie de la part de ceux qui l'ont décidée). Le traumatisme de la perte de la liberté, lui, il est tout aussi réel même en l'absence de contrôles. Et de l'autre côté, il n'y a rien de ce que j'ai appelé le « volet individuel » du confinement optionnel : aucune tentative de mener une protection différenciée des personnes âgées ou fragiles qui permettrait de faire chuter le taux de létalité, aucune aide pour les personnes anxieuses qui veulent se confiner loin d'une partie de leur foyer — le gouvernement n'a manié que le bâton et a été incapable de trouver la moindre carotte. Bref, si le confinement à la française marche, le confinement optionnel marchera au moins aussi bien, mais la réciproque n'est pas du tout vraie.

Je trouve extraordinaire que l'idée de liberté (de circuler, mais aussi de garder un contrôle sur sa vie et sur les risques qu'on accepte ou non) ait tellement disparu dans le discours public sur cette pandémie qu'on en arrive à obscurcir l'idée même qu'il peut s'agir d'une façon non seulement éthique mais même épidémiologiquement raisonnable de gérer une pandémie — et qu'on en revienne toujours à la litanie de la répression et du contrôle.

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