David Madore's WebLog: Douanes : commentaire d'une photo

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(mercredi)

Douanes : commentaire d'une photo

Dans le charmant et ô combien humaniste clip de campagne de notre président pour le second tour, on voit l'image suivante (c'est autour de 1′19″ dans la vidéo sur DailyMotion, mais je ne sais pas faire un lien vers un instant précis d'une vidéo sur ce site) :

[Panneau douanes]

Comme j'ai pris le parti de parler fort peu de politique sur ce blog[#], je n'en dirai pas plus sur ce que m'inspire ce clip, ou l'apparition de ce panneau censé représenter les frontières de l'Europe. Par contre, comme je suis geek et ça je ne le cache pas, je me suis posé des questions sur ce panneau.

En arabe, il est écrit : الجمارك (ʾal-ǧamārik) — ce qui est le pluriel de الجمرك (ʾal-ǧumruk), la douane. Là j'ai le plaisir de pouvoir dire que M. Sarkozy m'a enseigné un mot d'arabe. Wiktionary m'apprend de plus que ce mot vient du turc gümrük, qui semble être le mot turc standard pour désigner les douanes (il n'a lui-même pas d'entrée dans Wiktionary, mais il en a une dans Wikipédia en turc qui parle bien des douanes). Je suppose que l'emprunt s'est fait sous l'Empire ottoman (qui parlait, si j'ai bien suivi, un turc largement mêlé de persan-lui-même-mêlé-d'arabe).

Il y a une autre chose que je remarque dans ce mot arabe, c'est la façon dont est écrite la dernière lettre, U+0643 ARABIC LETTER KAF (celle de gauche, pour ceux qui auraient oublié que l'arabe s'écrit de droite à gauche…) : si on compare les deux formes suivantes de la même lettre :

Celle de gauche est la forme « isolée »[#2] de la lettre kāf, qu'il aurait, me semble-t-il, été plus standard de trouver ici (et que votre navigateur devrait vous montrer dans le الجمارك que j'ai cité ci-dessus) ; remarquons d'ailleurs qu'elle est graphiquement identique à un lam surmonté de l'autre variante de cette lettre. La variante de droite est celle qu'on trouve sur le panneau en question, et c'est celle qui sert normalement plutôt pour la forme connectée à gauche (i.e., initiale ou médiale) de cette lettre. Je ne sais pas pourquoi c'est celle qu'on trouve ici : est-ce une bizarrerie de cette police de caractères servant pour les panneaux routiers ? Est-elle là pour plus de lisibilité ? Est-ce que la variation n'a simplement aucune importance ? C'est probablement un peu comme l'alphabet grec, où on enseigne souvent qu'il faut utiliser telle variante du bêta en début de mot et telle variante en milieu de mot, ou telle variante du sigma en milieu de mot et telle variante en fin de mot, mais en fait ces règles sont sans doute un peu arbitraires[#2b].

Ajout : J'aurais peut-être dû rendre plus clair le fait qu'il ne s'agit en aucun cas d'une bizarrerie d'orthographe (la dernière lettre du mot est indiscutablement un kāf) mais de typographie/écriture (que ce soit pour plus de clarté ou de simplicité ou je ne sais quoi, la forme isolée du kāf, dans cette police, ressemble à ce qu'on voit). En fait, cette page explique assez clairement que le fait de ne pas prendre une forme spéciale pour le kāf isolé/final est typique du persan, et que pour ça Unicode a inventé le U+06A9 ARABIC LETTER KEHEH (le nom keheh n'est pas utilisé en persan, qui appelle kāf la lettre en question, mais en sindhī, qui utilise à la fois un kāf arabe et un kāf persan appelé alors keheh). On pourrait donc transcrire le mot tel qu'il figure sur le panneau en الجمارک, ce qui donne la bonne apparence, mais ce serait un peu un non-sens (le mot n'est pas persan, la lettre est un kāf arabe, quelque inattendue que puisse être son écriture).

Revenons à la linguistique.

Le mot français douane, qui figure en-dessous, vient lui-même, apparemment via l'arabe, du mot persan دیوان (dīvān), lui aussi répandu par l'empire ottoman, où il désignait le divan du sultan, c'est-à-dire une sorte de conseil d'État (dont la porte emblématique, celle du sérail Topkapı à İstanbul, est la fameuse sublime porte qui par métonymie désignalit l'administration de l'Empire ottoman). Le mot a aussi donné en français, tout simplement, divan[#3], dont il est amusant de constater qu'il est apparenté à douane. À l'origine, un dīvān, comme peut-être l'arménien դիւան (maintenant écrit դիվան), semble désigner un recueil de textes, voire une collection de poèmes.

Bon, maintenant la question à 100 zorkmids : où cette photo a-t-elle été prise ? Et pour commencer, quelle est la troisième langue en-dessous de l'arabe et du français ? Le mot duana signifie douane en catalan, par exemple, mais je vois mal où on aurait du catalan dans ce contexte. Peut-être est-il plus plausible de penser que c'est le mot castillan aduana dont la première lettre serait tombée ou effacée ? Le centrage du mot (un peu décalé vers la droite) ne rend pas la chose invraisemblable ; et cela semble plausible si le panneau est situé à la frontière entre le Maroc (où l'on parle une forme d'arabe et, de façon officieuse mais néanmoins assez répandue, le français) et l'une des exclaves espagnoles de Ceuta ou Melilla (où l'on parle espagnol). Ceci dit, c'est un peu étrange d'avoir photographié un panneau dont une lettre serait tombée. Et à part ça, la frontière entre le Maroc et l'Espagne à un de ces endroits, d'après Google Images, elle a l'air un peu plus militarisée que ça, façon mur de Berlin dans les années '60, pas vraiment comme ce petit panneau qui pourrait être au milieu de nulle part.

Ajout : Plusieur personnes me signalent que la source est ici sur fotolia et que je ne sais pas me servir de la recherche par images dans Google Images (le truc est que j'ai bêtement cliqué sur visually similar images au lieu de descendre à pages that include matching images). Bon, ça confirme que c'est bien au Maroc, mais on ne sait pas pour autant si c'est aux frontières espagnoles ou, sinon, pourquoi l'inscription (a)duana.

Pas beaucoup de rapport, mais puisque je parlais de l'empire ottoman, je devrais mentionner que j'ai fini de lire le petit roman Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants[#4] de Mathias Énard (édité par Actes Sud). C'est l'histoire d'une visite (imaginaire !) que Michel-Ange — exaspéré que le pape Jules II se montrât si mauvais payeur — aurait fait à Constantinople en 1506, sur l'invitation du sultan Bāyezīd II pour concevoir un pont sur la Corne d'Or (dans la réalité, il semble que Michel-Ange ait bien été approché par le sultan, après Léonard de Vinci, mais qu'il ait refusé la proposition) ; et de sa réaction face à la découverte de cette ville et de ses habitants. C'est à la fois bien écrit et (pour autant que je puisse en juger) bien documenté, et ça se lit agréablement.

[#] Parce que — quelle que soit la position qu'on prenne — ça attire en général des commentaires fort stupides, alors que quand on parle, par exemple, du problème de Hadwiger-Nelson, ils sont beaucoup plus intelligents. Mais surtout parce que je n'ai pas l'impression que mes propres opinions politiques soient particulièrement originales ou intéressantes à raconter. Je ferai peut-être une exception le 6 mai, nous verrons.

[#2] Forme isolée et non finale, parce que la lettre précédente (rāʾ) ne lie jamais sur la gauche. Mais à la limite, peu importe, une forme finale serait semblable pour ce que je veux souligner.

[#2b] J'en profite en revanche pour me plaindre d'une photo telle que ci-contre[Josh Henderson en tenue de soldat devant une inscription en pseudo-arabe] qui est une photo de la série télé Over There (au moins une photo promotionnelle (film still), je ne sais pas si elle apparaît vraiment à l'écran), sur laquelle j'étais tombé en cherchant des photos du beau Josh Henderson complètement par hasard. Est-on vraiment censé croire que ce qui est écrit sur le mur derrière le soldat serait de l'arabe ? Parce qu'il faut être assez profondément nul et ignorant pour penser que ça puisse en être : ça ne ressemble même pas à de l'arabe, ce sont des lettres arabes sous forme isolée disposées un peu au hasard sur le mur. Or même si on ne connaît rien de l'alphabet arabe, on doit quand même avoir remarqué que les lettres sont reliées les unes aux autres !

[#3] Faut-il considérer qu'il est équivalent à l'anglais ottoman ? Google Images semble penser que non : apparemment les Français ont l'idée que les divans ottomans avaient un dossier et les Anglais qu'ils n'en avaient pas — mais sur quoi s'asseyait donc le sultan ?

[#4] Le titre est tiré d'une phrase de Kipling (dans Life's Handicap) : Tell them of what thou alone hast seen, then what thou hast heard, and since they be children tell them of battles and kings, horses, devils, elephants, and angels, but omit not to tell them of love and suchlike.

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