David Madore's WebLog: Sur les petits rituels de la vie quotidienne

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(mardi)

Sur les petits rituels de la vie quotidienne

Mon poussinet se plaint régulièrement du temps qu'il me faut pour me coucher : prendre ma douche (si je ne l'ai pas fait le matin ou si j'ai transpiré dans la journée), me laver les dents, me nettoyer les narines au sérum physiologique, aller une dernière fois aux toilettes, me laver les mains une dernière fois, peut-être prendre 1mg de mélatonine… tout ceci constitue un petit rituel du coucher qui me prend bien 15min alors que le poussinet est beaucoup plus efficace. C'est plus court que le temps qu'il fallait à Louis XIV pour se lever ou se coucher, mais ça reste agaçamment long.

Je me suis souvent plaint des langages de programmation (ou bibliothèques informatiques) où pour faire quelque chose d'aussi idiot qu'ouvrir une fenêtre et afficher un message à l'utilisateur on doit prononcer un nombre incroyable d'incantations propitiatoires (pour créer la fenêtre il faut d'abord une connexion au système de gestion de fenêtres, et pour créer cette connexion il faut, il faut, il faut), mais le reproche est peut-être injuste quand je réfléchis au fait que la vie courante impose (m'impose ? que je m'impose ?) aussi ce genre de rituels pour toutes sortes de choses qui « devraient » être rapides et faciles.

En fait, ces rituels sont plutôt des ensembles d'actions à accomplir avec des relations de dépendances entre ces actions imposant que celle-ci soit accomplie avant (ou au contraire après) celle-là : par exemple, il vaut mieux se laver les mains après être allé aux toilettes qu'avant, il vaut mieux se laver les dents après avoir pris tel ou tel truc contenant du sucre, etc. Certaines actions peuvent être réordonnées, d'autres pas. Mon poussinet a beau se moquer de moi, il oublie régulièrement qu'il vaut mieux que l'action transporter la serviette dans la salle de bain précède l'action se mouiller sous la douche et doit m'appeler au secours pour lui apporter la serviette qui sèche dans le salon sans qu'il ait à mettre de l'eau partout en allant la chercher lui-même.

Et je remarque que les relations de dépendances sont plus difficiles à retenir que les actions elles-mêmes ; ou plutôt, il est plus difficile de résoudre ces dépendances, c'est-à-dire de trouver la bonne action à faire qui ne va pas me mettre dans une impasse (impasse telle que : mouillé, sans serviette, et sans possibilité d'aller en chercher une sans mettre de l'eau partout). Le mieux est sans doute de retenir un agencement fixe d'actions qui résout les dépendances, et de le reproduire rituellement à chaque fois, mais parfois les circonstances imposent des petits changements (par exemple, deux actions peuvent être indépendantes, on peut avoir pris l'habitude de les accomplir dans un certain ordre, peut-être A puis B, et voilà qu'une nouvelle action C rendue temporairement nécessaire par une circonstance passagère, dépend de B et doit être accomplie avant A, si bien qu'on doit réordonner B et A ; cela pourrait être le cas d'un médicament que je veux prendre après m'être lavé les mains mais avant de me laver les dents parce qu'il contient du sucre).

Même après des années de répétition, il m'arrive de me tromper stupidement dans l'ordre de certaines actions. Par exemple, au cours du rituel prendre ma douche, je me rase deux fois : une fois au rasoir électrique avant de prendre ma douche, une fois au rasoir manuel (mécanique ? enfin, non-électrique, quoi) après ma douche mais avant de m'être séché le visage. (Mon problème est que j'ai les poils de barbe extrêmement fins et souples et difficiles à couper, et il n'y a essentiellement que comme ça que ça marche à peu près : le rasoir électrique sur peau sèche puis le rasoir manuel sur peau humide et sans crème à raser.) Et je ne compte plus le nombre de fois où je suis entré dans la douche pour me dire zut, je devais passer le rasoir électrique avant ou bien où je me suis séché le visage pour me dire zut, je devais passer le rasoir manuel avant.

Et quand je ne suis pas chez moi, je me sens souvent tout penaud pour accomplir quelque chose d'aussi bête que prendre ma douche : mes graphes de dépendances sont tout modifiés, je passe un certain temps à passer en revue les actions à accomplir en essayant de m'imaginer les faisant, et j'oublie toujours quelque chose, si bien que je me trouve par exemple comme un con tout mouillé dans la salle de bain et sans la serviette que j'ai oublié de prendre dans ma chambre/valise parce que j'ai l'habitude que chez moi elle traîne toujours dans la salle de bain.

On peut bien sûr se faire une checklist comme les pilotes d'avion au décollage. Mais d'une part, je me vois mal prendre un papier et stylo à chaque fois que je prends une douche pour ne pas oublier les bons moments pour me raser, finalement ça ferait surtout des items de plus dans le rituel vérifier qu'on a la dernière version de la checklist, imprimer la checklist, prendre un stylo, à mettre dans… la checklist ? D'autre part, cela soulève le problème de compiler la checklist elle-même et de s'assurer qu'elle satisfait bien à toutes les dépendances, et, pour commencer, qu'on n'a pas oublié de dépendances un peu cachées (cachées par des vérités aussi profondes et difficiles que l'eau mouille). Dans la pratique, c'est souvent à la N-ième répétition du même rituel (ratées pour toutes sortes de raisons) que je commence enfin à bien comprendre le graphe de dépendances. Et même mettre la liste par écrit n'est pas forcément simple, parce que certaines actions peuvent se diviser et se subdiviser si bien qu'on ne sait pas bien jusqu'où aller (quand je parle de me laver les dents, par exemple, c'est un petit rituel en soi : prendre la brosse à dent, mettre du dentifrice dessus, mouiller la brosse à dent — dans quel ordre vaut-il mieux faire ça ? —, brosser les dents en essayant d'atteindre chaque surface pendant environ 3 minutes, rincer l'intérieur de la bouche, bien rincer le pourtour de la bouche pour enlever les traces de dentifrice, rincer la brosse à dent, reposer la brosse à dent ; pas franchement besoin d'écrire tout ça, même s'il m'arrive d'oublier l'étape bien rincer le pourtour de la bouche et de découvrir que les traces de dentifrice séchées sont assez irritantes pour la peau).

Un rituel un peu interminable concerne le démarrage d'un véhicule à moteur. À ma première leçon de conduite de voiture, qui pourrait porter l'intitulé savoir s'installer, on m'a donné une liste de choses à faire lorsqu'on prend place pour conduire ; quelque chose comme : régler le siège en hauteur, régler le siège en profondeur (avant/arrière), régler le dossier en inclinaison, régler l'appuie-tête en hauteur, mettre la ceinture de sécurité, régler le volant en hauteur, régler le volant en profondeur, régler le rétroviseur intérieur, mettre le contact, régler les rétroviseurs extérieurs, vérifier qu'on est au point mort, enfoncer la pédale de frein, démarrer le moteur, desserrer le frein à main, contrôler, mettre le clignotant, enclencher la première, contrôler de nouveau, démarrer. Les dépendances ne sont pas forcément tout à fait évidentes, certaines sont assez faibles (il vaut mieux mettre la ceinture avant de régler les rétroviseurs pour être sûr qu'on est bien assis, mais ce n'est pas franchement essentiel) ou peuvent dépendre de la voiture (le fait qu'on puisse régler les rétroviseurs extérieurs sans avoir mis le contact, par exemple ; ou même le simple fait que certaines choses soient réglables). La checklist n'est donc pas tout à fait simple à compiler (et celle que je viens de lister est peut-être incomplète ou critiquable). C'est extrêmement court par rapport à une checklist en aviation, mais c'est quand même relativement longuet. Évidemment, si on est le seul à conduire la voiture, la liste se simplifie considérablement (un des intérêts de l'auto-école est d'invalider spectaculairement cette hypothèse et on peut se retrouver à passer juste après quelqu'un de très grand ou de très petit, donc on a intérêt à faire tous les réglages). Mais on peut ajouter d'autres items comme mettre à zéro le compteur kilométrique de trajet, programmer le GPS pour la destination souhaitée, ou brancher la dashcam sur la prise allume-cigare. En moto (où on ne m'a pas donné de liste prémâchée de ce genre), j'ai vite compris que c'était très différent : si le rituel pour démarrer la moto est plus simple que pour une voiture (la selle ne se règle pas — on a intérêt à avoir acheté une moto adaptée à sa hauteur — et le guidon non plus ; il faut surtout penser à enlever la béquille avant de partir mais les motos modernes calent exprès si on oublie ce qui est tant mieux parce que c'est mortellement dangereux sinon), en revanche il y a tout un autre rituel qui le précède consistant à mettre son équipement, et ce dernier a des dépendances qu'il m'a fallu quelques ratées avant de comprendre (si on met les gants avant le casque c'est nettement plus difficile d'attacher ce dernier ; il faut enlever les lunettes avant de mettre le casque pour les remettre après et, donc, trouver un endroit où les poser entre temps parce qu'on aura besoin de deux mains pour mettre le casque : l'endroit évident étant la selle de la moto, il vaut mieux faire tout ça avant d'enfourcher l'engin). Et à l'auto-école c'était pire, parce qu'il y avait en plus les étapes concernant l'oreillette pour recevoir les consignes du moniteur (allumer le talkie-walkie, le mettre dans une poche du blouson, mettre l'oreillette avant de mettre le casque, s'assurer qu'elle tient bien…) : remarquez, j'ai remplacé ça par une GoPro et quasiment autant d'emmerdements à insérer dans la checklist. Toujours est-il qu'il me faut bien dix minutes pour tout ça (bon, là aussi, je suis sûr que Louis XIV mettait plus de temps à monter dans un carrosse, mais je ne sais pas si c'est vraiment une bonne référence).

Ce que je ne comprends pas vraiment, c'est qu'il y a des gens qui semblent beaucoup moins embêtés que moi par des rituels interminables. Est-ce qu'en fait ils en ont et les accomplissent à une vitesse spectaculaire à force d'habitude (alors que j'ai mauvaise mémoire et que je me demande toujours hum, quelle est l'étape suivante de la douche, déjà ?) ? Est-ce qu'ils s'en foutent et font comme mon poussinet qui m'appelle pour lui apporter la serviette oubliée dans le salon (ou, si je ne suis pas là, met de l'eau partout) ? Est-ce qu'ils ont tout simplement moins de choses à faire ? Le mystère reste entier.

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