David Madore's WebLog: Pourquoi Shakespeare fait-il rimer love et prove ?

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(dimanche)

Pourquoi Shakespeare fait-il rimer love et prove ?

[Ceci est un résumé d'un débat que j'ai eu tout récemment avec deux ou trois amis férus de linguistique.]

Dans cette vidéo qui discute de la réconstitution de la prononciation de l'époque de Shakespeare, il est question (à partir de 6′) du sonnet 116, qui se termine par les vers :

If this be error and upon me proved,
I never writ, nor no man ever loved.

De nos jours, évidemment, loved (/lʌvd/) et proved (/pɹuːvd/) ne riment absolument pas. Il est possible qu'ils n'aient pas non plus rimé à l'époque de Shakespeare (i.e., que la rime soit purement graphique) ; mais David Crystal (le vieux barbu dans la vidéo), dans cet article expose des arguments assez convaincants pour expliquer que si, en citant notamment la grammaire anglaise de Ben Jonson (qu'on peut trouver en ligne ici, je recommande la version DjVu parce que la version PDF met dix secondes à changer de page sur mon ordinateur), où ce contemporain de Shakespeare écrit (page 17 de l'édition mentionnée, 37 du fichier DjVu) :

O

Is pronounced with a round mouth, the tongue drawn back to the root; and is a letter of much change and uncertainty with us.

In the long time it naturally soundeth sharp, and high; as in

chósen, hósen, hóly, fólly; ópen, óver, nóte, thróte.

In the short time more flat, and akin to u; as

cosen, dosen, mòther, bròther, lòve, pròve.

[…] It holds up, and is sharp, when it ends the word, or syllabe; as in

gó, fró, só, nó.

Except intò, the preposition; twò, the numeral; , the verb, and the compounds of it; as undò, and the derivatives, as dòing.

It varieth the sound in syllabes of the same character, and proportion; as in

shòve, glòve, gróve.

Which double sound it hath from the Latin; as

voltus, vultus; vultis, voltis.

— il confirme donc explicitement que love et prove avaient la même voyelle et de plus que cette voyelle était brève. (Dans la vidéo, les deux mots sont prononcés avec la voyelle /ʌ/ de STRUT, qui est celle de love en anglais moderne, mais comme je vais le dire je pense que c'est incorrect.)

L'explication évidente à première vue serait la suivante : à l'époque de Shakespeare, love et prove avaient la même voyelle, et pour une raison ou une autre, ces voyelles ont divergé. Mais la réalité est forcément plus compliquée, et comme je vais l'expliquer il y a un certain mystère là-dessous.

La première chose qu'il faut savoir c'est qu'en moyen anglais, love s'écrivait luve (de l'ancien anglais lufu) : la raison pour laquelle la voyelle a changé de ‘u’ à ‘o’ est purement graphique et ne reflète aucun changement de prononciation — c'est probablement simplement que dans l'écriture minime il était difficile de se repérer dans une succession de jambages, donc on a préféré écrire un ‘o’ plutôt qu'un ‘u’ avant un autre ‘u’ (qui est maintennat un ‘v’). Mais le mot love a toujours eu en anglais un ‘u’ bref. Cette voyelle a subi plus tard (après Shakespeare), dans la plupart des accents anglais (excepté celui du nord de l'Angleterre) ce qu'on appelle le FOOT-STRUT split, c'est-à-dire qu'elle a donné deux voyelles différentes en anglais moderne, le /ʊ/ de FOOT (comme dans put) et le /ʌ/ de STRUT (comme dans cut) : le mot love a pris la branche STRUT et c'est sa prononciation actuelle ; mais a priori cette division ne nous concerne pas, puisqu'à l'époque de Shakespeare elle n'avait pas eu lieu, et love devait donc avoir le ‘u’ bref commun, probablement prononcé assez près de [u] (donc avec le même timbre que la voyelle actuelle de GOOSE, mais en plus bref).

Ce point étant éclairci, passons au mystère de prove. En moyen anglais, il s'écrit avec un ‘o’ (il vient de du français normand prover), et comme l'orthographe du moyen anglais est a priori assez phonétique, il y a lieu de penser qu'il ne rimait pas avec love, disons, au XIIIe siècle (même s'il n'est pas complètement interdit de penser que les choses ne soient pas claires : déjà, en français, prover s'est bien transformé en prouver d'une manière ou d'une autre). Si ce ‘o’ était long, il se serait altéré régulièrement, au cours du XVe siècle, sous l'action du Great Vowel Shift, vers le timbre /uː/ qu'il a actuellement. Ce serait l'explication la plus plausible, mais ceci voudrait dire qu'à l'époque de Shakespeare prove aurait eu un /uː/ (long !) alors que love aurait eu un /u/ (bref !), donc la rime serait imparfaite et surtout, ceci contredit l'affirmation explicite de Ben Jonson (cité ci-dessus) selon laquelle la voyelle de prove est brève. D'où le mystère.

Comment expliquer ce mystère ? Je vois deux pistes, dont aucune ne me satisfait franchement (mais qui sont toutes les deux d'accord sur le fait que la voyelle des deux mots à l'époque de Shakespeare devait être /u/). La première est la suivante :

C'est assez déplaisant de devoir supposer que la prononciation aurait changé (fût-ce seulement chez certaines personnes) à l'époque de Shakespeare pour revenir ensuite à ce qu'elle était.

Autre explication, qui me plaît encore moins :

Cette explication pose deux problèmes : d'abord, l'écriture prove est attestée au début du XIIIe siècle d'après l'OED, donc sans doute trop tôt pour pouvoir être par imitation de love ; ensuite, on ne voit pas de raison évidente pour laquelle la prononciation de prove aurait divergé de celle de love et de above si elles ont coïncidé jusqu'au début du XVIIe.

Bref, je ne sais pas bien quoi penser. Autre sujet de mystère : pourquoi Ben Jonson, dans le passage cité ci-dessus, ne mentionne-t-il pas la prononciation de LOT (les mots comme not, hot, etc., qui ont maintenant un /ɒ/) ? Il est très étonnant que la seule prononciation qu'il mentionne pour le ‘o’ bref soit celle qui est homophone avec un ‘u’ bref (peut-être est-ce qu'il ne considère que les mots où ‘o’ finit une syllabe ouverte). Bizarrement, David Crystal (toujours le vieux barbu de la vidéo), qui a écrit tout un livre sur la prononciation de Shakespeare, ne mentionne pas non plus cette voyelle dans l'appendice du livre en question où il tente d'expliquer comment prononcer les voyelles de l'époque.

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