David Madore's WebLog: Comment reconnaître une prononciation anglaise d'une prononciation américaine

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(jeudi)

Comment reconnaître une prononciation anglaise d'une prononciation américaine

Suite à ma lecture du livre de Wells sur les accents de l'anglais, j'ai vaguement promis d'écrire des choses sur la phonétique qui soient plus compréhensibles (ou en tout cas moins spécialisées) que la dernière fois. Alors voici quelque chose de concret et même éventuellement utile : comment reconnaître un accent anglais d'un accent américain ? Souvent c'est évident même quand on ne parle pas bien la langue (et si ce n'est pas l'accent proprement dit qui fait la différence, ça peut être le vocabulaire utilisé : si un mot sur trois est like, c'est probablement un Américain qui parle). Mais quand la prononciation n'est pas caricaturale et si le texte lui-même ne laisse pas de signe particulier, ça ne l'est pas forcément ; ou bien, on ne sait pas exactement sur quels critères on se fait une intuition. Alors voici un petit récapitulatif des principales différences à remarquer :

  • La chute du ‘r’ non prévocalique. Je mets ça en premier, parce que c'est le plus souvent signalé (pourtant, bizarrement, beaucoup de gens ne sont pas au courant) : les Anglais ne prononcent pas le ‘r’ quand il est devant une consonne ou en fin d'énoncé (ou en fin de mot devant un mot commençant par une consonne) — on dit qu'ils ont un accent non-rhotique ; les Américains, eux, le prononcent bien comme il est écrit. Normalement, cela devrait fournir un critère simple : la personne prononce-t-elle un ‘r’ dans les mots part et sort ? Prononce-t-elle farther différemment de father, et tuner de tuna ? Si oui, elle est probablement Américaine ; si non, elle est probablement Anglaise. (Je suppose qu'il n'y a que ces deux possibilités ; sinon, les Écossais et Irlandais ont un accent rhotique, les Australiens un accent non-rhotique.) En fait, ce n'est pas toujours si facile. Ce n'est pas tant qu'il y a des exceptions dans les deux sens (en Angleterre, les gens de Cornouailles ont traditionnellement un accent rhotique, et aux États-Unis les accents de New York, Boston et du Sud historique sont normalement non-rhotique ; en fait, ces deux phénomènes sont en déclin, les accents tendant à s'uniformiser sur chacun des deux pays). C'est surtout que le ‘r’ est un phénomène phonétique complexe en anglais, qui « colore » les voyelles précédentes, de sorte qu'il n'est pas toujours évident, pour qui n'a pas une bonne oreille pour la phonétique, de savoir si un ‘r’ a effectivement été prononcé ou simplement imaginé par l'auditeur. D'un côté, les Anglais ne prononcent certainement pas neared et need de la même façon (le ‘r’ est certes tombé, mais il a transformé la voyelle en une diphtongue : ceci ne se produit pas pour les voyelles de part et sort, c'est la raison pour laquelle j'ai pris cet exemple plus haut) ; de l'autre, les Américains « diluent » le ‘r’ sur la voyelle qui précède : si bien que dans les deux cas, le ‘r’ est reflété comme un phénomène essentiellement vocalique. Et les homonymies que j'ai signalées (farther et father, tuner et tuna) sont finalement rares : il n'est pas surprenant que la (non-)rhoticitié ne « saute pas aux oreilles », si j'ose dire. Petite anecdote : un jour où j'étais à Londres avec mon père, chez des amis anglais, nous voulions aller voir une pièce de théâtre, et on nous a recommandé d'aller voir ce qui passait au Shore Theatre ; du moins c'est ce que nous avons entendu : un nom parfaitement raisonnable (et de fait, il existe des théâtres de ce nom dans le monde, mais apparemment pas à Londres), sauf qu'en fait nous n'avons pas trouvé parce qu'il s'agissait du Shaw Theatre. Nos oreilles de Canadiens n'avaient pas imaginé qu'il puisse y avoir confusion entre ces deux mots : mais ce qui est étrange, c'est que la confusion s'est faite dans ce sens-là et pas dans l'autre, c'est-à-dire que nous avions inconsciemment interpolé le ‘r’ inexistant.
  • Le ‘a’ de bath. Pour moi, c'est le signe distinctif le plus évident, le plus fiable, et le plus simple à reconnaître. Il s'applique à des mots tels que ask, fast, laugh, half, example, answer, can't (ceux-ci sont probablement les plus courants : il y a des exceptions dans tous les sens, mais il s'agit généralement de mots où le ‘a’ est suivi d'une constrictive sourde ou bien d'une des séquences nt/ns/nʃ/nd/mpl). Les Américains les prononcent avec le même ‘a’ que cat, tandis que les Anglais utilisent une voyelle différente (avec la langue plus reculée), qui est celle de father. Si vous ne savez pas prononcer ces deux mots, et si vous faites parti des Français qui continuent à distinguer patte et pâte, c'est en gros la même distinction (mais plus prononcée) ; si vous avez besoin d'un enregistrement pour comprendre, allez sur cette page et écoutez successivement les voyelles cardinales 4 (le [a] cardinal, pas très loin de la voyelle notée [æ] de cat) et 5 (le [ɑ] cardinal, pas très loin de celui de father). Je pourrais aussi évoquer les mots ant et aunt, qui sont différents pour les Anglais et identiques pour les Américains, mais dans ce cas précis il y a bien des exceptions dans les deux sens (des Anglais prononçant aunt avec la voyelle de cat et surtout des Américains le prononçant avec celle de father pour éviter l'homonymie). En revanche, sur un mot comme ask, une fois qu'on sait bien distinguer les deux ‘a’, ce qui n'est franchement pas difficile, la distinction fonctionne quasiment à tous les coups.
  • Le ‘o’ de lot. J'ai déjà écrit en détail à ce sujet, mais pour dire les choses plus simplement : la voyelle que les Américains (sauf ceux de Nouvelle-Angleterre) utilisent comme ‘o’ « bref » (dans énormément de mots : lot, hot, pot, God, top, Tom, solve, et aussi watt, swan et d'autres) est normalement un ‘a’ long, justement celui de father dont je parlais ci-dessus. Certains arrondissent un peu la voyelle, c'est vrai, mais cela reste bien différent de la voyelle brève et peu surprenante (pas très éloignée du ‘o’ de sotte en français, même si elle est plus ouverte) utilisée par les Anglais : on peut être assez sûr que celui qui dit Gahd pour dire God est Américain. Ou pour illustrer différemment ce phénomène en même temps que le premier que j'ai signalé : le mot part prononcé par un Anglais peut coïncider presque parfaitement avec le mot pot prononcé par un Américain (et les deux, d'ailleurs, se rapprochent du mot pâte prononcé par un Français qui fait la différence avec patte ; enfin, à la fois le ‘p’ et le ‘t’ sont différents, mais il y a quand même une certaine ressemblance). Notons cependant que quelques mots utilisent un peu inexplicablement une autre voyelle pour les Américains : dog, notamment, n'utilise généralement pas la même voyelle que God (il y a aussi toute la série de cloth, avec un phénomène semblable à bath mais inversé, mais je ne veux pas rentrer dans trop de détails).
  • Le ‘oo’ de poor. Il ne s'agit que d'une tendance, et elle varie selon les locuteurs et selon les mots, mais les Anglais perdent de plus en plus le son ‘oo’ (de book) en faveur d'un simple ‘o’ (celui de shore et Shaw) devant le ‘r’. Ceci est particulièrement prononcé dans des mots comme poor (qui devient homophone de pore) et your ; le mot sure peut devenir homophone de shore et Shaw. C'est moins frappant quand il y a un yod ([j]) implicite avant : dans cure ou fury, on a moins tendance à remarquer que les Anglais mettent un ‘o’, mais c'est souvent vrai. C'est moins le cas quand il y a des voyelles après (insurance a plus tendance à garder son son ‘oo’), mais cela arrive néanmoins, notamment dans certains mots : quand Ricky Gervais s'est moqué du film The Tourist à son discours d'ouverture des Golden Globes 2011 (qui a été jugé parfois un peu trop provocateur par des Américains coincés), en l'entendant j'ai cru que le titre du film était quelque chose comme The Torist.
  • La chute des ‘h’. Même si ce n'est pas considéré comme correct, les Anglais ont plus souvent que les Américains tendance à omettre les ‘h’ initiaux (il me semble en avoir remarqué dans le discours de Ricky Gervais signalé ci-dessus, mais je ne retrouve plus) ; par exemple prononcer happen comme 'appen. Attention, je ne parle pas de la perte du ‘h’ dans certains pronoms : prononcer tell him comme tell 'im est standard et n'est pas un exemple de ce phénomène ; par ailleurs, certains mots sont flottants même dans un usage standard : ce sont les Américains qui ont tendance à perdre le ‘h’ de herb (en fait, historiquement, il n'était pas prononcé : ce sont les Anglais qui l'ont ré-introduit ; de même, historiquement, il n'y avait pas de ‘h’ prononcé à habit, et il continue à ne pas y en avoir à honour). Bref, ce n'est pas si simple. Pour parler d'un autre phénomène concernant le ‘h’, on pourrait aussi signaler que pas mal d'Américains font la différence entre whine (prononcé avec [hw]) et wine (prononcé avec [w]), mais certains Britanniques s'efforcent de la faire aussi, donc ce n'est pas si discriminant que ça.
  • Le ‘t’ tapé américain. La prononciation américaine du ‘t’ intervocalique, par exemple dans un mot comme butter, est assez particulière : ce n'est ni vraiment un ‘t’ ni vraiment un ‘d’ (il n'est pas certain qu'il y ait une différence prononcée entre writer et rider), c'est une consonne tellement brève qu'elle ressemble à un ‘r’ comme on en trouve en japonais ou en espagnol (noté avec un seul ‘r’). C'est un phénomène assez discret, mais hautement caractéristique.
  • Les diphtongues avant schwa. Je mets dans ce point un certain nombre de phénomènes un peu différents liés, dans la prononciation anglaise, à la présence d'un schwa (la voyelle neutre qui débute le mot alone, notée [ə] en alphabet phonétique) après une voyelle et qui crée ou non des diphtongues, ou modifie ou non des diphtongues. Pour un Américain, le mot idea se prononce avec trois syllabes : i-dee-uh (soit, en alphabet phonétique, [aɪˈdiː.ə]) ; pour un Anglais, en revanche, la succession du schwa représenté par la lettre ‘a’ finale après la voyelle représentée par la lettre ‘e’ a donné une diphtongue qui est la même que celle qui correspond normalement à l'écriture eer : donc idea a deux syllabes ([aɪˈdɪə]) et rime avec deer ([dɪə]). De même, les Anglais ont plus tendance que les Américains à mettre une seule syllabe à real et à n'en mettre que deux à theorem (qui rime alors parfaitement avec serum). Pour un autre phénomène, prenons le mot fire : la diphtongue [aɪ] représentée par le ‘i’ devrait être suivie directement d'un ‘r’ : ceci est difficile, et aussi bien les Anglais que les Américains ont tendance à interpoler un schwa (mais ils le feraient moins souvent dans le mot fiery). Ceci peut faire de fire un mot disyllabique, et de hire et higher des homophones parfaits. Ceci concerne les Anglais et les Américains, disais-je, mais les Anglais plus que les Américains vont avoir tendance à raccourcir les deux syllabes en une triphtongue qui peut ensuite avoir tendance à devenir une simple diphtongue en perdant la voyelle du milieu : donc de [ˈfaɪ.ə] disyllabique on passe à [faɪə] avec triphtongue, et de là à [faə], voire à [faː] ; le même phénomène se produit avec tower que les anglais peuvent transformer en [taə].
  • Les ‘r’ de liaison. Je finis par un point qui est en quelque sorte le contraire et la conséquence du premier : j'ai signalé que les Anglais perdaient le ‘r’ sauf devant voyelle. Quand deux mots se suivent, le ‘r’ final du premier réapparaît si le second commence par une voyelle. Mais ce phénomène peut se produire par analogie même si le premier mot ne comportait pas de ‘r’ muet mais aurait pu en contenir un : il arrive donc assez souvent que les Anglais prononcent I saw it avec un ‘r’ entre les deux derniers mots, c'est-à-dire en faisant la même liaison que dans for it. Ceci n'arrivera pas à un Américain, pour qui le ‘r’ est mentalement vraiment un phonème.
  • [Ajout] Je devrais sans doute mentionner aussi un certain nombre de shibboleth (shibbolot ?) célèbres, tels que : schedule (prononcé [ˈskɛʤuːl] aux États-Unis et [ˈʃɛdjuːl] en Angleterre même si la prononciation américaine y gagne du terrain), issue (prononcé [ˈɪʃuː] partout, mais parfois aussi [ˈɪsjuː] ou [ˈɪʃjuː] par les Anglais), kilometer (prononcé le plus souvent avec l'accent sur la seconde syllabe aux États-Unis, et à peu près aussi souvent sur les deux premières en Grande-Bretagne), omega (prononcé avec l'accent sur la première syllabe en Grande-Bretagne, et sur la seconde aux États-Unis), ou encore la dernière lettre de l'alphabet (prononcée zee par les Américains et zed par le reste du monde, y compris les Canadiens). Ceci étant, ces différences ne sont pas très significatives, en fait : la raison est que les différences systématiques tendent à se perpétuer, alors que les différences anecdotiques de ce genre, surtout sur un mot un peu rare (comme lieutenant) ne sont pas très significatives puisque les gens entendent le mot peu de fois et infèrent une prononciation à partir d'un petit nombre d'écoutes, pas forcément naturelles : il suffit presque qu'une célébrité Américaine ou Britannique passe à la télé et le prononce de telle ou telle façon pour que ça puisse changer ; et de fait, pour toutes ces différences, on peut considérer que les deux variantes existent des deux côtés de l'Atlantique (et personnellement je mets l'accent un peu aléatoirement sur omega, parce que j'ai parlé avec des mathématiciens tant britanniques qu'américains, et au final je me représente ça comme deux variantes également acceptables du même mot).

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