☞ Les prescriptivistes en typographie m'énervent
J'ai déjà dû expliquer plusieurs fois ici que
les prescriptivistes m'énervent,
opinion qui semble assez largement répandue en matière, disons, de
grammaire, mais je ne sais pas pourquoi les prescriptivistes en
matière de typographie, qui sont pourtant tout aussi pénibles,
semblent largement échapper aux
critiques[#]. Je pense aux gens
qui, généralement armés du Lexique des règles typographiques en
usage à l'Imprimerie
nationale[#2][#3],
viennent vous expliquer que c'est comme ceci-cela qu'il faut
faire, par exemple qu'en français (ou en bonne typographie
)
on doit mettre une espace insécable avant certaines
ponctuations ou je ne sais quoi du genre. Ma position en matière de
typographie est que c'est à l'éditeur du texte de faire des choix
réfléchis, et que la cohérence a bien plus d'importance que la
tradition. Et ça m'énerve d'autant plus qu'on vienne m'expliquer la
manière dont je devrais
typographier les choses que j'ai
souvent réfléchi de façon très poussée à la question, et fait un choix
en toute connaissance de cause, bien plus que la personne qui vient
m'emmerder en me critiquant parce que je ne suis pas telle ou telle
règle traditionnelle.
[#] Peut-être parce que les critiques contre les prescriptivistes viennent avant tout de linguistes, et que les linguistes s'intéressent notoirement plus à la langue parlée qu'écrite, et plus à la langue écrite que typographiée (pourtant, j'aurais tendance à dire que l'étude descriptive de la typographie et de son histoire a autant sa place dans la linguistique que l'évolution des phonèmes indo-européens).
[#2] L'ironie est que ce Lexique ne prétend absolument pas être une norme prescriptive : c'est un guide interne des usages de l'Imprimerie nationale, laquelle a fait des choix que je respecte, et d'autres que je trouve idiots. Indépendamment de ses choix, le Lexique lui-même est, d'ailleurs, épouvantablement mal organisé et confus, parfois carrément incohérent.
[#3] Ce ne sont pas
tous des Français, bien
sûr. Ici
sur Reddit quelqu'un réclame une official
proof
que seul le caractère U+2019
RIGHT SINGLE QUOTATION MARK est correct
tandis que le caractère U+0027
APOSTROPHE est wrong
. Si on veut un
exemple de ce que sont les prescriptivistes bornés, il se pose-là,
lui.
Maintenant, je conviens aussi que ça peut être intéressant d'expliquer mes choix. Je l'avais déjà fait dans ce billet consacré à la ponctuation à la fin des formules mathématiques (et qui illustre assez bien le genre de raisonnements que j'ai tendance à mener pour faire mes choix), et pourquoi je ne suis pas d'accord avec la règle traditionnelle. Comme j'ai récemment expliqué sur Bluesky mes choix en matière d'apostrophes, je me dis que je peux faire l'effort de reprendre ces explications sur ce blog en les développant. Autrement dit : détailler pourquoi je préfère mes apostrophes droites et pas courbes.
TL;DR pour ceux qui veulent la réponse sans lire mes 42 pages d'explications : c'est parce qu'utiliser une apostrophe droite tout en gardant des guillemets simples courbes permet de distinguer l'apostrophe des guillemets simples (et notamment du guillemet simple fermant), ce qui présente un gain de clarté et de lisibilité à la fois par rapport à la typographie traditionnelle (qui utilise le même glyphe pour l'apostrophe que pour le guillemet courbe simple fermant) et par rapport à la machine à écrire (qui a introduit le glyphe de l'apostrophe droite mais qui s'en sert aussi comme guillemet simple ouvrant et fermant).
Mais on ne lit pas un billet du blog de David Madore pour avoir la version courte, donc partons dans les 42 pages d'explications.
Pour être bien clair, je ne prétends pas, moi, prescrire quoi que
ce soit : j'explique pourquoi moi j'ai fait un choix, pourquoi je
préfère personnellement ce choix (en l'occurrence, que mes apostrophes
soient droites, quitte à choquer les typographes traditionalistes), et
pourquoi ce choix est mûrement réfléchi, mais je ne vais pas me
plaindre si vous ne le suivez pas : je n'ai aucun problème à lire un
texte qui utilise des conventions différentes. Simplement, quand on
vient me dire que c'est inacceptable
dans un document
soigneusement typographié, ou que c'est des chiures de mouche
,
ou que c'est horrible
, ou essayer de m'intimider
à me
faire croire que c'est moche, ça me sort un peu par les trous de
nez.
☞ Distinguons « caractères » et « glyphes »
Expliquons d'abord les termes du débat. Je veux parler
de trois caractères et de trois
glyphes. Je dois bien
sûr expliquer la différence entre
un caractère
et un glyphe
: dans mon usage de ces mots
dans ce billet, le caractère est la fonction jouée dans le
texte, et le glyphe est sa représentation
graphique[#4]. Toute la
question va être, justement, de savoir quel glyphe servira à
représenter visuellement quel caractère.
[#4] Bon, quelque part
entre les deux, il y a sa représentation informatique qui est le
codepoint Unicode (qui n'est ni purement sémantique ni purement
graphique), même si on parle normalement de caractère
Unicode. A priori la discussion que je tiens est indépendante
d'Unicode, mais pas complètement quand même, parce que le fait
qu'Unicode ouvre telle ou telle possibilité est pertinent quand il
s'agit de choisir ce qu'on va faire.
Les trois caractères pertinents ici sont l'apostrophe, le guillemet simple ouvrant et le guillemet simple fermant.
☞ L'apostrophe
L'apostrophe, c'est un caractère grammatical (je veux dire que son
usage fait partie de la grammaire de la langue, en l'occurrence je
parle du français mais c'est très semblable en anglais) : en français
comme en anglais il sert à marquer certaines élisions ou contractions,
par exemple l'article défini le
ou la
en français
devient l'
devant voyelle (sa voyelle étant remplacée par ce
caractère apostrophe, donc) ; mais en anglais, il a aussi un rôle
important pour marquer la possession (comme
dans : David's blog
).
Ce qui constitue exactement une apostrophe est, évidemment, une
question épineuse, et je ne prétends pas avoir une réponse parfaite,
certainement pas une réponse pour toutes les langues de l'univers.
Pas mal de langues écrites en alphabet latin utilisent un signe ayant
au moins vaguement l'apparence de l'apostrophe pour marquer une forme
d'élision ou de contraction, donc je suis tenté de considérer que
c'est toujours le même caractère quand il s'agit de ce type d'usage.
Mais par exemple le caractère marquant le son [ʔ] en hawaïen (par
exemple dans le nom Hawaiʻi
) n'est, à mon sens, pas une
apostrophe : son usage est bien différent, et il est généralement
convenu qu'il vaut mieux utiliser un glyphe différent. Mais les
choses ne sont jamais parfaitement
nettes : le caractère qui sert à marquer une absence de voyelle
initiale dans certaines transcriptions des syllabes du chinois (par
exemple dans le nom de la ville 西安
,
transcrit Xī'ān
) ou du japonais (par exemple dans le prénom じゅんいちろう
), transcrit Jun'ichirō
parce
que le découpage en syllabes est ju-n-i-chi-ro-u
) ne marque
certainement pas une élision mais un hiatus, et se rapproche donc
plutôt vaguement de l'usage hawaïen (en ce sens que ça marque un début
de syllabe dont la consonne n'est pas apparente), et pourtant on a
tendance à le classer comme une apostrophe. Et je ne préfère pas
rentrer dans la question de la
transcription[#5] du ʾalif et
de la hamzaẗ arabes (la hamzaẗ instable ressemblerait pas mal à une
apostrophe — stable elle ressemblerait plutôt au coup de glotte
hawaïen). Bref, It's Complicated®, mais ce
n'est pas pour autant que le concept d'apostrophe est dénué de sens.
Convenons donc que je me limite à l'apostrophe des langues en alphabet
latin (pas des transcriptions) qui s'en servent à marquer quelque
chose de proche de son usage en français ou en anglais (élision,
contraction, ou distinction grammaticale inaudible à l'oral).
[#5] Pour mémoire, même
si historiquement dans les langues sémitiques la lettre ʾalif a pu
servir à noter le coup de glotte [ʔ], ce rôle est dévolu en arabe à la
hamzaẗ (qui n'est pas vraiment une lettre autonome), et la lettre
ʾalif en arabe sert soit à noter l'allongement de la voyelle ‘a’
(selon la même logique que l'allongement des voyelles ‘i’ et ‘u’ sont
notées par les consonnes ‘y’ [yāʾ] et ‘w’ [wāw]) soit simplement à
porter la voyelle en début de mot ; il est vrai que commencer un mot
par une pure voyelle n'a pas vraiment de sens en arabe (si c'est le
cas, on parle de hamzaẗ instable
et la voyelle va tomber
derrière une autre voyelle), tandis que pour les mots commençant par
un coup de glotte (hamzaẗ stable
), l'arabe utilise la
combinaison ʾalif + hamzaẗ à l'écrit. Les choses sont d'autant plus
confuses que la
norme ISO 233-1
(qui vise à transcrire de façon extrêmement précise
l'écriture de l'arabe) utilise ‹ʾ› pour transcrire ʾalif et
‹ˈ› (ou ‹ˌ›) pour transcrire la hamzaẗ, tandis
que ISO 233-2
(norme simplifiée qui vise plutôt à transcrire la langue) utilise ‹ʾ›
pour transcrire la hamzaẗ (sauf en début de mot), et ne transcrit pas
ʾalif sauf dans la mesure où l'allongement du ‘a’ est noté par un
macron (pas Macron le président français : macron le diacritique barre
au-dessus).
☞ Les guillemets
Le guillemet simple, c'est autre chose. Le guillemet est un caractère de ponctuation, qu'on peut qualifier de para-grammatical ou para-linguistique (je veux dire que son usage est plus éloigné du cœur de la langue que l'apostrophe, on peut dire qu'il fait plus partie du méta-texte que du texte), qui sert à marquer des citations ou des quasi-citations (par exemple les guillemets d'ironie). Il y a différentes sortes de guillemets, représentés par des glyphes différents : guillemets en chevrons doubles «comme ça», guillemets en chevrons simples ‹comme ça›, guillemets en virgules doubles “comme ça”, guillemets en virgules simples ‘comme ça’, guillemets droits doubles "comme ça", guillemets droits simples 'comme ça', et ce ne sont pas les seuls. Il n'y a pas de signification claire uniforme entre ces différentes sortes de guillemets : on ne peut pas dire que les guillemets doubles signifient ceci et les guillemets simples signifient cela, c'est une question de conventions typographiques (je vais parler des miennes ci-dessous). Pire encore, il n'y a même pas de convention uniforme sur quel guillemet s'apparie avec lequel, et ça dépend souvent de la langue : en allemand, par exemple, on a tendance[#6] à apparier les guillemets »comme ceci«, ›comme ceci‹, „comme ceci“ (peut-être que ‚comme ceci‘ serait logique pour compléter la série, mais je ne sais pas si ça se trouve vraiment). Quant aux guillemets droits "comme ceci" ou 'comme cela', ils n'existent en gros que dans un contexte informatique, je vais y revenir.
[#6] J'écris on a
tendance
parce que je rejette l'idée qu'une langue impose un style
particulier de guillemets (ou des conventions typographiques), et à
plus forte raison que ça fasse partie des règles grammaticales de
cette langue : disons qu'elle a tendance à les préférer, mais je
comprends parfaitement que, par exemple, dans un texte ou corpus qui
mélange de l'allemand et du français, on utilise les mêmes guillemets
tout du long, selon l'argument que l'uniformité typographique doit
primer sur la préférence linguistique. Cf. ce que j'écrivais
dans ce billet.
Du coup, si je veux m'en tenir au plan strictement sémantique quand
j'utilise le terme caractère
, je devrais dire qu'il existe
juste le guillemet ouvrant et le guillemet fermant, qui se déclinent
en différentes saveurs qui dépendent de la convention typographique en
cours. Le guillemet simple est une représentation graphique de
certaines saveurs de guillemets dans certaines conventions
typographiques. Qu'on m'accorde néanmoins la commodité de langage de
parler des guillemets simples ouvrant et fermant comme des
caractères.
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