David Madore's WebLog: Nous sommes tous Charlie — et maintenant on fait quoi ?

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(jeudi)

Nous sommes tous Charlie — et maintenant on fait quoi ?

Ma position générale sur le terrorisme est qu'il est le plus souvent préférable de l'ignorer. Non tant parce que le nombre de morts provoqués par le terrorisme est très petit face à d'autres formes de mortalité, même liées au crime ou à la bêtise, mais surtout parce que le but du terroriste est d'attirer l'attention sur lui et sur la cause pour laquelle il croit combattre, et que la façon la plus évidente de ne pas le laisser gagner son combat idéologique est de le faire tomber dans l'oubli. À celui qui veut susciter la haine ou la terreur, la réponse la plus pertinente est sans doute l'indifférence et le mépris. Et surtout, c'est la réponse la moins susceptible d'encourager d'autres à passer à l'acte.

L'ennui est que cette stratégie a ses limites : preuve en est que tout le monde connaît le nom d'Érostrate (ou, si on ne le connaît pas, on peut lire son exploit sur Wikipédia), et que ses épigones n'ont manifestement pas fini de se multiplier. Parfois, ignorer et passer à autre chose s'avère soit pratiquement impossible soit symboliquement odieux. Comment, donc, faut-il réagir face aux Érostrates de ce siècle ?

Je n'ai pas de réponse ; et je n'ai pas l'impression que qui que ce soit en ait (ou alors, il ne parle pas assez fort).

On peut bien sûr écarter certaines mauvaises réponses. Se laisser terroriser, bien sûr, est une mauvaise réponse ; abandonner la liberté que les terroristes voulaient attaquer, ou plus subtilement abandonner des libertés essentielle en échange d'une sécurité temporaire, en sont aussi. Pas plus qu'on ne devrait s'interdire d'en rire, ou s'interdire d'en pleurer.

Je pense qu'il ne faut pas se moquer du fait qu'on découvre — fût-ce timidement et a minima — le sens du mot fraternité. Les occasions qui unissent un pays sont bizarres dans leur diversité (un exploit sportif, l'arrivée d'un candidat répugnant au second tour d'une élection importante, un acte criminel), mais que ce soit dans la joie ou dans la colère, cette unité découverte est sans doute bénéfique, à plus forte raison si elle dépasse les frontières du pays.

Mais je crois que nous devons aussi tous garder une pensée à l'esprit. Autant il est tenant de se figurer que nous faisons partie de la team civilization contre la team barbarity, nous devons bien nous rappeler que la matrice dont surgit la bête immonde, ce n'est pas l'« Autre », c'est Nous, nous l'Humanité, qui sommes capable du pire comme du meilleur, et chaque acte condamnable auquel nous assistons, de la petite vexation au crime le plus abominable, doit nous le remettre en mémoire. Car il est tentant de mettre la faute de l'Autre sur le compte de son idéologie (que nous ne partageons pas nous qui faisons partie de la team civilization), et c'est certainement vrai dans une certaine mesure. Je ne pense vraiment pas que je sois du genre à aller tirer à l'arme automatique sur des humoristes qui m'auraient moqué ou auraient insulté les figures que je révère. Mais ce serait aussi bien présomptueux que de croire que les vertus que je veux ériger en antithèse de la barbarie sont forcément chez moi cultivées à une perfection telle qu'il n'y a aucune leçon à retirer pour moi-même dans les actions de l'Autre.

La tolérance, notamment, est une vertu dont il est facile de s'imaginer paré en s'inventant des hommes de cire. [Je cherche ici une métaphore comme brûler des hommes de paille évoque les faux arguments ridicules qu'on invente pour démolir la position adverse dans un argument — les hommes de cire, sans autre raison à la comparaison qu'une vague image de musée Grévin mental, feraient référence à des ennemis un peu fictifs qu'on exhibe ou même invente pour montrer qu'on est capable de tolérer la différence et l'opposition d'opinions.] Voici un indice : si on s'imagine être tolérant parce qu'on arrive facilement à tolérer X, ce n'est probablement pas X qu'on devrait utiliser comme jauge de notre tolérance — presque par définition, ce qu'on a le plus de mérite à tolérer est ce qu'on a le plus de mal à tolérer, et ce qu'on a le plus de mal à tolérer est ce qu'on a le moins envie de donner en exemple ou même de mentionner. (Pour ceux qui trouvent mon propos obscur, voici une page qui développe une idée relativement proche, même si les exemples utilisés me paraissent peut-être un chouïa simplistes ou anecdotiques.)

Et voici le paradoxe : la réponse idoine au terroriste est sans doute d'être meilleur que lui ; mais se dire qu'on est forcément (ou qu'on va être) meilleur que lui n'est peut-être pas le bon premier pas pour arriver à l'être.

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