David Madore's WebLog: Mes 0.02¤ sur la nomination de Brett Kavannaugh et la base de Trump en général

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(jeudi)

Mes 0.02¤ sur la nomination de Brett Kavannaugh et la base de Trump en général

Méta : Ce qui suit est l'analyse personnelle que j'ai faite, il y a une dizaine de jours, de la séquence conduisant à la nomination de Brett Kavannaugh à la Cour suprême des États-Unis, écrite pour un forum de discussion d'anciens de l'ENS et qu'on m'a conseillé de reposter ici (je l'ai légèrement éditée au passage). Le but principal était de répondre à l'étonnement comment est-il possible que nommer quelqu'un qu'on accuse d'avoir commis des agressions sexuelles aide les Républicains dans les sondages sur les élections de mi-mandat ?, même si je me suis un peu écarté de cette question étroite. • Je tiens à préciser en postant tout ça qu'il s'agit de mon interprétation de la politique américaine, qui n'est fondée sur pas grand-chose d'autre que mon intuition (alimentée, tout de même, par quelques lectures éclectiques, mais par aucune source précisément citable) : je ne suis ni politologue ni sociologue ni psychohistorien, et il est possible que je me trompe complètement sur un certain nombre des choses que je devine, peut-être même sur toute la ligne — je ne veux donc en aucun cas donner l'impression d'être une autorité sur quoi que ce soit que je vais dire, je cherche juste à susciter une réflexion. J'ai essayé d'ajouter quelques liens (qui n'étaient pas dans mon message initial) allant vaguement dans le sens de ce que je dis, mais il ne faut pas les considérer tant comme des sources que comme des suggestions de lectures. Tout ceci étant dit, voici mon interprétation :

Pour commencer, la « base » de Trump est largement constituée de gens (typiquement des familles blanches, éventuellement évangéliques et/ou vieillissantes, de l'Amérique rurale ou industrielle) qui perçoivent des attaques de toutes part contre leur culture : ils sont en train de devenir de plus en plus minoritaires (quelle que soit la définition qu'on prend d'eux au juste) et ils se sentent

  • dépossédés de leur pays par les immigrés (Noirs mais surtout Latinos qui parlent une autre langue que l'anglais),
  • blessés dans leur interprétation patriarchale et traditionnelle de la famille et de l'opposition masculin-féminin par les féministes, militants homos et trans,
  • humiliés dans leur conception de la grandeur de l'Amérique par un monde de plus en plus globalisé où d'autres pays (Chine, notamment) jouent un rôle de plus en plus important,
  • attaqués pour leur religion qui, n'étant plus ultra-majoritaire, n'a plus un rôle aussi central dans la culture américaine où le sécularisme est de plus en plus présent,
  • menacés dans leur culte des armes à feu par ceux qui réclament un contrôle minimal dans ce domaine, et enfin
  • attaqués dans leur mode de vie par des écologistes qui pointent du doigt les conséquences environnementales du tout-bagnole ou tout-pétrole.

À cause de tout ça, ils développent une mentalité d'assiégés et une attitude réactionnaire. (Les différents facteurs que je viens de lister jouent un rôle variable selon les sous-populations, et il y en a évidemment d'autres.) Cette attitude été portée à son paroxysme par les deux mandats d'Obama qui ont révélé combien l'Amérique avait changé sous leurs pieds. (C'est-à-dire que ce qui est pour eux important n'est pas tant ce qu'Obama a fait que ce qu'il a symbolisé comme changements.)

Ces gens sont de plus en plus minoritaires, mais une combinaison de facteurs fait que cette « base » a un pouvoir totalement disproportionné par rapport à leur proportion réelle dans la population citoyenne : on peut citer les bizarreries intrinsèque du système électoral américain (notamment au Sénat qui surreprésente les états ruraux), le gerrymandering (sur les districts électoraux de la Chambre) mené par les Républicains quand ils ont remporté les élections législatives au niveau des états fédérés au moment du dernier recensement, une forme d'auto-gerrymandering des « libéraux » qui se concentrent dans des centres urbains, le fait que les jeunes votent beaucoup moins que les vieux ou accordent trop peu d'importance aux élections au niveau des états fédérés, et évidemment toutes les tentatives actives pour disenfranchiser les minorités (noire, latino, etc.) par exemple en diminuant le nombre de lieux de vote dans les quartiers où ils habitent ou en exigeant des papiers qu'ils n'ont pas pour voter. Ajoutons encore l'influence des réseaux sociaux comme Facebook avec leur pouvoir pour amplifier les messages les plus simplistes dans le sens « mentalité d'assiégés » (et a contrario, pour amplifier la division et la discorde chez les progressistes et leur faire refuser tout candidat qui n'est pas parfaitement aligné avec leurs idées).

L'ironie de la situation est que les intérêts économiques du socle électoral de Trump ne sont pas du tout servis par la politique qu'il mène (réductions d'impôts pour les plus riches, restriction de la couverture sociale ou de l'assurance de santé, etc.). L'habileté de la manœuvre a été de les distraire de deux façons : en les convainquant que le combat était ailleurs (sur les points que j'ai énumérés plus haut), et en leur faisant croire que toute aide sociale allait être accaparée par d'autres qu'eux. Il faut ici ressortir la fameuse citation attribuée à Steinbeck (et qui, comme toutes les meilleures citations, est forcément apocryphe) : Socialism never took root in America because the poor see themselves not as an exploited proletariat, but as temporarily embarrassed millionaires. Mais revenons à l'aspect sociétal.

Ils ne pensent pas que Trump est parfait, ni même qu'il dise la vérité sur plein de sujets, et il n'est même pas clair qu'ils le croient sincère, mais ils voient en lui un champion de leur cause, c'est-à-dire quelqu'un qui soit prêt à la défendre face à toutes les attaques qu'ils perçoivent. À la limite, ils sont conscients que Trump est un imbécile imbu de lui-même (et même qu'il a d'autres intérêts en tête que les leurs), mais ils aiment en lui le fait que ceux qu'ils conçoivent comme des ennemis le détestent encore et toujours plus. Comme pour Obama, ce qui importe n'est pas tant ce que Trump fait que ce qu'il symbolise : et en tant que symbole, il est extraordinairement réussi. Tous ceux qui avaient une conception différente du parti républicain ont dû se soumettre ou se démettre : acccepter (par calcul ou par conviction) la nouvelle réalité de ce parti ou le quitter.

Ce n'est pas juste qu'en nommant un juge ultra-conservateur à la Cour suprême, Trump défende les acquis de son électorat. C'est aussi que, quand la pression est montée pour qu'il retire son choix, il a tenu bon : Trump donne donc des gages à sa base en montrant qu'il est capable de ne pas céder, et « ne pas céder » est la chose la plus importante quand on se sent assiégé. Quand il n'y avait qu'une seule personne (Ford) qui accusait Kavannaugh, le débat n'était pas encore trop polarisé, les gens dont je parle pouvaient donner raison à cette accusatrice et espérer que Trump change son choix dans une issue honorable pour tout le monde ; mais dès qu'il y a eu une cascade d'accusations (et un lien clair avec #MeToo), ça a polarisé et politisé la question en us vs. them et il devenait essentiel que Trump et les Républicains du Sénat ne cédassent pas. Ce qu'ont très habilement fait les Républicains, c'est jouer la carte du mais si on croit ces accusations, qui échappera à toute critique ? qui est une façon de faire vibrer la corde « mentalité d'assiégés » (qui a peur du politiquement correct et du fait qu'ils n'ont « plus le droit » de dire ou faire des choses qu'ils avaient l'habitud de dire ou faire).

Au niveau des midterms, les Démocrates sont déjà gonflés à bloc. Leur problème n'est pas tant de gagner des électeurs à leur cause que le fait que beaucoup de leurs sympathisants ne voudront pas ou ne pourront pas voter ou que leur vote sera supprimé par le système électoral : donc aucune ignominie que peut faire Trump n'aura réellement d'impact à ce niveau-là. Les Républicains, eux, ont un problème de motivation comme le parti au pouvoir en a toujours lors des midterms, surtout qu'ils ne sont pas toujours perçus comme parfaitement alignés sur la volonté de Trump : mais cette séquence de nomination aide à les remotiver, ne serait-ce qu'en rappelant que le Congrès est important pour eux. Il reste évidemment quelques indépendants qui ne sont pas bien alignés sur l'un des deux grands camps politiques, et auprès d'eux, la nomination de Kavannaugh dans les circonstances où elles s'est produite aura sans doute (eu) un impact négatif : mais ces indépendants sont de moins en moins nombreux et de moins en moins importants dans le système électoral, qui vire de plus en plus à l'opposition frontale où il faut simplement motiver troupes contre troupes et le choix n'est pas entre voter D ou R mais entre voter pour le seul parti pour lequel on peut envisager voter ou ne pas voter du tout.

Globalement parlant, Trump et le parti républicain n'ont aucun intérêt à faire preuve de modération ou de concilation sur aucun domaine : ils n'y a essentiellement aucun électeur qu'ils puissent convaincre en agissant ainsi, tout ce qu'ils pourraient perdre c'est perdre de la motivation des leurs en ternissant leur image de « champions ».

Si je dois tirer une morale de tout ça, je vais être tenté de simplement répéter ce que j'ai déjà écrit ici : plus les progressistes américains diaboliseront Trump, plus cela aidera à cimenter la légitimité de ce dernier comme protecteur des « assiégés » ; la seule façon d'échapper au catch-22, à mon avis, est de mener le débat dans une direction très différente, comme je le proposais dans l'entrée que je viens de citer, pour essayer de désamorcer les peurs sur lesquelles se fonde la politique réactionnaire (peur des immigrés, peur de la diversité sexuelle, peur de l'internationalisme, peur de l'athéisme et des autres religions, etc.). Mais savoir comment cette conversation peut avoir lieu dans un contexte où la communication entre les « camps » politiques est aussi difficile, cela m'échappe complètement.

Maintenant, une autre chose que je me demande, c'est ce que ça va impliquer pour la Cour suprême, qui jusqu'à présent gardait encore un vague semblant de crédibilité d'être apolitique et impartiale, et la légitimité qui va avec. Je vois plusieurs scénarios possibles :

  • Une possibilité est que la politisation complète de la Cour est actée et irréversible, et dans ce cas les Démocrates vont essayer, dans un certain nombre d'années, soit d'impeacher Kavannaugh (peu probable, il faut 67 voix au Sénat pour le démettre de son poste) soit de voter une loi changeant le nombre de juges à la Cour (probable, il suffira de la majorité à la Chambre, 60 voire 50 voix au Sénat, mais cette loi pourrait être déclarée inconstitutionnelle par la Cour elle-même, ce qui serait alors une crise d'ampleur sans précédent). Soit dit en passant, ce n'est pas clair pour moi si le Congrès peut mettre une limite sur le nombre d'années qu'un juge restera à la Cour suprême (l'article III section 1 de la Constitution ordonne que the Judges, both of the supreme and inferior Courts, shall hold their Offices during good Behaviour, ce n'est pas exactement limpide).
  • Une autre possibilité est que Kavannaugh se tienne suffisamment à carreau pour passer pour un juge « seulement » conservateur et pas complètement politisé, et que la Cour regagne sa légitimité au fil des années sans crise majeure. [Cf. ce modèle, dont je ne sais pas si je crois à la pertinence, mais qui est au moins une réflexion intéressante.]
  • Mais il y a aussi une possibilité intéressante, c'est que Roberts (le Chief Justice) ait été suffisamment ulcéré par toute cette histoire pour qu'il décide de devenir de plus en plus souvent un swing vote. Ce n'est pas probable, mais ce n'est pas exclu non plus. Déjà il y a des gens qui spéculent sur le fait que Roberts est secrètement libéral, ou que son opinion évolue dans ce sens. Mais surtout, je pense qu'il est réellement concerné par l'image de la Cour auprès de l'opinion publique (et c'est la seule explication que je vois à ce qu'il ait choisi de voter pour préserver Obamacare contre ce qui était apparemment une mobilisation incroyable des autres juges réputés conservateurs) : étant donné qu'il est le Chief Justice, il sait que ce que fera cette Cour restera dans l'histoire comme « la Cour Roberts », et il est bien possible qu'il n'ait pas envie de rester dans les annales comme celui qui aura présidé à la politisation finale et irréversible de la Cour suprême - et qu'il ajuste sa position en fonction d'une volonté d'équilibre. Il faut donc surveiller ses votes.

Évidemment, si RBG meurt d'ici deux ans (ou six si Trump est réélu), les chances de la Cour d'échapper à la politisation irréversible deviennent essentiellement nulles.

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