David Madore's WebLog: Fourier, Fourier, et Victor Hugo

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(dimanche)

Fourier, Fourier, et Victor Hugo

Il y a dans le chapitre En l'année 1817 du troisième livre des Misérables, la phrase suivante :

Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier obscur dont l'avenir se souviendra.

Le Fourier célèbre dont Victor Hugo promet l'oubli est le mathématicien Joseph Fourier (connu essentiellement pour les séries de Fourier), tandis que le Fourier obscur que le romancier promet à une plus grande gloire est le socialiste utopiste Charles Fourier (connu pour avoir imaginé les phalanstères). Objectivement, on peut dire que Victor Hugo s'est trompé sur la première moitié de la phrase : Joseph Fourier est tout sauf oublié — outre qu'il y a une université nommée après lui, la moindre recherche Google sur le nom ne laisse pas de doute sur le fait qu'on se rappelle très bien Joseph Fourier, et que la transformée qui porte son nom est un outil scientifique extrêmement important. Il n'a pas tort sur la seconde moitié : on sait qui est Charles Fourier, et sa renommée est à peu près comparable à celle de Joseph, même si on peut quand même la qualifier d'inférieure.

Mais cette remarque est néanmoins intéressante. On pourrait facilement accuser Victor Hugo d'être ignorant ou méprisant de l'importance des sciences et spécifiquement des contributions de J. Fourier ; je pense plutôt que l'importance des travaux de ce dernier (et, à vrai dire, la manie de nommer après lui plein de choses qui ne sont que très vaguement liées à ce qu'il a fait sur la propagation de la chaleur) n'a éclaté que plus tard, et qu'en 1862 on n'en n'avait pas forcément une conscience tout à fait claire. Pour les non-mathématiciens, il faut sans doute que j'explique au moins sommairement que l'analyse de Fourier est tout ce qui part de l'idée de décomposer un signal (qu'il s'agisse d'un son, d'une image, d'une mesure physique quelconque, ou des choses beaucoup plus abstraites) périodique, voire non-périodique, en fréquences, et que cela a tellement d'applications dans des domaines tellement nombreux à la fois en mathématiques pures et dans toutes ses applications jusqu'au génie et l'informatique, qu'il serait futile d'essayer de toutes les recenser. Il s'agit d'un concept tellement fondamental qu'on pourrait le comparer à l'invention de l'écriture décimale. Soit dit en passant, si la transformée de Fourier est d'une importance extraordinaire, je pense que Fourier n'en serait pas mécontent, si j'en crois ce très célèbre passage d'une lettre de Jacobi à Legendre (Carl Gustav Jacob Jacobi, Gesammelte Werke, tome 1, Reiner, Berlin 1881, Correspondance mathématique avec Legenre, 454–455) :

Il est vrai que M. Fourier avait l'opinion que le but principal des mathématiques était l'utilité publique et l'explication des phénomènes naturels ; mais un philosophe comme lui aurait dû savoir que le but unique de la science, c'est l'honneur de l'esprit humain, et que sous ce titre, une question de nombres vaut autant qu'une question du système du monde.

M. Fourier a gagné sur les deux tableaux, puisque ce qu'il a fait a indiscutablement une utilité publique immense et sert à expliquer ou mesurer quantité de phénomènes naturels, mais qu'elle a également servi à résoudre quantité de « questions de nombres » pour le plus pur honneur de l'esprit humain.

Tout ceci n'est pas pour minimiser l'importance de l'autre Fourier, dont l'influence politique et culturelle (sur le socialisme et l'utopisme, mais aussi sur les arts, de la Commune de Paris à André Breton en passant par Dostoïevski) a été tout à fait importante, et je ne vais certainement pas chercher à trancher sur lequel des deux a été le plus méritant ou utile au genre humain (pour reprendre une formulation joliment poussiéreuse), ni même affirmer que cette question aurait un sens. Surtout que l'importance de Joseph Fourier lui-même n'égale pas forcément, je l'ai signalé, l'importance de tout ce qui a été nommé d'après lui, et on peut sans doute dire la même chose de Charles Fourier. En revanche, je m'agace beaucoup de l'attitude, que j'ai rencontrée plusieurs fois (et dont j'aime trop Victor Hugo pour l'en accuser dans le petit passage cité plus haut), de considérer que le savant, comme tout savant, n'était qu'une sorte de technicien, et que le vrai penseur, le vrai génie, c'est Charles Fourier. C'est le genre d'attitude que je dénonçais déjà ailleurs d'un petit nombre de gens qui considèrent que la science ne fait pas partie de la culture, et qu'un scientifique ne mérite de figurer parmi les grands hommes auxquels la patrie doit proverbialement reconnaissance que s'il a aussi eu une activité politique ou culturelle (à la façon de Condorcet ou Painlevé, quasiment les seuls mathématiciens enterrés au Panthéon, quand certainement Poincaré aurait dû y être ; au demeurant, aucun des deux Fourier n'y repose).

Quant à la ville de Paris, elle a choisi de n'honorer d'une voie, juste à côté de chez moi d'ailleurs, que l'utopiste (avoir deux rues Fourier serait sans doute trop perturbant). Je n'ai plus sous la main les fichiers de statistiques brutes pour pouvoir dire, dans l'ensemble de la France, lequel de Joseph et de Charles est le plus souvent référencé.

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