David Madore's WebLog: Comment attribuer la responsabilité des émissions de CO₂ ?

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(dimanche)

Comment attribuer la responsabilité des émissions de CO₂ ?

Je veux souligner d'emblée que la question que j'ai l'intention d'évoquer ici n'a rien de subtil ou de profond, mais il me semble assez important et je l'ai rarement entendu évoquée dans les nombreuses discussions sur le sujet. Je souligne aussi que le CO₂ est un peu un placeholder [comment on dit ça en français ?] dans l'affaire : la remarque que je veux faire n'a rien à faire avec l'écologie, c'est plus une remarque comptable (voire philosophique) qui se trouve avoir une certaine pertinence en écologie, mais je pourrais parler d'émissions de foobars bleutés à la place de CO₂ ça ne changerait rien à ce que je veux raconter.

Le point de départ, c'est que mon poussinet et moi nous interrogions sur notre empreinte carbone et sur la manière de la réduire. Le point d'arrivée, c'est que la comptabilité de la chose est tellement obscure qu'on n'en a aucune idée, mais le poussinet a acheté des indulgences permettant de prétendre que, dans un certain sens, son bilan carbone est négatif (les indulgences ont été achetées sérieusement, mais démontrent un peu l'absurdité de la démarche).

Pour qu'il n'y ait pas de doute, ce dont je prétends que ça n'a pas beaucoup de sens intrinsèque, ce n'est pas de mesurer les émissions de CO₂, c'est de les attribuer à une cause particulière ou de les imputer à une personne ou organisation pour comptabiliser son « bilan carbone » : je répète que mon problème n'est pas écologique, il est comptable ; et je ne dis certainement pas ça pour remettre en cause l'importance d'essayer quand même de dresser des bilans carbones, encore moins pour minimiser la nécessité impérieuse de contrôler ces émissions : le problème est que pour le faire, il faut d'abord que les règles comptables d'attribution de la responsabilité soient claires, et je ne sais pas si elles le sont pour quelqu'un, mais pour moi elles ne le sont certainement pas.

Au niveau mondial, la comptabilité est assez claire : la quantité totale de CO₂ émise par les activités humaines me semble plutôt bien définie (ce qui ne veut pas forcément dire qu'elle soit très facile à mesurer, mais c'est une autre question). Au niveau d'un pays, la quantité émise par ce pays est aussi assez bien définie (mais il n'est pas clair que ce soit ce qu'on veut utiliser). Mais au niveau d'un type d'activité, d'une organisation ou d'un individu, les choses se corsent nettement, parce qu'il faut répartir le total, et la façon de le faire n'est pas du tout évidente.

Généralement parlant, ce qu'on voudrait définir, c'est les émissions de CO₂ que je cause. L'ennui, c'est que le verbe causer ne veut pas dire grand-chose. Philosophiquement, il faut sans doute imaginer deux mondes parallèles, le monde actuel et un monde hypothétique dans lequel je n'existe pas (ou je n'effectue pas l'action dont je cherche à mesurer le bilan carbone) ; mais ce que signifient ces mondes possibles est hautement douteux et essentiellement dans nos têtes, comme je le signalais naguère. Et les chaînes causales, même si elles étaient bien définies, pourraient nous entraîner dangereusement loin : cf. ce fameux poème illustrant le fait que la perte d'un clou peut aboutir à la perte d'un royaume — dans le même ordre d'idées, il est possible que la moindre de mes actions ait un bilan carbone catastrophique pour des raisons idiotes et imprévisibles, ce n'est sans doute pas ce qu'on veut comptabiliser. Je comprends et partage l'idée que les Américains qui ont contribué à faire élire Trump et les Brésiliens à faire élire Bolsonaro (entre autres exemples) portent leur part de responsabilité morale dans les conséquences que ces élections auront sur l'incapacité de l'Humanité à limiter les conséquences du désastre écologique qu'elle aura causé ; mais transformer cette part de responsabilité en chiffres serait beaucoup trop aléatoire et spéculatif pour avoir un sens.

À la place, il faut fixer des règles précises d'imputation. Mais ce que ces règles devraient être n'est pas clair : il y a la place pour beaucoup d'arbitraire. Prenons l'exemple d'une voiture. Si je conduis la voiture, je suis sans doute responsable de la quantité de CO₂ qu'elle émet en brûlant de l'essence (on ne va pas l'attribuer, par exemple, aux petites bébètes et planplantes du jurassique qui ont donné naissance au pétrole dont on a tiré cette essence). Mais qu'en est-il du CO₂ émis par la construction de la voiture elle-même ? Faut-il l'imputer au client qui a acheté la voiture ? (En une seule fois ? Avec amortissement ?) Au fabricant qui l'a produite ? Au conducteur au prorata du nombre de kilomètres parcouru pendant la durée de vie du véhicule ? (Et quelle durée de vie : réelle ?: mais on ne la connaît pas à l'avance ; prévue à la conception ?: mais alors une voiture qui dépasse sa durée de vie se met soudainement à « émettre » beaucoup moins de CO₂, tandis qu'une voiture mise prématurément à la casse en « émet » beaucoup d'un coup !) Ou au prorata du nombre d'années pendant lesquelles on possède la voiture, même si elle ne roule pas ?

Et pour commencer, qu'est-ce que la quantité de CO₂ émis par la construction de la voiture ? Faut-il aussi comptabiliser le CO₂ émis par la construction des usines où la voiture a été fabriquée ? Le CO₂ émis par la construction des engins ayant servi à fabriquer ces usines ? Le CO₂ émis par les ouvriers employés à construire la voiture au prorata du nombre de véhicules que l'entreprise fabrique ? Y compris le CO₂ émis par leurs voitures ? Encore des chaînes sans fin. (Qui, in fine, doivent évidemment converger sur des valeurs finies puisque la quantité totale de CO₂ émise dans l'atmosphère est finie et qu'on ne doit compter qu'une seule fois chaque émission, mais cela n'empêche qu'on risque d'attribuer à une sorte d'Adam et Ève toutes les émissions de l'humanité.)

Et même pour les émissions de la voiture elle-même, qu'en est-il de la nature du déplacement ? Compte-t-on tous les déplacements pour celui qui les effectue ? Ou bien, s'il s'agit de déplacements professionnels, pour l'employeur ? Ou pour le client de cet employeur ? (Il faut être logique : si on « facture » au propriétaire d'un véhicule le coût écologique de fabrication de ce dernier, c'est probablement qu'on considère de façon générale que les clients sont responsables des conséquences de la production de ce qu'ils achètent.)

Ce n'est pas que ces questions sont dénuées de sens : c'est qu'il faut faire des choix comptables, un peu arbitraires, sur la manière dont on imputera les émissions de CO₂ dans une économie d'échanges assez complexe. Si je mange un steak de bœuf, est-ce moi qui suis responsable pour ma part de (l'équivalent CO₂, d'ailleurs lui-même problématique de) l'émission de méthane de la vache dans laquelle ce steak a été découpé ? Ou l'agriculteur qui l'a élevée ? Ou le boucher qui m'a vendu le steak ? Le choix est un peu arbitraire, mais de ce choix arbitraire naîtra, si on met en place des politiques à une résolution de plus en plus fine pour diminuer les émissions de CO₂, un impact réel, et il est à prévoir que la loi de Campbell montrera sa tête dans l'histoire. Que l'on impute les émissions de CO₂ dues à une activité professionnelle à l'employé, à l'employeur ou au(x) client(s) de ce dernier, on arrive facilement à trouver des situations et des cas de figure concrets où cela semble injuste, conduit à des absurdités, et où toute mesure incitative à la réduction sera faussée.

Il y a un type de problème légèrement différent que je peux illustrer sur le cas de l'électricité, en ayant à l'esprit tous ces fournisseurs d'électricité qui promettent une énergie « verte » :

Imaginons pour simplifier un pays qui produit 2000 unités de puissance d'électricité : 1000 unités sont produites par une centrale thermique à combustible fossile qui émet plein de CO₂, et 1000 unités sont produites par une source d'énergie « verte » renouvelable et n'émet pas de CO₂. Maintenant, il y a dans ce pays 2000 personnes, qui consomment chacun 1 unité de puissance. (Oui, mon exemple est débile.) Maintenant, certaines de ces personnes décident de faire un effort écologique et d'acheter leur électricité auprès d'un fournisseur qui promet que l'énergie vient de sources vertes : que va-t-il se passer ? Tant qu'ils sont moins de 1000, rien du tout. Le mix énergétique produit reste exactement le même, on décide simplement (fictivement) que n≤1000 unités de la puissance provenant de la source « verte » sont attribuées à ces n clients « verts », et la promesse de leur livrer une électricité « verte » est tenue. Mais cela ne change rien aux émissions globales du pays : les n clients ayant choisi de devenir « verts » rendent simplement plus polluants les 2000−n clients qui n'ont pas fait ce choix ! Comptablement, le client qui commande une électricité « verte » améliore son bilan individuel, mais il ne change rien à celui de la société, c'est-à-dire que son effet marginal est nul. Évidemment, si assez de gens font ça, il n'y aura plus assez d'électricité « verte » pour répondre à la demande de viriditude et l'effet marginal changera soudainement.

C'est-à-dire qu'il y a au moins trois façons différentes d'imputer les effets à la production d'une consommation individuelle d'électricité : on peut le faire en moyenne (répartir les émissions de CO₂ de la production au prorata de la consommation), on peut le faire selon les engagements comptables du fournisseur (avec l'effet pervers signalé ci-dessus que quand un consommateur demande plus d'électricité « verte », sans doute un autre consommateur en obtiendra moins et le bilan global ne changera pas du tout) ou ou peut le faire selon une estimation marginale mais elle est difficile à établir.

En tout cas, décider d'acheter de l'électricité « verte » a, il me semble, un bénéfice marginal nul sur les émissions globales, parce que tant que la production « verte » suffit à répondre à la demande « verte », cette dernière ne change rien au mix énergétique de production — et si bénéfice comptable il y a, c'est simplement en disant que l'émission de CO₂ que je faisais est reportée sur mon voisin qui n'a pas spécifiquement demandé de l'énergie « verte ».

Le problème est encore plus complexe quand on a affaire à un marché de l'énergie électrique qui varie d'heure en heure : en France, que je sache, la demande de fond est couverte par des centrales nucléaires, largement décarbonées mais difficilement modulables, mais les pics de demande sont couverts par des centrales thermiques : faut-il imputer la consommation selon le mix moyen au moment où elle se produit, ou bien selon l'effet marginal ? Le problème est encore encore plus complexe quand on se rappelle que l'électricité a un coût de transport non nul : si la production est faite à tel endroit et consommée à tel autre, à qui faut-il imputer le surcroît de production nécessaire pour couvrir les pertes en ligne ? Et le problème est encore encore encore plus compliqué quand on a affaire à un marché de l'énergie électrique au niveau d'un continent comme l'Europe où production et consommation ne s'égalisent qu'au niveau du continent mais s'échangent à des prix déterminés par le marché : quand il fait beau et que le photovoltaïque allemand produit plus que la demande allemande si bien que l'Allemagne vend son électricité à bas prix (voire à prix négatif ?) à la France, qui doit-on considérer qui émet moins de CO₂ en conséquence ? Très honnêtement, je n'ai aucune idée de comment établir des règles comptables sensées.

Bref, je ne sais vraiment pas ce que signifie au juste la quantité de CO₂ émise par un individu, ni ce qu'elle vaut pour mon poussinet ou moi. (Il y a des calculateurs d'émissions, évidemment, par exemple ici, mais il y a tellement d'incertitude dans la réponse à n'importe quelle question que le résultat final ne veut franchement pas dire grand-chose.)

Et notamment, il y a le système des crédits carbone : l'idée générale est qu'en contribuant à financer un projet qui réduit les émissions de CO₂ ailleurs on « compense » les émissions qu'on produit soi-même pour arriver à un bilan total nul, voire négatif. Mon poussinet a ainsi acheté autour de 150 tonnes de « CO₂ négatif » (en choisissant quand même des projets qui avaient l'air un peu sérieux, comme celui-ci), ce qui ne coûte pas grand-chose et permet selon la comptabilité en question de compenser ses (nos ?) émissions de CO₂ pour un certain nombre d'années. Mais ce système d'achat d'« indulgences » a-t-il vraiment un sens ? La tonne de CO₂ négatif ne coûte rien que, justement, parce que presque personne n'en achète : si on utilisait sérieusement ce système, le prix monterait en flèche faute d'offre de CO₂ négatif facile pour satisfaire la demande. Est-ce une raison pour ne pas acheter ces « indulgences » ? Non : c'est toujours mieux que rien pour un particulier qui n'est pas prêt à trouver d'autres modes d'action. Mais est-ce une raison pour pouvoir prétendre avoir un bilan carbone neutre ou négatif ? Franchement, non. Quelle est la façon équitable de tenir le bilan ? Je n'en ai aucune idée.

Je ne sais pas s'il y a une morale à tout ce que je viens de raconter, qui est sans doute assez confus parce que je n'avais pas vraiment d'idée directrice à part étaler mon ignorance. Peut-être que je suis juste ignorant et que des règles comptables précises existent déjà et que je ne les connais pas. J'ai l'impression que, comme souvent, des règles « précises » ont été établies, mais que c'est une précision purement administrative, c'est-à-dire des quantités hallucinantes de complications purement bureaucratique sur la manière de tenir la comptabilité qui ne se penchent pas sur les problèmes presque philosophiques de savoir ce qu'est une attribution équitable et juste de la responsabilité des émissions. Mais il y a une chose dont je suis sûr, c'est que quelles que soient les règles comptables qu'on adopte, comme elles seront largement arbitraires, elles comporteront des absurdités, et la loi de Campbell frappera (des entités chercheront à améliorer un bilan carbone purement comptable au détriment des émissions réelles), et il ne faudra pas s'en montrer surpris.

Ajout () : On me signale en commentaire la notion de valeur de Shapley, qui est utile du point de vue théorique pour répartir un gain (ou une perte, ou une responsabilité) commune entre les acteurs responsables de ce gain. • On me signale aussi sur Twitter cette page de J.-M. Jancovici sur le bilan carbone dont la partie comment agréger les résultats recouvre les problématiques que j'évoque (notamment dans l'approche du périmètre « global ») mais sans vraiment y répondre. Et cette page de l'Ademe qui illustre bien la complexité bureucratique que je devinais au pagraphe précédent.

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