David Madore's WebLog: Qu'est-ce que le zen ?

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(dimanche) · Premier Quartier

Qu'est-ce que le zen ?

J'affirme souvent que je suis adepte zen. Mais en même temps, je suis toujours ennuyé de dire ça (sauf peut-être si la personne en face a lu Gödel, Escher, Bach), parce qu'on ne va pas comprendre de quoi il s'agit et probablement s'en faire une fausse idée. Même si le zen est une branche du bouddhisme (au moins historiquement), je ne me considère vraiment pas comme un bouddhiste ; et le mot « zen » a beau signifier « méditation » (passant du sanskrit « dhyāna » au chinois « chán » finalement au japonais), je ne pratique pas la méditation. Le zen tel que je le conçois n'a rien d'une religion ou d'une obédience (et je ne parlerais pas de « spiritualité » non plus) : à peine peut-on dire que c'est une philosophie. Il n'est pas ce qu'on pourrait appeler « orthodoxe », mais il n'y a rien de plus étranger à l'esprit du zen que la question de l'orthodoxie (déjà mettre un nom dessus est en quelque sorte le priver d'une partie de sa nature, prétendre y mettre des lois ou des règles, ou y honorer des maîtres est encore pire). Le zen tel que je le conçois n'a rien de mystique et est complètement étranger au mumbo-jumbo philosophico-religieux « New Age » ou apparenté. On pourrait déjà dire avec plus de justesse que c'est un état d'esprit : l'association commune de « zen » avec « calme » ou « contemplation » n'est pas fausse, mais il ne faudrait pas non plus oublier de l'associer avec « art », avec « fluidité », avec « humour ».

[Painting]Finalement, je proposerais la définition suivante du zen : « ouverture d'esprit ».

C'est vague, évidemment. Le zen est une attitude, et il n'est pas facile de la décrire. C'est un peu comme essayer d'expliquer l'humour à quelqu'un qui ne sait pas ce que c'est : ça va ressembler à quelque chose d'inutile et d'absurde, de mystique ou de fou, et ce n'est pourtant rien de tout ça et nous le savons. Il en va de même du zen : en parler est vain, ce que je fais à présent est aussi absurde que de tenter de ramasser de l'eau avec une passoire — la seule façon raisonnable est de laisser la passoire dans l'eau. (Ça c'était un exemple, pas fabuleux, certes, d'une image zen.) Vous comprenez l'humour lorsque vous riez d'une plaisanterie ; vous comprendrez le zen lorsque vous serez Éclairé (mais contrairement à d'autres penseurs du zen, je ne pense pas que ce soit difficile d'être Éclairé : c'est juste difficile d'en parler).

J'ai écrit une page Web sur le zen, mais je ne sais pas si elle aidera à comprendre quoi que ce soit. J'en doute. Il y a cependant une chose dont je suis content dans cette page, c'est le tout début : l'illustration la plus frappante que j'aie pu trouver de ce qu'est le zen, à savoir ce merveilleux tableau de René Magritte, L'Empire des lumières (ci-contre), accompagné du dialogue suivant : — Combien de maîtres zen faut-il pour visser une ampoule ? — Le cyprès dans le jardin. (Voyez ici si cette réponse vous semble vraiment obscure et si vous avez besoin d'être, euh, Éclairé.)

Le zen, c'est l'art de dépasser les barrières de l'esprit que nous créons en nous : avec nos mots (qui distinguent le clair de l'obscur, l'arbre de la fleur, et le ciel de la terre), avec notre logique (qui distingue le vrai et le faux), avec notre certitude d'être nous-mêmes et pas celui d'en face, et ainsi de suite. Le zen n'entend pas détruire les mots et la logique, car le zen ne prétend pas s'opposer à quoi que ce soit, il cherche juste à montrer comment passer au-delà de ces barrières. Mais comment raconter tout cela sans sombrer dans le mysticisme ? Voilà justement pourquoi le zen est si fragile et pourquoi nos barrières sont si fortes. Je termine donc par une parabole zen, un kōan :

Un disciple vint voir Maître Gro-Tsen et demanda, Maître, qu'est-ce que le Zen ? Gro-Tsen ne répondit rien, mais montra du doigt la Lune dans le ciel qui jouait à travers les nuages. Le disciple insista : Maître, je ne comprends pas : qu'est-ce que le Zen ? Gro-Tsen ne dit toujours rien, mais tendit une fleur au disciple et lui en fit sentir le parfum enivrant. Le disciple ne se tut pas : Maître, vous ne répondez pas : qu'est-ce que le Zen ? Gro-Tsen prit une clochette et en fit écouter au disciple le tintement cristallin.

Le disciple s'impatienta : Pourquoi, demanda-t-il, ignorez-vous mes questions ? Alors Maître Gro-Tsen répondit : Si je te dis la Lune dans le ciel qui joue à travers les nuages, te fais-je voir la Lune ? Si je te dis la fleur au parfum enivrant, te fais-je sentir la fleur ? Si je te dis la clochette au tintement cristallin, te fais-je entendre la clochette ? Comment pourrais-je te faire savoir ce qu'est le Zen ?

À ce moment-là, le disciple fut Éclairé.

C'est sans doute tout cela, le zen, et bien d'autres choses : la Lune dans le ciel qui joue à travers les nuages, la fleur au parfum enivrant, la clochette au tintement cristallin. Mais, dirait Magritte, ceci n'est pas une pipe.

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