David Madore's WebLog: Donald Trump me terrifie vraiment

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(jeudi)

Donald Trump me terrifie vraiment

Je ne nie pas que je suis chaque élection présidentielle américaine avec un certain intérêt, mais cette fois-ci, ce n'est pas juste de l'intérêt : la possibilité bien réelle que Donald Trump devienne le prochain président des États-Unis me terrifie complètement. C'est loin d'être une certitude, bien sûr, malgré les gaffes, les scandales et les doutes sur la santé de sa principale adversaire (je vais y revenir) ; peut-être que Trump a moins de 50% de chances d'être élu, peut-être même seulement 40% (ou 30% si on est carrément optimiste), mais cette perspective est tellement épouvantable que, fût-elle pondérée par 30%, elle reste alarmante : si je dois jouer à la roulette russe avec seulement deux balles dans le chargeur, je vais peut-être être content de savoir qu'il n'y en a pas trois, quatre ou cinq (ou six !), mais je préférerais ne pas jouer du tout. Et rien ne dit que la probabilité soit aussi faible (sans entrer dans la question philosophique oiseuse de ce qu'une probabilité signifie au juste) : elle se base sur une lecture éduquée de sondages, mais même pour des statisticiens avertis (voir par exemple ici et , et si on croit aux forces du marché, ), manipuler tant d'inconnues est délicat, et Trump a déjà donné tort aux experts[#] qui ne lui donnaient aucune chance lors de la primaire.

[#] Il est vrai que, à ce niveau, les sondages avaient justement raison contre les experts qui disaient les sondages se trompent forcément, Trump ne peut pas être aussi haut. Maintenant, les experts se méfient. Mais les sondages peuvent quand même se tromper énormément, surtout face à quelqu'un d'aussi imprévisible et dans une campagne aussi bizarre.

Ce n'est pas seulement que je croie que les idées de Trump soient mauvaises et dangereuses : ce serait déjà beaucoup s'il avait un programme, si on savait à quoi s'attendre. Mais ce qu'on a vu pour l'instant, dans cette campagne, montre simplement que Trump est totalement impulsif et instable, capable de dire tout et son contraire et de faire n'importe quoi, et que personne, ni ses alliés ni ses ennemis, ne peut prévoir ses réactions ; tout suggère qu'il a le contrôle de soi et la tempérance d'un enfant de cinq ans caractériel ; que ses capacités d'attention ou de prévoyance sont nulles, et que les quelques facultés mentales qu'il a sont tout entières tournées vers la satisfaction de sa mégalomanie égocentrique. D'autres personnes cherchent à se faire élire à une fonction publique pour réaliser un programme plus ou moins bon, mais Trump semble n'avoir tout simplement pas d'idées politiques : la fonction présidentielle est simplement une médaille dorée qu'il veut ajouter à sa collection.

Je pourrais tenter de faire une liste de quelques unes des pires ignominies qu'il a vomies, que ce soit en matière de racisme, de misogynie, ou simplement de haine aveugle. Je pourrais étayer le fait qu'il n'est pas seulement menteur, mais ostensiblement fier de ce que la vérité n'ait qu'une connexion extrêmement ténue à ses discours (à ce stade-là, ce n'est même plus la peine). Je pourrais citer certaines de ses contradictions si nombreuses qu'on ne peut plus lui attribuer la moindre position (admettons que cet échantillon est amusant à regarder). Je pourrais évoquer la copieuse panoplie de scandales, de fraudes et de malversations qui l'entourent (je vais me contenter de renvoyer au dernier épisode de Last Week Tonight [épisode 3:23 du 2016-09-25]). Et je pourrais mentionner quelques uns des indices qui font craindre quant à sa santé mentale ou en tout cas ses facultés émotionnelles et intellectuelles (voir par exemple ceci ou cela pour une discussion). Je pourrais remarquer que même comme homme d'affaire, quand on regarde de près, on trouve surtout des signes de son incompétence. Mais toutes ces démonstrations n'auraient qu'un intérêt assez médiocre : quiconque a suivi, même de loin, cette campagne, ne peut pas accorder encore le moindre bénéfice du doute à Donald Trump sauf à être d'une mauvaise foi telle qu'aucun argument ou aucune preuve ne le convaincra jamais : pour penser du bien de cet homme, il faut s'être entouré d'une armure impénétrable de fausseté [← je ne trouve pas de mot français pour delusion], et je pense que ce n'est pas le cas de mes lecteurs.

En fait, le problème, ce ne sont pas tant les irrécupérables qui soutiennent Donald Trump que ceux qui pensent que les maux de son adversaire (et incontestablement, il y en a) sont comparables. Ou qui par principe refusent de se boucher le nez et de choisir le moindre mal : et qui, du coup, ne vont pas voter, ou vont voter pour Gary Johnson ou Jill Stein, lesquels n'ont aucune chance[#2][#3] d'être élus. Or comme le dit une citation célèbre (dont personne ne connaît l'origine exacte, d'ailleurs), tout ce qu'il faut pour que le Mal triomphe est que les gens de Bien ne fassent rien. Même Noam Chomsky, qui n'est certainement pas du genre à appeler à voter utile en toute circonstance ou à soutenir les démocrates en général (il qualifie Barack Obama, par exemple, de criminel de guerre à cause des exécutions à distance par drones), a écrit un texte appelant à faire barrage à Trump à cette élection-ci.

[#2] Pour qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit : il n'y a rien de scandaleux en soi à voter pour quelqu'un qui n'a aucune chance d'être élu (surtout que ce concept de n'avoir aucune chance doit être pris avec des pincettes, sous peine de devenir une prophétie auto-réalisatrice). Ce qui est scandaleux à mes yeux, c'est de le faire par principe et sans tenir compte des autres circonstances (notamment, la différence de programme entre les candidats qui ont une chance, et à quel point l'écart est serré entre eux). Je renvoie au texte de Chomsky pour une argumentation un peu plus précise des facteurs à prendre en compte. Je ne me prononce pas au sujet du vote pour des candidats de tiers partis sur l'une des nombreuses autres élections qui ont lieu en même temps que la présidentielle américaine et qui peuvent avoir beaucoup d'importance aussi (et de fait, des candidats indépendants sont effectivement élus, y compris jusqu'au Sénat).

[#3] En plus de quoi, Gary Johnson semble à peu près aussi ignorant et incompétent que Donald Trump, donc ce n'est pas comme si c'était tellement mieux de voter pour celui-là que pour celui-ci, quand bien même il aurait une chance sérieuse.

Il y a, en fait, énormément d'électeurs qui estiment qu'il leur est impensable de voter pour Trump comme pour Clinton, tant l'impopularité de cette dernière est énorme. Cette impopularité est assez difficile à comprendre : les scandales qui l'affectent (cf. l'extrait de Last Week Tonight lié ci-dessus), l'opacité autour de son état de santé[#4], tout cela devrait paraître assez insignifiant par rapport aux abjections que l'autre étale fièrement chaque jour. Le nombre de déçus de Bernie Sanders (et fâchés de l'opacité du système des primaires démocrates) ne suffit pas non plus à expliquer que Clinton et Trump soient presque à égalité dans les sondages ; pas plus que l'impression d'insincérité ou d'appartenance dynastique que peut dégager celle qui a été première dame, sénatrice et secrétaire d'État. Même une personne totalement dégoûtée de la politique ou repoussée par les programmes des deux grands partis[#5] devrait au moins admettre qu'il vaut globalement mieux avoir un président compétent, intelligent et sain d'esprit (et personne ne conteste que Clinton soit tout ceci) que le contraire. En vérité, le fait même qu'il puisse y avoir une chance que Trump soit élu, et a fortiori le fait qu'elle soit aussi énorme, suffit à me faire désespérer de l'humanité.

[#4] Difficile de faire la part de l'inquiétude légitime et de la théorie du complot. Mais ce genre de préoccupation souligne surtout l'absurdité du système présidentiel, qui fait que la santé d'une seule personne devient un enjeu aussi considérable.

[#5] En fait, le programme des Démocrates a assez peu d'importance vu qu'ils ne disposeront pas de majorité à la Chambre des Représentants pour faire quoi que ce soit. Les Républicains, eux, risquent d'avoir effectivement le pouvoir de faire des choses.

Je crois qu'un phénomène important qui explique que ce soit aussi serré est la fausse équivalence sous laquelle les médias américains présentent les deux candidats : par peur de paraître trop biaisés, ils tendent donc à accorder autant de temps ou d'importance aux reproches faits à un candidat et à l'autre, ce qui accentue l'effet « Trump est certes horrible, mais Clinton aussi », bref, l'impopularité de son adversaire déteint sur elle (et même les médias qui ne font pas ça provoquent quand même cet effet, parce qu'on s'attend à ce que les médias cherchent cette sorte d'équilibre artificiel, et du coup, ceux qui ne le font pas passent pour biaisés en faveur de Clinton).

La notion même de vérité semble d'ailleurs avoir totalement disparu de la campagne, ce qui, indépendamment de la figure de Trump, est effrayant : ce qui compte n'est plus ce qui est vrai, plus personne n'en a cure (et Mme Clinton se fatigue pour rien à dire globalement la vérité aux électeurs), ce qui compte est ce que les gens ressentent. (J'ai le souvenir, par exemple, sur la question de l'insécurité, à je ne sais quel journaliste qui signalait qu'elle était plutôt en baisse, qu'un ténor du parti Républicain a rétorqué que ça n'avait pas d'importance parce que les électeurs ne le sentaient pas comme ça.) La blague que truth has a liberal bias n'a jamais sonné plus juste. (Voir aussi ici ; et voir ce que je disais dans une entrée précédente.)

Il y a peut-être un effet cyclique dans l'électorat qui fait que si Donald Trump dépasse Hillary Clinton dans les sondages, les gens se réveillent en se rendant compte qu'il a des vraies chances de devenir président, et reconsidèrent leur décision de ne pas voter, ou de voter pour un tiers parti ; mais dès que Clinton remonte, ils reviennent sur cette décision, comme si les sondages étaient quelque chose de fiable et que l'avance de epsilon pour cent qu'elle a sur lui signifiait que le danger était écarté. Et au moment où j'écris, on est peut-être bien bloqué dans un état où Clinton a, effectivement, une avance epsilonesque sur son adversaire, suffisante pour que beaucoup de gens se disent qu'elle va le battre et que ce n'est donc pas la peine de se mobiliser, mais insuffisante pour écarter vraiment le danger.

Mais j'en reviens à moi-même.

Je ne suis pas Américain. La décision ne dépend donc pas de moi. Mais suis-je pour autant concerné ? Certainement. Quand Rodrigo Duterte (qui a beaucoup de points en commun avec Trump) a été élu à la présidence des Philippines, j'étais affligé pour les Philippines, mais je ne me sentais pas moi-même directement menacé ; la perspective que Trump soit élu président des États-Unis, en revanche, menace le monde entier.

J'ai tendance à penser des dirigeants qu'ils sont souvent dans la position où il est quasiment impossible pour eux de faire du bien, mais extrêmement facile de faire du mal. Lorsqu'il s'agit du président des États-Unis, ce mal s'exerce sur la planète tout entière. Et quand il s'agit d'un fou qui n'a aucune notion du bien ou du mal ou de capacité intellectuelle à juger les conséquences de actions, le risque est immense. Je ne mentionnerai que trois points.

D'abord, il y a le changement climatique. L'accord de Paris sur la limitation des gaz à effet de serre est faible et insuffisant, mais je faisais partie de ceux qui pensaient que rien n'allait sortir de cette conférence et j'ai été très agréablement surpris qu'elle accouche d'un accord, fût-il minimal, laissant espérer qu'on ait peut-être une chance de réussir à infléchir la trajectoire dans laquelle nous sommes partis. D'un autre côté, cette chance est unique : si elle échoue, cela confortera l'idée qu'il est impossible de parvenir à un accord, et plus personne ne voudra réessayer. Or si Donald Trump est élu président des États-Unis, l'accord de Paris est mort : il a clairement dit qu'il s'en retirerait (il a peut-être aussi dit le contraire, vu qu'il dit tout et son contraire, mais sur ce point-là, on sait à quoi s'en tenir avec lui), et de surcroît, il nommera certainement quelqu'un à la Cour Suprême qui complètera une majorité conservatrice certainement encline à frapper cet accord quand bien même un président ultérieur voudrait le réinstaurer (surtout s'il passe par voie exécutive et sans confirmation par le Sénat). Ce point à lui tout seul suffit à me faire craindre, si Trump est élu, pour l'avenir de l'humanité.

Ensuite, il y a la géopolitique, et les risques d'une guerre mondiale, ou atomique, ou les deux. Je ne vais pas prétendre que ça me semble hautement probable, même si Trump est élu, mais le risque est tellement colossal que même en regard d'une probabilité faible, il demeure terrifiant. Je ne pense pas que Trump enverra une bombe atomique en Europe pour le simple plaisir d'appuyer sur le bouton rouge ou de montrer son pouvoir, mais je n'en suis pas certain non plus, tant il semble dépourvu de la moindre graine de conscience (et je ne crois pas qu'il existe un quelconque garde-fou pour l'en empêcher s'il lui en prend l'envie) ; et de toute façon, il n'est pas nécessaire qu'il rase Paris pour que cela m'affecte directement : on a tendance à l'oublier, mais l'équilibre de la terreur demeure hautement précaire, et avoir un fou à la Maison Blanche est un danger imminent pour l'humanité.

Enfin, il y a l'économie. En mettant de côté toutes les critiques de fond qu'on peut faire au capitalisme libre-échangiste mondialisé, il y a une chose qui me frappe particulièrement, c'est à quel point il est instable, et à quel point les boucles de rétroaction toujours plus complexes et plus rapides qui se mettent en place au fur et à mesure que les services s'intègrent les uns aux autres au niveau mondial, tendent à devenir autant de facteurs d'instabilité et de propagation des crises. Les uns diront que c'est une caractéristique intrinsèque de l'économie de marché (un peu comme elle l'est de l'écologie des populations), les autres diront que c'est un effet des tentatives pour contrarier le libre-échange qui empêchent les effets stabilisateurs de s'exercier correctement, toujours est-il que l'économie mondiale semble une construction tout aussi instable que la relative paix sur le plan géopolitique. Si Donald Trump fait ce qu'il sait faire, c'est-à-dire n'importe quoi, c'est exactement le genre d'instabilité qui peut faire plonger l'économie bien plus bas que la crisounette de 2008. (Même The Economist, qui n'est pas vraiment suspect de critique systématique contre le capitalisme, avertit de ces risques. Certes, leur analyse diffère de la mienne, parce qu'ils craignent avant tout son hostilité contre le libre-échange, mais sur point central nous sommes d'accord : il peut faire n'importe quoi et il est totalement imprévisible.)

Ce ne sont que des exemples de ce pourquoi Trump me fait peur, et de nouveau, en ignorant totalement son racisme, sa misogynie et le reste de son programme répugnant qui peut faire tant de mal aux États-Unis, et en me concentrant simplement sur sa personnalité et ce qui peut faire du mal au monde entier. Même si je n'avais pas ces peurs précises en tête, le fait que quelqu'un d'instable reçoive des pouvoirs immenses est terrifiant. Quand je dis que Trump me fait peur, évidemment, c'est une forme d'imprécision : ce n'est pas Trump lui-même qui me fait peur, c'est la possibilité qu'il devienne président ; je n'ai pas peur non plus d'un enfant de cinq ans, mais si on me dit que cet enfant de cinq ans va recevoir le pouvoir d'envoyer des bombes atomiques n'importe où sur la planète quand il en a envie, alors là je pisse dans mon froc.

Le plus ironique, c'est que Trump lui-même n'a probablement pas envie de devenir président, ou en tout cas, il n'a probablement pas envie de gouverner. Ce qu'il voulait en se lançant dans la campagne, c'était attirer l'attention, être un gagnant et gratifier son ego, mais l'idée de gouverner le fait chier ; il semble qu'il ait proposé à John Kasich (un de ses rivaux malheureux lors de la primaire républicaine, le plus sensé d'entre eux d'ailleurs) d'être son vice-président et de s'occuper de tout à sa place (la phrase exacte était in charge of domestic and foreign policy, ce à quoi l'aide de Kasich a logiquement demandé ce qui restait et la campagne de Trump a répondu making America great again) : cette histoire est peut-être déformée mais elle colle prafaitement avec la manière dont on perçoit la personnalité du bonhomme. (Je vais aussi devoir de nouveau faire une référence à Last Week Tonight : voir ici pour son message à Trump [extrait de l'épisode 3:22 du 2016-08-21 ; il ne semble pas qu'il y ait de vidéo officielle de ce segment sur YouTube, ce qui est bien dommage].)

Un autre point ironique, c'est qu'un des arguments que Trump utilise pour essayer de se faire élire est la peur du terrorisme. Mais il faut être vraiment déconnecté de la réalité pour se sentir plus menacé par des terroristes qui font à tout casser quelques morts par an et par million d'habitant dans les pays occidentaux, probablement même moins que 1 par an et par million aux États-Unis, que par Donald Trump dont on pourrait s'estimer très réconforté si on avait la garantie que ses politiques ne causaient que quelques centaines de morts.

Toujours est-il qu'en ce moment, dès que je me lève, je regarde si Clinton a fait une gaffe (ou a eu une quinte de toux) qui pourrait lui coûter l'élection. (Trump, lui, ne peut pas faire de gaffe, bien sûr : tout ce qu'il dit est du niveau de ce qui serait considéré inadmissible pour n'importe quel autre candidat.) Le lendemain de chaque débat est un moment d'anxiété particulière (a-t-elle dit un mot de travers ? s'est-elle trouvée mal ? va-t-on tous mourir à cause de ça ?), et le jour de l'élection je suppose que je ne dormirai pas de la nuit.

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