David Madore's WebLog: Différentes manières de voyager dans le temps

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(vendredi)

Différentes manières de voyager dans le temps

Introduction

J'avais déjà écrit ici sommairement, et de façon inachevée (et avant de commencer ce blog) des choses sur le sujet. Mais mon poussinet et moi avons récemment regardé un N-ième film (Looper) où il est question de voyage dans le temps, et qui pour la N-ième fois est franchement incohérent sur les règles du jeu, même si cela peut se défendre, j'ai quand même envie d'essayer une fois de plus de parler de ce que peuvent être les règles du voyage dans le temps dans la fiction. (Accessoirement, je ne recommande pas trop ce film, mais c'est plus parce que les scénaristes ont voulu mettre trop de choses à la fois dedans que pour les incohérences du voyage dans le temps, dont je reconnais, avec la vidéo YouTube de Tyler Mowery que je viens de lier, qu'elles passent la suspension of disbelief même si elles ne passent pas la cohérence logique.)

Vous êtes en train de concevoir une œuvre de fiction où on pourra voyager dans le temps. Ou plutôt, où on pourra voyager vers le passé, parce que voyager vers l'avenir n'est pas spécialement paradoxal, c'est même ce que nous faisons tous les jours au rythme de 1 seconde par seconde, et depuis Lorentz, Poincaré et Einstein nous savons même qu'on peut faire ça plus vite, et même sans relativité on peut arriver au même résultat par une forme quelconque d'hibernation. Bref, ce qui rend les choses vraiment problématiques, et intéressantes, c'est au moment où on commence à vouloir revenir vers le passé. Ou simplement, d'ailleurs, voir l'avenir, ce qui est une forme de voyage vers le passé. (Explication sommaire : à partir du moment où on permet la communication vers le passé, et le fait de voir l'avenir est certainement une forme de communication, alors on peut imaginer que quelqu'un de l'avenir donne des instructions à quelqu'un du passé qui agira pour son compte comme un intermédiaire, et ceci suscite exactement les mêmes questions ou paradoxes que si le quelqu'un voyageait lui-même vers le passé.)

Ce que je veux évoquer, c'est la difficulté de fixer des règles régissant le fonctionnement de ce voyage dans le temps : des règles complètes et logiquement cohérentes, mais en même temps intéressantes pour la fiction. Comme je le concède ci-dessus, il n'est peut-être pas indispensable d'avoir des règles rigoureuses et cohérentes : si ce n'est pas le cas, le lecteur/spectateur ne le remarquera pas forcément, ou sera peut-être prêt à l'ignorer, surtout si l'œuvre ne met pas trop l'accent dessus, ou peut-être au contraire si elle joue sur ses propres incohérences. Mais je pense qu'il y a dans tous les cas un grand intérêt à s'interroger sur ce que pourraient être des règles cohérentes (et à quel point c'est difficile !), de manière à ce que les choix faits dans le scénario soient intelligents et éclairés et pas le résultat d'une simple absence de réflexion.

Généralement parlant, l'intérêt de voyager vers le passé consiste à essayer de modifier celui-ci (si on parle simplement de pouvoir l'observer sans le modifier, il n'y a pas plus de paradoxe que si on veut voyager vers l'avenir). Enfin, l'intérêt pour les personnages va peut-être être différent, peut-être qu'ils seront projetés dans le passé malgré eux, mais en tout cas l'enjeu sera lié à la possibilité, ou au risque, ou au danger, de modifier le passé.

La première question à se poser est donc : cela est-il possible ? On peut imaginer des réponses plus subtiles que non ou oui ici, mais sommairement parlant, il y a deux sortes de règles de voyage dans le temps : le cadre monochronique où on ne peut pas modifier le passé, et le cadre polychronique où on peut. Les deux donnent naissance à toutes sortes de difficultés et de questions.

Le voyage dans le temps monochronique

Le principe du voyage dans le temps monochronique est qu'on ne peut pas modifier le passé : ce qui s'est passé s'est passé, et rien ne peut le changer. Ou dans les mots de Douglas Adams :

One of the major problems encountered in time travel is not that of accidentally becoming your own father or mother. There is no problem involved in becoming your own father or mother that a broadminded and well-adjusted family can't cope with. There is also no problem about changing the course of history — the course of history does not change because it all fits together like a jigsaw. All the important changes have happened before the things they were supposed to change and it all sorts itself out in the end.

— The Restaurant at the End of the Universe (chap. 15)

Le principe monochronique peut sembler contraire à toute l'idée du voyage dans le temps : si on ne peut pas modifier le passé, pourquoi y aller ? Et même si on y va, si tout est déjà joué, où est l'enjeu ? C'est peut-être pour cela qu'il semble relativement moins populaire dans la littérature de science-fiction. Mais il peut par exemple (et semble effectivement souvent) servir dans le cadre du principe de karma ou de justice poétique. Autrement dit : le fait que les actions d'un personnage portent leur propre récompense ou leur propre punition et finissent toujours par porter leurs fruits, souvent avec ironie. Ou, dans une version plus noire, d'injustice poétique et de prédestination (le personnage essaye d'échapper à quelque chose, et n'y parvient pas parce que ses propres actions pour y échapper contribuent au quelque chose en question). Il n'y a bien sûr pas besoin de voyage dans le temps pour faire fonctionner des mécanismes dramatiques, mais il permet de les rendre encore plus forts et impitoyables. On en trouve déjà l'idée dans l'Œdipe Roi de Sophocle, qui se rend compte (hum, spoiler, je suppose…) que c'est précisément en essayant d'éviter son destin (communiqué par l'Oracle, donc depuis l'avenir) qu'il l'accomplit. Il doit y avoir des pelletées de livres ou de films basés sur l'idée que le héros voyage vers le passé pour essayer d'éviter tel ou tel malheur ou cataclysme, et s'avère le provoquer par les actions mêmes qui tentaient de l'éviter. Un bon exemple dans ce genre est donné par (spoiler inévitable…) Twelve Monkeys. Généralement parlant, le héros croit pouvoir modifier le passé ou échapper à sa prédestination, il découvre qu'il ne peut pas, mais ses tentatives pour le faire causent le malheur qu'il cherchait à éviter.

Cette idée de justice poétique ou de prédestination est assez inextricablement liée au voyage dans le temps monochronique. Le paradoxe classique au sujet du voyage dans le temps est : si je remonte dans mon passé et que je tue ma grand-mère avant la naissance de ma mère, je ne peux pas exister, donc il n'y a personne qui remonte dans le passé pour tuer ma grand-mère, donc j'existe, etc. La réponse de la théorie monochronique à ce paradoxe est simplement : je ne tuerai pas ma grand-mère, ou plus exactement, je ne l'ai pas tuée, puisque j'existe. Il peut y avoir toutes sortes de raison à ça : peut-être que j'essaie de la tuer et que je n'y arrive pas ; peut-être que j'y arrive et que je découvre que la personne que j'ai tuée n'est pas vraiment ma grand-mère (ou peut-être que ma mère est née plus tôt que je pensais) ; ou peut-être, tout bêtement, que je ne suis pas un monstre qui aurais envie de tuer ma grand-mère ! (Pour pousser plus loin la logique : la simple existence d'une machine à remonter le temps fait que les gens qui auraient envie de tuer leur grand-mère n'existent pas.)

Ceci nous oblige, ceci oblige le scénariste, à considérer l'ensemble de l'histoire, d'un bout à l'autre du temps, en bloc : les choses doivent se tenir logiquement comme les pièces d'un puzzle (pour reprendre l'expression de Douglas Adams), mais la notion de cause et de conséquence peut devenir incertaine, voire disparaître totalement.

En particulier, le voyage dans le temps monochronique permet les boucles temporelles, donc des choses qui n'ont pas de cause. La plus évidente est celle de l'information : dans un monde sans voyage dans le temps, si j'ai connaissance d'une information à un certain instant, soit je tiens cette connaissance du passé, soit je viens de la découvrir, mais à force de remonter dans le passé, il y a un moment où quelqu'un a découvert l'information ; dans un monde avec voyage dans le temps (monochronique), on peut imaginer que l'information me soit communiquée par quelqu'un dans l'avenir… qui l'a lui-même eue par le passé, donc par moi : au final, l'information fait un cercle dans le temps, personne ne l'a jamais découverte. Ce n'est pas un paradoxe : si la seule façon que l'histoire tienne debout est l'existence d'une telle boucle temporelle, la boucle temporelle se suffit à elle-même, n'a pas besoin de justification. Les histoires de justice poétique que j'évoque ci-dessus sont de ce genre : Œdipe quitte ses parents adoptifs et rencontre ses vrais parents parce qu'il cherche à échapper à ce que lui a prédit l'Oracle, et l'Oracle lui a prédit qu'il tuerait son père et épouserait sa mère parce qu'il le fera, et il le fait parce qu'il a quitté ses parents adoptifs et rencontré ses vrais parents : c'est une boucle temporelle. Il en va de même du héros qui cherche à éviter un malheur en revenant dans le passé et qui s'avère causer le malheur qu'il cherchait à éviter : le malheur est une boucle temporelle : il existe parce qu'on cherche à l'éviter, et on cherche à l'éviter parce qu'il existe — il n'a pas de cause autre que sa propre possibilité.

Toutes sortes de variations sont possibles autour de la boucle temporelle : le héros qui est son propre parent ou mentor, par exemple (voire, qui est son propre lui-même, i.e., un personnage à l'existence cyclique, sans naissance ni mort, qui revient dans le passé et dont la vie est une répétition infinie de cette boucle : pour un être humain c'est un peu délicat parce qu'il va falloir expliquer pourquoi il ne vieillit pas ; mais une intelligence artificielle pourrait remplir ce rôle). Cela peut être la machine à remonter le temps elle-même : à partir du moment où elle est possible, où on peut imaginer qu'elle soit inventée quelque part dans l'avenir, on va revenir dans le passé pour l'y transmettre, et du coup elle existe et il n'y a plus besoin de l'inventer ! J'avais joué avec ce genre d'idées ici.

Le problème pour l'auteur de fiction est que, du coup, les choses deviennent trop artificielles : les boucles temporelles peuvent justifier n'importe quel deus ex machina, puisqu'elles se suffisent à elles-mêmes (n'importe quelle information peut m'arriver de l'avenir, et je justifie a posteriori que l'avenir la connaisse en fermant la boucle), comme le baron de Münchhausen qui se sort d'un marais en se tirant par les bottes. On peut éventuellement pallier ce problème en s'imposant une règle plus ou moins informelle du style « le bootstrap doit être possible » : on imagine provisoirement que le voyage dans le passé permette de changer celui-ci, et on n'autorise une boucle temporelle que quand il y a une succession de changements qui convergent vers la boucle qu'on imagine (c'est-à-dire en un certain sens qu'elle soit stable : on peut raisonnablement la créer à partir d'une situation où elle ne préexiste pas) ; même si on ne « voit » pas la création de la boucle (on ne voit que le point fixe, si j'ose dire), on aura l'impression qu'elle n'est pas aussi parachutée. S'agissant de la machine à remonter le temps, par exemple, il faut qu'il soit concevable qu'elle soit inventée par quelqu'un pour qu'on s'autorise une boucle où personne ne l'invente et où elle apparaît toute prête de l'avenir. S'agissant de l'(in)justice poétique, il faut qu'il soit concevable qu'un petit malheur soit apparu par accident, et peut-être soit aggravé si on essaie de remonter dans le passé pour le corriger, et encore aggravé par la tentative de corriger celui-là, etc., jusqu'à ce qu'on arrive à un cataclysme sous forme de boucle temporelle qui s'« explique » par la tentative des héros de l'éviter. Mais bon, toute cette idée est un peu compliquée à communiquer au lecteur (et pose la question du rapport entre voyage dans le temps monochronique et polychronique).

Cette même idée permet de gérer le cas d'un personnage prescient. Naïvement on peut être tenté de considérer que c'est un paradoxe (mais s'il sait d'avance ce qu'il va faire, que se passe-t-il s'il décide de faire autre chose ? — c'est une question à peu près aussi idiote que si je me demandais ce qui se passerait si je décidais de faire tout le contraire de ce que je décide de faire). Il va simplement se passer que le personnage fera les meilleurs choix possibles, de son point de vue, compte tenue de toute sa latitude d'action tout au long de sa vie, et il sera satisfait de ces choix justement parce que ce sont ses choix et qu'il estime que ce sont les meilleurs. Le film Arrival (je n'ai pas lu la nouvelle dont il est tiré), par exemple, présente quelque chose de ce genre, et montre de façon assez convaincante que ce n'est pas paradoxal. (Il y a d'autres aspects du film que je n'ai pas trop aimé, mais la forme de la préscience était satisfaisante à mes yeux.)

[Ajout : Un terme généralement associé à l'idée du voyage temporel monochronique est le principe de cohérence de Novikov.]

Un autre élément d'intrigue intéressant, en rapport avec le voyage dans le temps monochronique, que j'ai souvent évoqué, mais dont je ne connais pas d'exemple dans la fiction (les amateurs de SF vont sûrement m'en trouver), est celui de la mascarade. Il s'agit d'exploiter le fait que si le passé ne peut pas être changé, en revanche, nous n'avons que des informations partielles sur le passé et on peut essayer de changer l'interprétation la plus plausible compatible avec les informations disponibles. Je m'explique.

Supposons que je cherche à éviter le meurtre de X dans le passé. Le passé ne peut pas être changé. Mais en fait, de quoi est-ce que je suis vraiment sûr ? Pas que le meurtre a vraiment eu lieu, mais que des gens ont vu X se faire tirer dessus, que son corps a été authentifié, etc. Le plus plausible, compte tenu de ces informations, est que le meurtre a effectivement eu lieu. Mais imaginons que j'envoie des gens dans le passé avec pour mission de capturer X juste avant le moment où des gens ont rapporté l'avoir vu se faire tuer, le mettre en sécurité, et de mettre en place toute une scène de théâtre, un faux meurtre, qui colle exactement avec les détails connus, pour tromper les témoins, puis falsifier l'authentification du corps, etc., pour donner l'impression aux meurtriers que leur coup à réussi et à tout le monde que X est vraiment mort. Si on sait que de tels acteurs étaient présents sur le lieu du « crime » avec cette intention, tout d'un coup, l'interprétation la plus plausible des faits est que le meurtre était effectivement une mise en scène ! Donc en envoyant des gens dans le passé, j'ai (probablement !) réussi à éviter le meurtre : pas en changeant ce qui s'est effectivement passé, mais en changeant l'interprétation la plus plausible des faits que nous avions. Et si je dis à mes acteurs de cacher X sous une fausse identité à tel endroit (c'est encore mieux si je trouve une raison valable pour qu'il joue le jeu, bien sûr), je n'ai plus qu'à aller à l'endroit en question pour retrouver la personne dont j'ai « sauvé la vie ».

De la même manière, ce qu'aurait dû faire Œdipe, plutôt que de fuir ses parents supposés, c'est de mettre en place une sorte de cérémonie rituelle qui formellement ou symboliquement accomplissait la prophétie de l'Oracle tout en évitant de le vraiment le faire. C'est ce que je recommande à toute personne à qui un Oracle infaillible fait une prophétie gênante : trouvez une interprétation qui donne raison à l'Oracle et qui vous arrange quand même.

L'astuce que je propose n'est, finalement, qu'une extension de la notion de libre-arbitre dans un monde déterministe : j'ai souvent expliqué (voir par exemple ici) que je ne comprenais pas pourquoi on pense souvent que libre-arbitre est déterminisme sont liés : même dans un cadre déterministe, tant que l'information sur l'Univers est imparfaite, on ne peut que prédire l'avenir au plus plausible compte tenu de cette information imparfaite, et cette imperfection suffit à ce qu'on se considère comme libre — ceci continue d'être le cas avec un voyage dans le temps monochronique, que l'information vienne de l'avenir ou du passé, elle est toujours imparfaite, et cette imperfection continue à fournir aux héros de quoi être libre et à l'auteur de quoi intéresser le lecteur.

Je trouve ce procédé au bout du compte beaucoup plus satisfaisant et ingénieux que le voyage dans le temps polychronique (où on va vraiment changer le passé, avec tous les paradoxes que cela implique). Et l'avantage du voyage dans le temps monochronique est que les règles sont claires et nettes (même si elles ne sont pas forcément « satisfaisantes ») : le monde est tel qu'il est, on ne fait que le découvrir (en l'absence de voyage dans le temps, ceci se fait dans le sens de la flèche du temps, en présence de voyage dans le temps, c'est plus compliqué, mais dans tous les cas le monde existe en bloc), et il faut faire au mieux avec une information toujours imparfaite.

Les problèmes du polychronisme

Pour éviter le « paradoxe de la grand-mère » et/ou pour éviter de se sentir coincés dans un Univers où on ne peut rien changer, beaucoup d'auteurs se sont tournés vers des règles polychroniques pour le voyage dans le temps, autrement dit : si je reviens dans le passé et que j'y modifie quelque chose, je modifie effectivement le passé (et tout ce qui s'ensuit).

L'idée est souvent d'essayer d'éviter un malheur passé. De façon amusante, les auteurs qui ont joué avec le voyage dans le temps polychronique ont souvent tout autant que ceux qui ont préféré la version monochronique convergé vers une idée de justice poétique, mais cette fois, au lieu que le fait d'éviter un malheur passé cause le malheur en question, cela va causer un autre malheur, encore plus grand, et on se rend compte qu'il y a quelque chose d'inévitable dans l'histoire, et généralement on essaie de restaurer la version originale du cours du temps (en ayant appris la leçon que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles — ou quelque chose de ce goût). Je recommande le livre Making History pour une variation très réussie sur ce thème.

(Le malheur qu'on cherche à éviter est souvent le nazisme, la seconde guerre mondiale ou l'holocauste. C'est intéressant parce que ça oblige beaucoup d'auteurs à se contorsionner pour essayer d'expliquer pourquoi c'était inévitable ou pourquoi le fait de tuer le petit Adolf Schicklgruber n'aurait pas amélioré le monde, ou des choses de ce genre. J'avais d'ailleurs lu une étude entièrement consacrée à cette question de la représentation des nazis dans les histoires alternatives, uchronies et voyages dans le temps : The World Hitler Never Made: Alternate History and the Memory of Nazism par l'historien Gavriel Rosenfeld ; c'est assez intéressant, même si ça tourne vite trop au catalogue.)

Pour en revenir au voyage dans le temps polychronique et à sa logique, ce que je crains, c'est que personne n'ai bien réfléchi à ce que ces règles sont exactement, ou ce qu'elles impliquent.

Prenons un scénario idiot : Alice et Bob ont inventé une machine à remonter le temps, et Alice a envie de la tester. Les murs du laboratoire sont d'un rouge très moche, parce que le jour où il a fallu les repeindre, Alice n'avait trouvé que de la peinture rouge dans le cagibi, elle était pressée, elle a utilisé ça. Pour le test de la machine, Alice décide donc de revenir assez loin dans le passé, mettre de la peinture bleue à la place de la rouge dans le cagibi, pour qu'elle repeigne les murs dans cette couleur à la place. Ce que va suggérer le scénariste, donc, c'est qu'Alice rentre dans la machine à remonter le temps (pendant que Bob reste en-dehors et l'attend), elle échange les pots de peinture dans le passé, revient dans le présent, constate que les murs sont maintenant bleus, et célèbre avec Bob cette réussite de l'expérience. (Plus tard, elle s'occupera d'aller tuer le petit Adolf Schicklgruber, ou d'autres choses plus importantes que des problèmes de peinture.)

Mais regardons le scénario du point de vue de Bob. Que voit-il ? Il est dans un laboratoire aux murs rouges. Alice rentre dans la machine à remonter le temps avec l'intention de rendre les murs rétroactivement bleus. Mais pour Bob, ils sont rouges, et il a le souvenir de toujours les avoir vus rouges. Va-t-il voir Alice revenir de son voyage dans le passé ? Si oui, comment percevra-t-il la couleur des murs ? Quel sera son souvenir à ce sujet ? Et, de façon plus intéressante : s'il voit Alice revenir, quelles seront les explications de l'un et de l'autre sur la raison pour laquelle Alice est allée faire un voyage dans le passé ? Je n'ai pas l'impression d'avoir jamais vu quelqu'un proposer un système de règles cohérentes permettant de répondre de façon satisfaisante à ces questions.

Une façon parfois proposée de présenter les choses (comme une sorte de « jardin aux sentiers qui bifurquent ») est la suivante : Alice, quand elle revient dans le passé, provoque une « bifurcation » du temps : il y a un fil du temps, appelons-le le temps « original », où les murs sont rouges et où Alice ne vient pas du futur pour changer les choses ; c'est depuis ce fil qu'Alice remonte dans le passé et crée la bifurcation ; et il y a un autre fil du temps, appelons-le le temps « modifié », où elle place un pot de peinture bleue dans le cagibi. La bifurcation est une bifurcation de tout l'Univers, évidemment, dont Alice et Bob eux-mêmes : il y a donc une Alice et un Bob dans chaque fil du temps (à partir de la bifurcation). Quand Alice retourne dans son présent après avoir modifié le passé, elle suit, évidemment, le temps modifié puisqu'elle a justement pris la bifurcation en changeant le pot de peinture. Il y a donc deux Alice dans la branche de temps modifiée : celle qui est venue de l'autre branche (et qui a créé la bifurcation) et celle qui, comme Bob, a suivi le fil normal du temps (et « subi » la bifurcation).

Si on déroule cette logique, le Bob du fil original voit Alice partir dans le passé et ne jamais revenir, les murs restent rouges, et d'ailleurs il sait très bien qu'elle ne va jamais revenir justement parce que les murs sont rouges — il le sait avant même qu'elle parte. Bon, admettons, ce n'est pas vraiment un problème, peut-être qu'on ne s'intéresse pas à ce Bob-là, on adopte le point de vue d'Alice (ce que font généralement les auteurs d'histoires de voyage dans le temps, pour éviter le problème dont je parle). Mais considérons maintenant le Bob du temps modifié : lui a toujours vu les murs bleus (depuis qu'Alice les a peints comme ça en trouvant uniquement un pot de peinture bleue dans le cagibi, dont ni elle ni lui ne sait d'ailleurs ce qu'il foutait là) ; et voilà qu'apparaît de nulle part une Alice qui explique que l'expérience est une réussite et que c'est grâce à elle que les murs sont bleus. Seulement, la Alice du temps modifié (celle qui a vécu dans le temps modifié depuis la bifurcation) n'est peut-être pas partie du tout voyager dans le passé (elle n'avait pas spécialement envie de faire l'expérience de changer la couleur des murs puisque la couleur bleue lui allait très bien !). Donc Alice et Bob du temps modifié voient apparaître une nouvelle Alice, qui leur explique qu'elle vient, essentiellement, d'un Univers parallèle. Ou peut-être que la Alice du temps modifié est partie dans le passé avec comme intention de changer complètement autre chose (la chose qui l'agaçait le plus dans le labo puisque ce n'est pas la couleur des murs), et voilà que Bob voit une autre Alice revenir en expliquant que l'expérience est une réussite puisque les murs sont bleus ! (Mais, va-t-il se plaindre, pourquoi me parles-tu de la couleur des murs alors que tu étais partie changer le poster à l'entrée ?)

Ce n'est pas tout : imaginons qu'Alice et Bob prennent chacun une machine à remonter le temps (disons au même moment, ça ne devrait pas changer quoi que ce soit) et se donnent rendez-vous à quelques minutes d'intervalle (disons pour fixer les idées qu'Alice arrive quelques minutes avant Bob). Vont-ils se retrouver ? Si on adopte le principe que l'arrivée d'un voyageur du futur crée une bifurcation du temps, alors chacun crée sa propre bifurcation ces bifurcations sont distinctes, et aucun ne voit l'autre arriver. (Bob ne retrouve pas Alice, parce que l'arrivée d'Alice a créé une bifurcation du temps où il est forcément sur la branche originale puisqu'il n'a pas de souvenir de l'avoir vue arriver du futur, et elle est sur la branche bifurquée. Alice va peut-être voir un Bob arriver, parce que rien n'interdit logiquement qu'elle suive une nouvelle bifurcation, les règles doivent décider ça, mais si c'est le cas, c'est un Bob qui vient d'un Univers encore différent.)

Bref, ce n'est plus vraiment du voyage dans le temps, c'est du voyage entre Univers parallèles. Si on réfléchit à la logique de ce que je viens d'expliquer, dans un système polychronique, dès qu'on envoie quelqu'un dans le passé pour modifier celui-ci, on (« on » au sens de la personne qui reste sur place et voit partir le voyageur temporel) peut être sûr qu'il ne reviendra jamais ou, s'il revient, qu'il sera quelqu'un de complètement différent qui était parti faire complètement autre chose (comment ça, tuer le petit Adolf Schicklgruber ? j'étais parti tuer le petit Godwin Bösenmörder pour éviter qu'il tue 500 millions de personnes ! j'espère que j'ai réussi ?). Ça peut être un procédé intéressant à étudier dans la fiction (et de fait, certains ont essayé), mais dans ce cas, il faut vraiment imaginer une machine qui permette de voyager dans tout un multivers de possibilités qui n'arrêtent pas de bifurquer. Le problème est que ça commence difficile pour le lecteur ou spectateur de se sentir intéressé par l'histoire si on lui dit qu'elle se déroule, en fait, dans un multivers où tout ce qui est logiquement possible se déroule effectivement et où on peut voyager librement entre ces possibilités.

À cause de tout ça, les auteurs de science-fiction ont eu tendance à chercher des modèles de voyage dans le temps qui sont plus ou moins « intermédiaires » entre le modèle monochronique (une seule chronologie inaltérable) et le modèle polychronique où chaque voyage vers le passé induit une bifurcation.

Beaucoup ont pensé à un modèle qui ressemble plus ou moins à celui-ci (pour autant que je le comprenne / devine / arrive à le formaliser) : si Alice revient dans le passé, elle crée une bifurcation du temps au moment où elle arrive, mais la branche originale de la bifurcation cesse plus ou moins d'exister (sauf dans les souvenirs d'Alice, et encore, ça dépend des auteurs), et c'est la branche modifiée qui devient « la vraie », à tel point que le Bob de la branche d'origine se transforme en le Bob de la branche modifiée. Ce modèle est intéressant du point de vue dramatique (on modifie vraiment le passé, on n'est ni coincé dans un temps inaltérable, ni dans un multivers de tous les possibles ; et Alice peut vraiment changer ce que Bob va ressentir) ; mais il pose tellement de problèmes logiques que je ne sais pas bien par où commencer.

Le problème le plus sérieux (et que très peu de gens semblent remarquer) est sans doute ceci : de même que dans la version précédente (i.e., le monde bifurque, le voyageur se retrouve dans la bifurcation, mais les autres restent dans la version non bifurquée, et c'est sur celle-là que je me concentre) personne n'observe jamais de voyageur venir du futur (puisque ça n'arrive que dans un monde bifurqué), ici c'est le contraire, personne n'observe jamais de voyageur partir vers le passé. Je m'explique, en reprenant le scénario antérieur : Alice part vers le passé pour changer la couleur des murs du laboratoire. Ceci crée une bifurcation, mais on décide que la branche originale cesse d'exister et qu'on se concentre maintenant sur la branche bifurquée. Dans cette branche bifurquée, les murs sont bleus, Bob les a toujours connus bleus, voit cette Alice apparaître et lui expliquer qu'elle est la responsable de la bleuitude des murs par une intervention dans le passé. Mais il y a une autre Alice dans l'histoire, celle qui a toujours existé dans ce fil du temps. Si cette autre Alice voyage elle aussi vers le passé (peut-être pour changer le poster à l'entrée), c'est que ce fil du temps n'est toujours pas « le bon ». Tant que quelqu'un part vers le passé, c'est que le présent qu'on observe n'est toujours pas le bon, il va être modifié. Dans le fil définitif du temps, personne ne voyage jamais vers le passé. En revanche, des gens apparaissent en prétendant venir d'un autre fil du temps où ils ont fait différents changements (comme tuer Godwin Bösenmörder). Mais finalement, si on n'est pas soi-même voyageur dans le temps, ce qu'on observe c'est de nouveau juste des gens venir d'univers parallèles avec des histoires bizarres.

Un exemple de ce problème est illustré par le film Back to the Future : quand à la fin du film le héros Marty₁ revient de 1955 en 1985 en ayant changé des choses dans le passé, il arrive à un 1985 modifié ; mais il y a dans ce 1985 modifié un autre Marty₂ qui vient à l'instant de partir vers le passé (et qui a connu toute sa vie les conséquences des changements effectués par Marty₁) : on ne sait pas bien ce que Marty₂ va faire (a fait ?) à son tour comme changements en 1955, mais il y en aura forcément, ce qui veut dire que la fin du film n'est toujours pas la bonne fin, il faut attendre que Marty₂ revienne en 1985 au moment où peut-être Marty₃ y part… et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de changement, donc que personne ne parte vers le passé, et à ce moment-là il y a forcément deux Marty. C'est gênant. (Ce qui est amusant, c'est que dans la suite des films, Marty retourne de nouveau vers 1955, et essaye de ne pas casser les changements qu'il a faits dans le premier film ; mais le Marty₂ qui est parti vers 1955 à partir du 1985 modifié ne réintervient jamais.)

On peut peut-être vaguement s'en sortir en expliquant qu'en fait les changements effectués par les différents retours vers le passé convergent vers un point fixe, et que c'est ce point fixe qu'on observe. Mais si c'est le cas, on est revenu au modèle monochronique (lorsque je parlais de la notion de « bootstrap », c'était justement cette image que j'avais en tête).

Mais ce n'est pas le seul problème. Le fait que le Bob du fil de temps original devienne le Bob du fil du temps modifié pose d'épineuses questions sur le sens même de la conscience ou de l'identité. Ces questions sont le plus souvent soigneusement ignorées. Admettons. Mais le problème est plus profond en ce sens que la notion même de « Bob du fil modifié » n'a pas forcément de sens : que se passe-t-il si Bob est mort ? Ou au contraire si Bob était mort dans le fil initial et qu'Alice a évité sa mort ? Ou qu'Alice est remontée avant la naissance même de Bob ? On ne sait pas très bien. Souvent les auteurs postulent qu'il y a une sorte de notion d'identité d'un personnage qui transcende les changements faits à l'Histoire, si bien que même un changement antérieur à la naissance de Bob permettra quand même à Bob d'« être » quelqu'un dans le fil du temps modifié. C'est une supposition vraiment forte, mais bon, pictoribus atque poetis quidlibet audendi semper fuit æqua potestas (les peintres et les poètes ont toujours eu le même pouvoir de tout oser).

Ce n'est toujours pas tout : beaucoup d'auteurs n'aiment pas que la branche originale disparaisse instantanément sans laisser de trace (autrement que par l'existence de la version d'Alice qui en vient, et par ses souvenirs à elle). Ils postulent donc un changement plus ou moins graduelle d'une branche en l'autre, mais la notion de « graduel » est vraiment bizarre parce qu'elle implique un temps qui semble n'avoir aucun rapport avec le temps dans lequel voyage Alice ; et la manière dont les effets se sentent (photos ou mémoires qui changent graduellement, par exemple) semble vraiment anthropomorphique et peu généralisable en une loi de l'Univers physique. Et très souvent, quand on analyse une œuvre de près, on constate qu'il y a simplement un mélange aléatoire, au gré de ce qui arrange les scénaristes, entre des bouts du fil du temps original et des bouts du fil modifié. C'est là que ma suspension of disbelief commence à avoir vraiment du mal.

Et beaucoup d'œuvres qui suggèrent un modèle de ce genre n'arrivent même pas à un niveau de cohérence tel qu'on puisse se demander comment les choses se passent au juste : les règles sont (subtilement) différentes à chaque voyage dans le temps, monochroniques ou polychroniques, donnant préférence à la branche originale ou la branche bifurquée, selon le moment ou le personnage suivi.

Je connais un roman qui postule un modèle fortement polychronique et qui m'apparaît assez cohérent, mais c'est essentiellement parce qu'il ne rentre pas dans les détails de chaque voyage dans le temps, et parce qu'il postule l'existence d'une sorte de région protégée contre les effets des changements (où l'intrigue se joue pour l'essentiel), et d'une sorte de seconde dimension de temps (dans laquelle l'intrigue se déroule) permettant aux changements d'avoir lieu ; mais tout ça fait que le voyage dans le temps, s'il est central à l'intrigue du livre, n'apparaît pas vraiment comme dans la plupart des autres œuvres où cette idée est exploitée. Ceux qui l'ont lu l'auront reconnu, c'est The End of Eternity d'Asimov. Et même dans ce livre-là, il y a beaucoup de questions non éclaircies.

Il faut finir par dire un mot de l'effet papillon. C'est un point sur lequel je conçois beaucoup plus facilement de laisser les auteurs décider comme ça les arrange. Notre compréhension des systèmes dynamiques suggère fortement qu'un changement aussi minuscule soit-il dans le passé à l'instant t modifie essentiellement tout l'avenir à partir de ce moment-là, et certainement pas de façon logique ou prévisible par rapport au changement effectué. En particulier, un changement quelconque antérieur à la naissance, ou plutôt, à la conception, de quelqu'un, fait que ce sera quelqu'un d'autre qui naîtra à sa place (avec un ADN paternel différent), parce que la loterie génétique aura choisi un spermatozoïde différent. Bref, si vous voulez empêcher le petit Adolf Schicklgruber de naître, il vous suffit d'apparaître un instant à l'époque de, disons, Napoléon, même au milieu du désert le plus inhabité, toute la suite de l'Histoire sera modifiée, et en tout cas toutes les personnes nées au moins un an après votre apparition : vous aurez forcé un nouveau tirage de dés du cours du temps. Mais ce principe général déplaît aux auteurs de science-fiction : on aime bien que les changements effectués dans le passé aient un lien avec leurs conséquences, et on aime bien l'idée qu'il y ait, comme je le disais plus haut, une notion d'identité d'un personnage qui transcende les changements faits à l'Histoire, ce qui implique que faire un changement quelconque à l'époque de Napoléon n'empêche pas quelqu'un d'exister au début du 20e siècle (cela changera peut-être des choses sur lui, mais la notion de « lui » devrait continuer à avoir un sens). Je conviens que c'est légitime de faire ce genre de suppositions pour les besoins de l'intrigue : c'est contraire à tout ce que nous savons, mais ça ne semble pas intrinsèquement contradictoire. Je préfère quand même quand l'auteur a le bon ton de présenter au moins ce phénomène comme mystérieux et surprenant : c'est le cas, par exemple, dans The End of Eternity, où il est explicitement stipulé qu'un changement effectué à l'instant t produit des effets exponentiellement croissants pendant une certaine période, puis décroissants (je n'ai pas le livre sous la main pour confirmer la formulation, mais il me semble bien que c'est décrit comme contre-intuitif).

PS : Il y a un autre type de voyage dans le temps polychronique(?) que j'avais oublié de mentionner, c'est le voyage « mental », c'est-à-dire que le voyageur est transporté dans le passé dans le corps qu'il occupait à l'époque (cela ne fonctionne que vers le passé, et pas plus loin que sa naissance), mais avec tous ses souvenirs intacts. Ce coup-ci, c'est plutôt cohérent et cela évite de se retrouver avec plusieurs copies d'Alice (même si en contrepartie cela postule un dualisme corps-esprit plutôt de mauvais goût, mais bon, dans une fiction, pourquoi pas). On l'explique pas vraiment ce que ressentent les autres personnages, mais une interprétation est que les souvenirs d'avant le retour dans le passé ne sont pas vraiment des souvenirs, ce sont des « intuitions fulgurantes » sur ce que l'avenir pourrait être (si on prend certaines décisions). Je ne sais plus bien quelles œuvres j'ai pu lire faisant appel à ce type de voyage dans le temps, mais je sais que c'est aussi assez classique.

[Ajout : On me signale en commentaire cette typologie du voyage dans le temps dans la fiction, qui est assez proche de la mienne (le type 1 / déterministe est celui que j'appelle monochronique, le type 4 / multi-divergent est celui que j'apelle polychronique en « jardin aux sentiers qui bifurquent », le type 3 / contingent correspond au modèle polychronique que j'évoque où la branche originale cesse d'exister, et le type 2 est une sorte de compromis) ; il évoque l'idée que je désigne sous le nom de mascarade dans la phrase any seeming disaster can be negated by going back and converting it into a fake ; et il a le même avis que moi sur le multivers où tout ce qui est possible se produit effectivement : the main problem with a cosmos where everything that's even remotely possible happens somewhere is that it undercuts the concept of probability, and of “causing” or “preventing” anything (thus destroying any narrative tension).]

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