David Madore's WebLog: Sur l'éclectisme (et sur ce blog)

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(dimanche)

Sur l'éclectisme (et sur ce blog)

Le mot éclectique vient du verbe grec ἐκλέγω (ἐκ+λέγω) dont le sens est quelque chose comme choisir parmi (extraire de, prendre en-dehors) : on remarquera que le mot élire vient du latin eligo (ex+lego) qui est le calque du mot grec en question. (J'ai toujours été fasciné de découvrir des parallèles comme ça, depuis que j'avais cru comprendre, quand j'étais petit, que atome et insecte, signifiaient tous les deux indécoupable : en fait, s'agissant du second, c'est une erreur, insecte signifie au contraire plutôt divisé en morceaux, segmenté, mais si ce n'était vrai, c'était au moins bien trouvé. Cf. aussi ce que je racontais ici au sujet du fait que composition, en grec, se dit synthèse. Zut, je veux parler d'éclectisme, et je suis déjà en train de digresser sur tout et n'importe quoi. 😉)

En fait, je considère que l'éclectisme est une de mes principales caractéristiques, mais je ne sais pas si j'utilise ce mot correctement. Le TLF définit le mot comme suit (j'abrège un peu) :

A. (Philos.) Méthode intellectuelle consistant à emprunter à différents systèmes pour retenir ce qui paraît le plus vraisemblable et le plus positif dans chacun, et à fondre en un nouveau système cohérent les éléments ainsi empruntés.

B. (P. anal.) Attitude, disposition d'esprit portant à choisir sans exclusive parmi des catégories de choses ou de personnes très diverses ; qualité d'un ensemble de choses révélant cette disposition.

Je l'utilise par extension dans un sens qui doit être quelque chose comme : Attitude, disposition d'esprit consistant à s'intéresser à tout et à n'importe quoi, sans souci particulier de cohérence. Mais du coup, qui prend tout et n'importe quoi, cela commence à devenir un auto-antonyme par rapport au sens étymologique qui était qui prend le meilleur : la célèbre phrase biblique il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus (Matthieu 22:14) est, dans l'original, πολλοὶ γάρ εἰσιν κλητοὶ ὀλίγοι δὲ ἐκλεκτοί (littéralement quelque chose comme beaucoup en-effet sont appelés peu-nombreux cependant élus, ἐκλεκτός étant un pseudo-participe passé, je ne sais pas comment les grammairiens appellent ça, du verbe ἐκλέγω), le sens est clairement que Dieu prend les heureux élus, pas tout et n'importe qu(o)i. Dieu est éclectique dans le sens original, pas dans le mien.

Enfin bref.

Je m'intéresse à tout et n'importe quoi. Mais là aussi les mots sont trompeurs : tout et n'importe quoi, en français, ça veut vraiment dire un peu de tout, sans logique particulière, pas tout. Je ne m'intéresse pas à tout (personne ne s'intéresse à tout), il y a évidemment plein de choses qui ne m'intéressent pas spécialement (parmi les choses qui semblent motiver beaucoup de gens : les voyages, le sport professionnel, le dessin, les voitures/avions/bateaux, la cuisine quand il s'agit de la faire au lieu de la manger, le vin et les autres alcools… ; parmi les choses qui semblent motiver les geeks : les jeux vidéos, les séries télé, les romans de SF ou heroic fantasy en 42 volumes de 1729 pages, etc.). Après, les choses méritent une certaine nuance, parce que parfois, même si je ne m'intéresse pas à quelque chose, je peux m'intéresser au fait que des gens s'y intéressent (la religion, par exemple), et les limites ne sont pas toujours claires, et puis il y a des exceptions (il y a des jeux vidéos que j'ai aimés, des séries télé que j'ai aimés, etc.) ; il y a des choses qui m'intéressent mais pas pour en parler (le sexe ?), des choses qui m'intéressent pour en parler mais pas pour en faire (la politique ?) ; il y a évidemment plein de choses où il m'intéresse d'écouter quelqu'un parler mais où je n'ai personnellement rien d'intéressant à dire (la musique ?). Bref, le découpage du monde en zones d'intérêts et de non-intérêts est plus complexe qu'un découpage binaire. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il n'est pas particulièrement cohérent, en ce qui me concerne, et je n'ai pas un petit nombre bien délimité de centres d'intérêts.

Je crois quand même avoir au moins une qualité, c'est que j'arrive à trouver un centre d'intérêt commun avec à peu près n'importe qui, et je suis prêt à faire des efforts pour m'intéresser à quelque chose qui ne me passionne pas a priori si ça promet une conversation fructueuse. Comme je le remarque ci-dessus, même si je ne m'intéresse pas à X, en fait, écouter quelqu'un parler de X et m'intéresser à son intérêt pour X est souvent possible : je peux souvent embrayer en lui demandant comment il en est venu à cet intérêt, combien il y passe de temps, ce genre de choses — les gens, en fait, sont toujours intéressants quand ils sont eux-mêmes intéressés.

Tout ça pour dire que je parle de beaucoup de choses sur ce blog, qu'il s'agisse de choses dont je suis « spécialiste »[#] (les maths, dans une certaine mesure l'informatique et peut-être la physique), de choses sur lesquelles j'ai acquis un petite expertise à force de m'y plonger (quelques aspects de la linguistique), des choses sur lesquelles je viens ponctuellement de me documenter assez précisément, de choses sur lesquelles je n'ai pas de connaissance particulière mais j'espère apporter un point de vue un petit peu nouveau ou différent (la philo, le droit, la politique), des points précis sur lesquels je veux émettre un avis, ou de choses sur lesquelles j'ai simplement envie de parler (ma vie, les films que je vois, les livres que je lis, les fragments littéraires que j'écris). Là aussi, les frontières entre ces domaines sont floues.

[#] Je n'aime pas ce terme, en fait, spécialiste, ou alors je ne me considère comme spécialiste de rien. (J'adore la phrase suivante de Heinlein : A human being should be able to change a diaper, plan an invasion, butcher a hog, conn a ship, design a building, write a sonnet, balance accounts, build a wall, set a bone, comfort the dying, take orders, give orders, cooperate, act alone, solve equations, analyze a new problem, pitch manure, program a computer, cook a tasty meal, fight efficiently, die gallantly. Specialization is for insects. Je ne suis probablement pas un être humain compétent selon cette liste d'exigences, mais j'espère au moins ne pas être un insecte.) Je ne sais plus où, j'avais lu André Weil expliquer qu'il s'était donné pour but, en mathématiques, d'en savoir sur tout domaine un peu moins que le spécialiste mais un peu plus que le non-spécialiste (et qu'il avait « évidemment » échoué), mais j'aime bien cet état d'esprit.

Et justement, il y a une chose que je veux souligner : mes centres d'intérêts sont peut-être nombreux et difficiles à cerner, mais ils sont connexes au sens où je pense qu'il est impossible de les séparer en deux domaines généraux sans qu'il y ait plein de sujets qui prennent un malin plaisir à se rattacher aux deux.

Et c'est notamment pour expliquer ça que j'écris cette entrée. « On » m'a plusieurs fois demandé : pourquoi ne sépares-tu pas ce blog entre un blog mathématique et un blog non-mathématique ? On, dans l'histoire, n'est pas du tout intéressé par les maths mais intéressé par le reste ; mais je conçois que pour d'autres valeurs de on, ce serait le contraire : j'imagine qu'il y a plein de mes lecteurs qui n'ont absolument rien à b****er des histoires des jardins que je visite en Île-de-France ou de quand je parle de linguistique ou de mes délires philosophiques, et ça ne me vexe pas du tout, c'est normal, j'ai moi-même plein d'amis aux goûts tout aussi éclectiques que les miens, et évidemment ils ne sont jamais identiques aux miens, donc certaines des choses qui les passionnent m'emmerdent plus ou moins.

Mais ce que je prétends, c'est qu'un tel découpage est impossible à faire. Je peux imaginer que chacun de mes lecteurs aurait envie que je fasse un découpage de ce blog en les bouts qui l'intéressent et les bouts qui ne l'intéressent pas, mais il y aurait autant de découpages que de lecteurs. Moi, je perçois une profonde unité entre toutes les choses que l'on peut savoir (et peut-être même quelques autres), et une profonde unité au sein de ce qui m'intéresse.

Concrètement, si je faisais un blog de maths et un blog de non-maths, où est-ce que ça laisserait la physique, par exemple ? Si je fais un blog scientifique et un blog non-scientifique, l'informatique serait coupée en deux entre sa partie science et sa partie technique (d'ailleurs, je pense que on ne s'intéresse pas trop à cette dernière). Quand je parle de la différence entre ‘A’, ‘Α’ et ‘А’ dans les systèmes d'écriture en général et dans Unicode en particulier est-ce que ça rentre dans la partie science et techniques ? Et la linguistique, est-ce que je range ça dans les sciences ? Et quand je parle de vulgarisation mathématique, est-ce que c'est encore des maths ? D'enseignement des mathématiques ? Quand j'écris des fragments littéraires qui s'appuient sur les maths ? Quand je décris mon propre ressenti personnel devant tel ou tel aspect des maths (la symétrie, les ordinaux…) ?

Je suppose que la plupart des mathématiciens sont, à différents degrés, comme moi, c'est-à-dire qu'ils tendent à voir l'ensemble du monde à travers le prisme des mathématiques (ne serait-ce que pour des choses idiotes : par exemple, dès que des types ou catégories — j'emploie ici ces mots au sens courant, pas au sens mathématique — s'intersectent, commencer à penser leur diagramme de Venn, se demander ce qu'il y a dans chaque case ou combinaison booléenne ; ou encore, veiller scrupuleusement à comprendre les modalités et l'ordre des quantifications dans n'importe quel énoncé). Donc à la limite, ma pensée est complètement impossible à séparer des mathématiques : je suis incapable de penser autrement que comme ça. S'il y a des gens pour s'imaginer que ça me rend incapable d'apprécier la poésie ou la musique, de faire preuve d'empathie ou de discernement psychologique, ou encore de comprendre que le monde n'est pas toujours logique, je ne sais pas bien quoi répondre à part que c'est idiot (par contre, m'intéresser aux mécanismes qui font que les gens pensent ça, c'est fascinant ☺). Mais c'est pour dire que tout ce que je raconte a toujours un certain lien, à un certain niveau, avec les maths, simplement parce que c'est comme ça que je pense : par exemple, quand je dis que mes centres d'intérêts sont connexes, je pense vraiment à la définition d'un espace topologique connexe en mathématiques (qu'on ne peut pas partitionner en deux ouverts).

J'ai essayé d'introduire des catégories pour les entrées dans ce blog, mais c'est un peu un échec (il y a plein de choses qui rentrent mal dans les catégories, et la catégorie maths est trop énorme, je devrais la subdiviser mais je ne sais pas bien comment m'y prendre concrètement). Cela fait partie, aussi, de ma façon de penser, que j'aime bien faire des typologies et des classifications, mais qu'en même temps j'ai du mal parce qu'à chaque fois que je le fais je me rends compte que toutes les frontières sont floues et que tout est à cheval sur tout (ce n'est pas de ma faute, évidemment, le monde est comme ça).

Bref, pour mes lecteurs qui s'intéressent à certaines des choses que je raconte mais pas à toutes, et de loin, je peux simplement dire que c'est normal, je conçois difficilement qu'il en soit autrement, je suis conscient du « problème », j'en suis navré, mais je pense qu'il est structuralement insoluble. (Par contre, ça ne sert vraiment à rien de poster un commentaire sur une entrée pour dire tout ça n'avait aucun intérêt comme il m'arrive — rarement — d'en recevoir.)

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