David Madore's WebLog: Sodoma de Frédéric Martel

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(vendredi)

Sodoma de Frédéric Martel

Le titre (Sodoma), le sous-titre (Enquête au cœur du Vatican), les titres et sous-titres en d'autres langues (comme en anglais : In the Closet of the Vatican: Power, Homosexuality, Hypocrisy), le mode d'édition (l'ouvrage paraissant simultanément en 8 langues et dans 20 pays), peut-être même la couverture (un cierge démesuré portant le titre en lettres énormes) suggèrent que le dernier livre de Frédéric Martel, consacré à l'homosexualité et à l'homophobie (les deux étant intimement liées) au sein de la hiérarchie catholique, vise à créer la polémique ou à faire éclater le scandale, peut-être en mode presse people (révélations explosives sur les cardinaux gay !) ; cette impression est, en fait, trompeuse : le travail tient généralement plus de l'étude journalistique minutieuse, appuyée par de nombreux témoignages, que du pamphlet (il rejette, par exemple, l'idée d'un lobby gay), et quand il s'y mêle une part de jugement, celui-ci est nuancé, Frédéric Martel n'ayant évidemment pas pour intention de dénoncer l'homosexualité mais pas non plus celle de faire un procès à l'Église catholique en général, et on devine que même s'agissant des personnages hypocrites, hiérarques homosexuels refoulés et homophobes, dont la description constelle son récit, il a souvent à leur égard une part de sympathie ou, disons, de pitié.

Il s'agit, donc, d'une enquête sur l'homosexualité et l'homophobie — quitte à dévier parfois sur d'autres sujets — parmi les dignitaires catholiques (évêques, cardinaux), et particulièrement au sein de la curie romaine (mais aussi des nonciature et primature apostoliques de différents pays). Les conclusions principales[#] de cette enquête sont que (A) l'homosexualité est non seulement fréquente dans la hiérarchie catholique, mais même majoritaire, au moins aux échelons supérieurs de cette hiérarchie, car plus on y monte, plus elle est fréquente (homosexualité étant entendu ici comme orientation, attirance sexuelle, pas nécessairement mise en pratique, ou pouvant l'être de manière variée — Martel utilise, quoique de façon pas très systématique, le terme un peu désuet d'homophilie pour parler de l'attirance) ; et (B) il y a une forte corrélation entre l'homosexualité et l'homophobie des prélats. Une conclusion additionnelle, qui déborde de la problématique de l'homosexualité mais qui la rencontre fréquemment, est que la curie est un véritable panier de crabes, dominée par des luttes de personnes parfois dévastatrices pour l'institution.

L'auteur ne se contente pas de livrer ces conclusions, il donne quelques pistes d'explications, elles aussi appuyées par des témoignages. S'agissant de (A), la raison proposée est que le jeune homme catholique qui pressent ou découvre qu'il est homosexuel — s'il n'abandonne pas purement et simplement sa religion — va naturellement chercher à se tourner vers le sacerdoce, lequel fournit à la fois une motivation ou une justification au célibat et à la chasteté (ou en sert de prétexte), et a contrario, ce jeune homme ne va pas avoir le sentiment de renoncer à grand-chose en s'interdisant le mariage (hétérosexuel !) ; ajoutons que ceci était d'autant plus fortement vrai il y a vingt, quarante ou soixante ans, c'est-à-dire pour les générations de ceux qui occupent maintenant des postes élevés à la curie, à une époque où les mouvements de libération gay étaient inexistants ou inaudibles, mouvements qui semblent maintenant incompréhensibles à ces prélats âgés. Le parcours typique semble d'abord de tenter de vivre de manière chaste, puis, comme c'est généralement trop difficile, de mener une double vie plus ou moins culpabilisée, plus ou moins connue de tous, mais évidemment jamais ouvertement assumée : l'Église tolère en fait très bien cet état de fait tant qu'il n'y a pas de vagues — attitude que Martel résume par ce slogan qui eut été en vigueur dans l'armée américaine : don't ask, don't tell. Mais évidemment, ceci conduit aussi à (B), puisque condamner publiquement l'homosexualité, ou mener un combat contre les droits LGBT, est une façon pour le prélat lui-même homosexuel d'écarter de soi les soupçons et les éventuelles vagues, sans parler de la rancune qui peut exister vis-à-vis de ceux qui vivent ouvertement quelque chose qu'on doit cacher (aux autres sinon à soi-même). Le résultat est une sorte de surenchère d'hypocrisie et d'homophobie qui est ce que dénonce avant tout l'auteur de Sodoma.

Le livre explore aussi quelques conséquences du phénomène, notamment celle, très grave, qui touche aux affaires d'abus sexuels (particulièrement sur mineurs) : la thèse de Frédéric Martel est, ici, que ces affaires ont été systématiquement étouffées en raison de la culture du secret mise en place pour protéger la double vie des prélats homosexuels. C'est-à-dire que, comme l'Église ne distinguait guère de niveau de gravité entre les relations librement consenties entre adultes de même sexe et les agressions sexuelles sur mineurs, les supérieurs de prêtres coupables d'abus sexuels en venaient à les couvrir par peur que leur propre orientation sexuelle soit exposée. Au-delà du cas des mineurs, la structure fortement hiérarchique de l'Église catholique offre à certains prélats haut placés et au tempérament prédateur un « terrain de chasse » à la discrétion assurée. De façon plus large, le fait que tout le monde au sein de la prêtrise finisse par savoir les secrets « coupables » de tout le monde fournit des armes à tous contre tous et contribue à en faire un panier de crabes (Martel n'utilise pas cette expression, mais elle reflète très bien ce qu'il décrit).

Le livre, de 632 pages, est structuré en quatre parties consacrées aux papes François, Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI (dans cet ordre ; le petit mois du pontificat de Jean-Paul I est évidemment passé sous silence). On comprend que Frédéric Martel a une certaine sympathie pour le pape actuel qui semble résolu à faire changer les choses : non pas rendre l'Église « gay friendly », on en est bien loin, mais au moins d'estomper cette surenchère dans l'homophobie, cette véritable obsession pour l'homosexualité, qui a conduit à des conséquences graves en interne et à l'extérieur, et se concentrer sur autre chose que les questions de mœurs ; et en cela, il rencontre des oppositions internes (notamment lors du synode sur la famille convoqué en 2014). Les parties dédiées aux papes précédents montrent chacun leur contribution à la mise en place de ce système d'homophobie institutionnalisée : Paul VI et sa fascination pour la pensée du français Jacques Maritain que Frédéric Martel propose comme clé de son pontificat et dont il nous explique que, lié d'amitié aux homosexuels André Gide, Jean Cocteau, Julien Green et Maurice Sachs, il a tenté de les persuader les uns et les autres soit de lutter contre leurs inclinaisons soit au moins de ne pas les révéler publiquement ; Jean-Paul II dont le conservatisme moral fut avant tout une question politique, obsédé qu'il était par la lutte contre le communisme et la théologie de la libération, prêt à toutes les alliances pour les contrer ; et Benoît XVI qui, peut-être pour des raisons personnelles, a eu une approche encore différente de l'homosexualité, insistant surtout sur la nécessité pour les homosexuels de rester abstinents et rejetant catégoriquement toute forme de culture LGBT. À l'intérieur de chaque partie, différents chapitres, pas toujours dans l'ordre chronologique, évoquent différents aspects du sujet : les gardes suisses, par exemple, les prostitués romains, ou le combat contre les avancées des droits LGBT dans différents pays, ou enfin les deux affaires Vatileaks.

Tout ce récit est parsemé de descriptions de différents personnages (typiquement des cardinaux occupant ou ayant occupé des postes importants à la curie), personnages souvent hauts en couleur, parfois nommés et parfois non (ou désignés par un sobriquet comme la Mongolfiera). C'est là qu'on peut trouver que le livre montre une certaine faiblesse : d'abord, ces portraits sont trop nombreux, on se perd entre tous ces gens, il manque cruellement un index pour s'y retrouver (même si la plupart des personnages ne réapparaissent pas) ; ensuite, on ne sait pas ce que cette multiplication apporte vraiment : au N-ième cardinal dont on nous décrit d'un côté ses positions homophobes et de l'autre son attitude excessivement maniérée ou sa façon de collectionner les jolis garçons (en portraits ou comme assistants), on finit par se dire, c'est bon, j'ai compris le message, il ne sert à rien d'aligner les exemples. D'autant que pour des raisons juridiques évidentes, aucun personnage vivant identifié n'est jamais clairement étiqueté comme homosexuel (sauf s'il l'assume lui-même, ce qui n'est essentiellement le cas que pour des prêtres défroqués) ; donc on ne peut avoir droit qu'à des insinuations. (Par exemple, s'agissant de Benoît XVI, il évoque sa grande proximité avec le beau Georg Gänswein pour qui le pape a eu toutes sortes d'attentions, et de façon plus anecdotique il fait référence à cette vidéo bien connue où on voit des acrobates torse nu effectuer devant Benoît XVI un spectacle incroyablement homo-érotique, ou encore à une phrase d'un entretien où le pape a évoqué un prostitué là où il aurait été plus logique d'imaginer une femme [franchement, cet argument me semble incroyablement faible] ; mais bien sûr Frédéric Martel n'écrira jamais que Benoît XVI est homosexuel, puisqu'il n'en sait pas plus que vous ou moi — tout au plus prend-il le soin de préciser qu'il l'imagine plutôt comme sincèrement abstinent.) Je trouve ça un peu… fastidieux. Même si je comprends bien l'intérêt de fournir quelques exemples concrets (et qui ne soient pas tous anonymisés) des thèses avancées, et même si certains des personnages décrits finissent par être bizarrement attachants dans leur humanité si pleine de contradiction. Indépendamment du lien ténu avec le sujet, l'évocation du train de vie exorbitant de plusieurs cardinaux est assez instructive.

On pourrait trouver d'autres reproches à faire à ce livre pour ce qui est de la forme : certains passages m'ont paru parfaitement gratuits, à la limite du délayage, d'autres fois c'est le style qui m'a agacé (comme la manière d'invoquer Rimbaud à tout bout de champ en l'appelant le Poète avec un ‘P’ majuscule), mais qui suis-je pour juger ? (ou à plus forte raison pour jeter la première pierre), n'est-ce pas… Dans l'ensemble, j'ai été plus intéressé que je l'avais pensé a priori par un livre que je m'étais attendu à lire très en diagonale. Ne serait-ce que pour avoir un aperçu des luttes de pouvoir entre courants et clans au sein de l'Église catholique, et des compromissions dans ses combats politiques, c'est amusant. Enfin, c'est amusant pour le non catholique (et pour l'homosexuel que j'espère pas trop homophobe) que je suis.

[#] L'auteur énonce en fait quatorze règles de Sodoma au fil du livre (de façon inégalement répartie), que je peux citer intégralement comme illustration :

  1. Le sacerdoce a longtemps été l'échappatoire idéale pour les jeunes homosexuels. L'homosexualité est une des clés de leur vocation.
  2. L'homosexualité s'étend à mesure que l'on s'approche du saint des saints ; il y a de plus en plus d'homosexuels lorsqu'on monte dans la hiérarchie catholique. Dans le collège cardinalice et au Vatican, le processus préférentiel est abouti : l'homosexualité devient la règle, l'hétérosexualité l'exception.
  3. Plus un prélat et véhément contre les gays, plus son obsession homophobe est forte, plus il a de chances d'être insincère et sa véhémence de nous cacher quelque chose.
  4. Plus un prélat est pro-gay, moins il est susceptible d'être gay ; plus un prélat est homophobe, plus il y a de probabilité qu'il soit homosexuel.
  5. Les rumeurs, les médisances, les règlements de compte, la vengeance, le harcèlement sexuel sont fréquents au saint-siège. La question gay est l'un des ressorts principaux de ces intrigues.
  6. Derrière la majorité des affaires d'abus sexuels se trouvent des prêtres et des évêques qui ont protégé les agresseurs en raison de leur propre homosexualité et par peur qu'elle puisse être révélée en cas de scandale. La culture du secret qui était nécessaire pour maintenir le silence sur la forte prévalence de l'homosexualité dans l'Église a permis aux abus sexuels d'être cachés et aux prédateurs d'agir.
  7. Les cardinaux, les évêques et les prêtres les plus gay-friendly, et ceux qui parlent peu de la question homosexuelle, sont généralement hétérosexuels.
  8. Dans la prostitution à Rome entre les prêtres et les escorts arabes, deux misères sexuelles s'accouplent : la frustration sexuelle abyssale des prêtres catholiques trouve un écho dans la contrainte de l'islam, qui rend difficile [sic] pour un jeune musulman les actes hétérosexuels hors mariage.
  9. Les homophiles du Vatican évoluent généralement de la chasteté vers l'homosexualité ; les homosexuels n'y font jamais le chemin en marche arrière en redevenant homophiles.
  10. Les prêtres et les théologiens homosexuels sont beaucoup plus enclins à imposer le célibat des prêtres que leurs coreligionnaires hétérosexuels. Ils sont volontaristes et très soucieux de faire respecter cette consigne de chasteté, pourtant intrinsèquement contre-nature.
  11. La majorité des nonces sont homosexuels mais leur diplomatie est essentiellement homophobe. Ils dénoncent ce qu'ils sont. Quant aux cardinaux, aux évêques et aux prêtres, plus ils voyagent, plus ils deviennent suspects !
  12. Les rumeurs colportées sur l'homosexualité d'un cardinal ou d'un prélat sont souvent le fait d'homosexuels, eux-mêmes dans le placard, qui attaquent ainsi leurs opposants libéraux. Ce sont des armes essentielles utilisées au Vatican contre des gays par des gays.
  13. Ne cherchez pas quels sont les compagnons des cardinaux et des évêques ; demandez à leurs secrétaires, leurs assistants ou leurs protégés, et à leur réaction vous connaîtrez la vérité.
  14. On se trompe souvent sur les amours des prêtres, et sur le nombre de personnes avec lesquelles ils ont des liaisons, « parce qu'on interprète faussement des amitiés comme des liaisons, ce qui est une erreur par addition », mais aussi parce qu'on peine à imaginer des amitiés comme des liaisons, ce qui est un autre genre d'erreur, cette fois par soustraction.

— Mais je trouve que ce n'est en fait pas là un très bon résumé du livre, parce que ces règles se répètent un peu, sont désorganisées et pas très bien énoncées, et ne couvrent pas bien tous les sujets abordés tout en en couvrent trop certains.

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