David Madore's WebLog: Admissions à l'ENS (en lettres)

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(dimanche)

Admissions à l'ENS (en lettres)

J'ai assisté avant-hier à la proclamation des résultats du concours lettres (A/L) de l'ENS. Le spectacle était décevant.

Contrairement aux scientifiques qui se contentent pour publier la liste d'admission d'un bête papier collé aux portes du bâtiment annexe (au 46 rue d'Ulm), que d'ailleurs presque plus personne ne vient lire vu que le résulat paraît en même temps sur Internet[#], les littéraires, eux, ont d'autres mœurs. Ils proclament les résultats, dans la cour d'honneur de l'École, devant les candidats terrorisés. Puis on procède à d'autres rituels que nous autres scientifiques ne pouvons pas comprendre : les candidats admis sont métaphoriquement élevés vers leur nouvelle condition en étant reçus dans la salle des actes au premier étage pendant que les recalés s'amassent au secrétariat du concours au rez-de-chaussée pour recevoir leurs notes. Après quoi, ils (= les recalés) ont le droit de voir les membres du jury en confession, c'est-à-dire qu'ils viennent leur demander pourquoi m'avez-vous mis 02/20 à mon oral de Français ?, pour s'entendre répondre vous n'avez pas traité la topique de la reverdie : on ne pouvait pas donner plus, Monsieur[#2]. Les agrégations de lettres (ou au moins, certaines d'entre elles) proclament aussi leurs résultats, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, ce qui ne viendrait pas non plus à l'idée des agrégations de sciences.

Je m'attendais donc à un cérémonial pompeux où un vieux Monsieur en tenue début de IIIe république (qu'on garderait dans un placard pour cette unique occasion — je parle du Monsieur pas de la tenue) s'avancerait pour annoncer d'une voie éraillé et à peine audible : Je vais donner lecture des résultats du concours d'admission à l'École normale supérieure — on ne dit pas en lettres parce que c'est la seule chose qui existe — suivi d'une succession de noms par ordre de mérite et au milieu de force pâmoison de jeunes filles entendant leur nom ou au contraire ne l'entendant pas à la fin de la liste. Eh bien non.

Les choses avaient pourtant bien commencé. Un journaliste (de France Inter je crois) était présent sur les lieux. À 12h15, Madame la Directrice (qui se fait appeler différemment quand elle prend le rôle de l'évanescente figure qu'elle joue sur le plateau de la chaîne télévisée du Sénat pour l'émission Bibliothèque Médicis, mais dont les normaliens savent bien que son identité réelle, cachée sous une perruque rousse, est celle de Mylène Farmer[#3]) a tenté une fugace et fantomatique apparition dans la cour — mais elle a échoué dans sa tentative de matérialisation et est restée bloquée dans le plan astral. Bref, les résultats ont été lus par le président du jury (et directeur adjoint de l'École chargé des lettres), lequel n'a ni la beauté diaphane et vaguement insubstantielle de la directrice ni le charme poussiéreux de l'hypothétique vieux Monsieur en jaquette et chapeau haut-de-forme. Et là, comble de la déception, il a lu les résultats par ordre alphabétique, d'une voix monocorde, dans un micro, et personne n'est tombé dans les pommes. Le journaliste s'ennuyait ferme.

Moi je dis, les traditions se perdent : si le but est de faire souffrir les candidats en les soumettant à une épreuve de nerfs, il faut l'assumer jusqu'au bout, lire les résultats par ordre décroissant (ou croissant, d'ailleurs, ce qui est différemment cruel).

[#] Du coup, même si on organise un petit goûter pour accueillir les admis et recalés et répondre à leurs questions, il est assez déserté.

[#2] Je précise que l'échange est authentique. Le commentaire portait sur le sonnet CLX du premier Livre des Amours de Ronsard. Le candidat s'était entendu demander quel mot français désigne une union entre dieux (la réponse, évidente quand on y pense, étant hiérogamie) : l'aveu de son ignorance lui avait valu un souverain mépris de la part de l'examinateur n'incitant certainement pas à la bienveillance devant cette absence de traitement de l'ô combien indispensable topique de la reverdie.

[#3] Si la ressemblance physique ne vous frappe pas, je sors mon argument massue : quelqu'un a-t-il jamais vu Monique Canto-Sperber et Mylène Farmer en même temps au même endroit ? Non ! Voilà, ça prouve bien quelque chose.

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