Vous êtes sur le blog de David Madore, qui, comme le
reste de ce site web, parle de tout et
de n'importe quoi (surtout de n'importe quoi, en fait),
des maths à
la moto et ma vie quotidienne, en passant
par les langues,
la politique,
la philo de comptoir, la géographie, et
beaucoup de râleries sur le fait que les ordinateurs ne marchent pas,
ainsi que d'occasionnels rappels du fait que
je préfère les garçons, et des
petites fictions volontairement fragmentaires que je publie sous le
nom collectif de fragments littéraires
gratuits. • Ce blog eut été bilingue à ses débuts (certaines
entrées étaient en anglais, d'autres en français, et quelques unes
traduites dans les deux langues) ; il est
maintenant presque exclusivement en
français, mais je ne m'interdis pas d'écrire en anglais à
l'occasion. • Pour naviguer, sachez que les entrées sont listées par
ordre chronologique inverse (i.e., celle écrite en dernier est en
haut). Cette page-ci rassemble les dernières
20 entrées (avec un lien, à la fin,
pour les plus anciennes) : il y a aussi un tableau par mois à la fin
de cette page, et un index de toutes
les entrées. Certaines de mes entrées sont rangées dans une ou
plusieurs « catégories » (indiqués à la fin de l'entrée elle-même),
mais ce système de rangement n'est pas très cohérent. Le permalien de
chaque entrée est dans la date, et il est aussi rappelé avant et après
le texte de l'entrée elle-même.
You are on David Madore's blog which, like the rest of this web
site, is about everything and
anything (mostly anything, really),
from math
to motorcycling and my daily life, but
also languages, politics,
amateur(ish) philosophy, geography, lots of
ranting about the fact that computers don't work, occasional reminders
of the fact that I prefer men, and
some voluntarily fragmentary fictions that I publish under the
collective name of gratuitous literary
fragments. • This blog used to be bilingual at its beginning
(some entries were in English, others in French, and a few translated
in both languages); it is now almost
exclusively in French, but I'm not ruling out writing English blog
entries in the future. • To navigate, note that the entries are listed
in reverse chronological order (i.e., the latest written is on top).
This page lists the 20 latest (with a
link, at the end, to older entries): there is also a table of months
at the end of this page, and
an index of all entries. Some
entries are classified into one or more “categories” (indicated at the
end of the entry itself), but this organization isn't very coherent.
The permalink of each entry is in its date, and it is also reproduced
before and after the text of the entry itself.
Notice : Le texte qui suit est le
contenu d'un email que j'ai écrit la semaine dernière en réponse à un
étudiant qui s'inquiétait de l'avenir des mathématiques (à l'ère de
l'IA), et se demandait s'il devrait se tourner vers une
carrière différente. Après l'avoir envoyé, j'ai pensé qu'il serait
opportun de le rendre public au cas où il pourrait en aider d'autres
qui font face aux mêmes inquiétudes. Le texte original est en
français, et je mets aussi une traduction anglaise que
j'ai demandé
à faire paraître sur le
blog Proofs
and Prompts (blog collectif de mathématiciens sur le thème
de l'IA et des maths). Le texte est tel que je l'ai
écrit dans mon mail : j'ai résisté à la tentation de le remanier, j'ai
seulement retiré les passages pouvant identifier l'étudiant et pour
corriger quelques fautes grammaticales embarrassantes.
Aucune IA n'a été utilisée pour l'écriture du texte en
français (non, non, je n'écris ni mes mails ni mes billets de blog
par IA), en revanche Google Translate a été utilisé comme
point de départ pour la traduction anglaise (que j'ai ensuite
éditée).
Cher […],
Je ne vais pas te mentir : la communauté mathématique, moi inclus,
est extrêmement inquiète de ce qui se passe. Certains collègues sont
plus optimistes que d'autres, mais nous nous demandons tous où nous
allons (et le problème va évidemment bien au-delà des
mathématiques).
Je suis en tout cas tout à fait d'accord avec ce que tu écris (et
ton mail montre que tu saisis très bien la situation). Je suis moi
aussi persuadé que les boîtes d'IA ne sont pas préoccupées par la
science (si elles l'étaient elles auraient donné plus de détails, par
exemple sur l'ensemble des problèmes qu'elles ont essayé de résoudre,
sur les moyens mis en œuvre, etc.). Elles veulent juste entraîner et
vendre leurs modèles, elles ont choisi les maths comme terrain de
guerre et d'entraînement, et ça cause énormément de mal à la science.
Je rejette moi aussi l'idée que les maths deviennent une espèce de
math vibing, où il faut comprendre ce qu'un ordinateur a compilé,
trituré et vomi dans un fichier comme tu l'écris très bien.
Ma vision des maths est qu'elles ont pour but de comprendre le
monde, pas de résoudre des problèmes. Les problèmes ouverts ont été
posés dans l'espoir qu'ils servent de jalons pour comprendre les
choses et découvrir de nouvelles théories, comme motivation pour
susciter des recherches et des questionnements. Les boîtes d'IA s'en
servent maintenant de façon largement destructive en les
collectionnant comme des trophées, en apportant des solutions qui ne
suscitent pas de compréhension. Nous sommes nombreux à être en
colère.
Mais je pense que c'était aussi en partie notre faute en tant que
mathématiciens d'avoir accordé trop d'importance aux « problèmes
durs » et à la gloire qui s'attache à leur résolution (comme la
médaille Fields), et d'avoir parfois cru que les mathématiques étaient
une course au résultat au lieu d'une collaboration pour comprendre le
monde.
Je ne sais pas comment ça va finir, donc je ne peux certainement
rien te promettre. Mais je sais que « comprendre » est une activité
humaine, que les ordinateurs ne peuvent pas faire à notre place (même
s'ils résolvent les problèmes mieux que nous, ça ne sert à rien s'il
n'y a pas des humains qui comprennent). Peut-être que la recherche
mathématique va tourner plus son intérêt vers la quête des questions
intéressantes, ou des points de vue éclairants ou une exposition
élégante (y compris au grand public), que la course aux réponses aux
problèmes difficiles : c'est ce que j'espère.
(‘I wish it need not have happened in my time,’
said Frodo. ‘So do I,’ said Gandalf, ‘and so do all who live to see
such times. But that is not for them to decide. All we have to
decide is what to do with the time that is given us.’
—J.R.R. Tolkien, The Fellowship of the
Ring, book I, chap. 2.)
Je pense sincèrement que nous avons besoin de plus de
mathématiciens (humains !) pour comprendre un monde toujours plus
complexe et confus ; et aussi pour apprendre, soit à se servir
intelligemment de l'IA sans devenir bêtes nous-mêmes, soit à ne pas
s'en servir, mais en tout cas à la gérer utilement.
Donc je ne peux pas te faire de promesse sur ce qui arrivera
demain. Manifestement tu as très bien compris les difficultés
actuelles (mieux que certains de mes collègues chercheurs). Je
comprends tout à fait si tu décides de quitter les maths pour un autre
domaine […] : c'est justement le rôle de cette formation de te
permettre de décider ce que tu préfères et ce qui te semble le plus
intéressant et utile. Mais ce que je peux dire avec certitude, c'est
que si l'arrivée des IA dégoûte les étudiants prometteurs de faire des
mathématiques, ce sera le pire mal qu'elles auront fait à cette
science.
[…]
Bien cordialement,
— David A. Madore
[Translation anglaise de ce qui
précède.]
Notice: The following text is an
email I wrote a week ago to a student expressing worries about the
future of mathematics (in the era of AI) and wondering
whether they should turn to a different career. After sending it, I
decided it would be worth making public in case it could help others
faced with similar worries. The original text is in French, and what
follows is the English translation which
I asked
to publish on
the Proofs
and Prompts blog (a collective blog of mathematicians on
the theme of AI and math). The text is as I wrote it in
my email: I resisted the temptation to rework it, I only redacted the
parts which could identify the student and fixed a few embarrassing
grammatical mistakes. No AI has been used to produce the
original French text (no, I don't use AIs to write my
emails or blog posts), but Google Translate was used as a starting
point for the English translation (which I then edited).
Dear […],
I won't lie to you: the math community — myself included — is
extremely concerned about the current situation. Some colleagues are
more optimistic than others, but we are all wondering where we are
headed (and the problem obviously extends far beyond mathematics).
In any case, I fully agree with what you wrote (and your email
shows that you grasp the situation very well). I, too, am convinced
that AI companies do not care about science; if they did, they would
have provided more details — for instance, regarding the full range of
problems they attempted to solve, the methods employed, and so on.
They simply want to train and sell their models; they have chosen
mathematics as a battleground and a training ground, and this is
causing immense harm to science. I also reject the vision of
mathematics turning into a “sort of 'math vibing', where you have to
decipher what a computer has compiled, churned through, and spewed
into a file” — as you so eloquently put it.
My view is that the goal of mathematics is to understand the world,
not merely to solve problems. Open problems have been put forth in
the hope that they should serve as milestones for understanding and
for discovering new theories — acting as a catalyst for research and
inquiry. AI companies are now using them in a largely destructive
way, collecting them like trophies while delivering solutions that
yield no genuine understanding. Many of us are angry.
But I think it was also partly our fault, as mathematicians, for
placing too much importance on “hard problems” and the glory
associated with solving them (like the Fields medal), and for
sometimes believing that mathematics was a race for results rather
than a collaborative effort to understand the world.
I don't know how it will all turn out, so I certainly can't promise
you anything. But I do know that “understanding” is a human activity
— something computers cannot do for us (even if they solve problems
better than we do, it serves no purpose unless there are humans who
actually understand). Perhaps mathematical research will shift its
focus toward the pursuit of interesting questions, illuminating
perspectives, or elegant exposition (including aimed at the general
public) rather than the race to answer difficult problems; that is
what I hope for.
(‘I wish it need not have happened in my time,’ said Frodo. ‘So
do I,’ said Gandalf, ‘and so do all who live to see such times. But
that is not for them to decide. All we have to decide is what to do
with the time that is given us.’ —J.R.R. Tolkien, The
Fellowship of the Ring, book I, chap. 2.)
I sincerely believe we need more mathematicians (human ones!) to
understand an increasingly complex and confusing world; and also to
learn either how to use AI intelligently without making ourselves
dumb, or how to forgo using it — but in any case, how to manage it
productively.
So, I cannot make any promises to you on what will happen tomorrow.
Clearly, you have a very good grasp of the current challenges (better
than some of my fellow researchers). I would fully understand if you
decided to leave mathematics for another field […] — after all, the
very purpose of this program is to enable you to decide what you
prefer and what you find most interesting and useful. But what I can
say with certainty is that if the advent of AI discourages promising
students from pursuing mathematics, that will be the greatest harm it
has done to the discipline.
Peut-être que certains se demandent pourquoi je passe plein de
temps à parler d'un sujet complètement frivole,
la forme des apostrophes, et pas à
parler d'une question quand même plus sérieuse, et qui me touche quand
même beaucoup plus, à savoir la destruction des
maths[#] par
les LLM (je vais expliquer dans un instant en quoi je
parle de destruction). Si je n'en ai pas parlé, c'est parce que c'est
vraiment déprimant : mais à un moment, il faut bien en dire quelque
chose. Bon, j'ai déjà consacré un
billet et un autre sur le sujet
il y a quelques mois, mais au rythme où vont les choses, il y a
quelques mois, c'est un peu l'équivalent du néolithique, et
manifestement mes inquiétudes étaient très en-deçà du coche, et
d'ailleurs pas exactement les bonnes.
[#] Je l'ai déjà dit
dans un billet passé, mais il va de soi que quand je parle de la
destruction des mathématiques, j'entends ici ce mot comme
métonymie pour la recherche mathématique, l'activité humaine
consistant à explorer et comprendre le monde mathématique. Le monde
mathématique lui-même, évidemment, (du moins si on a une conception
philosophique platonicienne), préexiste à l'humanité voire à
l'univers, et n'est pas susceptible de changement, encore moins d'être
victime de destruction. Ce qui peut être détruit, c'est notre accès
(collectif) à ce monde.
Il faudrait, pour compléter le présent billet, que
je collecte ici des liens vers les réflexions que j'ai déjà écrites
sur les réseaux sociaux (essentiellement Bluesky). Mais là j'avoue
que je sature, donc je vais publier ce billet sans ces liens, quitte à
les ajouter éventuellement plus tard en éditant le présent
paragraphe.
Als Gregor Samsa eines Morgens
aus unruhigen Träumen erwachte, fand er die Mathematik in einen
ungeheueren Haufen Lean-zertifizierten KI-Mülls
verwandelt.
Si vous n'avez pas suivi ce qui se passe, c'est normal parce que ça
devient vraiment difficile tant les annonces s'enchaînent. Disons
pour résumer la situation
que OpenAI (la compagnie de ChatGPT)
et Anthropic (celle de Claude) sont en train de se mener une guerre
qui prend essentiellement la forme de la stérilisation de domaines
entiers des maths à l'arme thermonucléaire pour pouvoir afficher comme
trophées des conjectures dont elles ont eu la tête. (Il va
de soi que ce ne sont pas les maths qui les intéressent, c'est juste
que c'est sur ce terrain que ces deux grosses
boîtes[#2] ont décidé de se
faire la guerre, ou peut-être que je devrais plutôt dire le concours
de bites, avec l'assistant de preuve Lean pour arbitre, et peu
importent les ravages que ça cause à la science.)
[#2] J'écris boîtes ici : les deux
sont, en fait, des public benefit corporations,
ce qui est censé vouloir dire que leur mission n'est pas exclusivement
le profit financier, mais d'avoir aussi une forme d'intérêt public
parmi leurs buts. Quand on voit la rapacité et l'absence totale
d'éthique que trahit leur traitement des mathématiques, qu'on peut
supposer représentatif de leurs actions en général, on peut
légitimement conclure que ce statut légal est une farce.
Leur guerre sur le terrain mathématique a vraiment commencé
le quand OpenAI
a annoncé la résolution du unit distance problem
d'Erdős (mais ça j'en
ai déjà parlé
dans ce billet). Anthropic, par la
voix de son employé Levent Alpöge, a répliqué
le avec un
contre-exemple en
un tweet à la conjecture jacobienne.
Le , OpenAI a
annoncé la solution
à dix
problèmes importants d'un coup.
Le ,
Anthropic a
prouvé que 2/3 des zéros de la fonction ζ sont sur l'axe critique,
et le Levent Alpöge (qui, je
répète, bosse chez eux) a annoncé l'existence
d'une structure complexe
sur S⁶ (en publiant 100 pages de slop pondu par Claude).
Ah, et le , OpenAI
a amélioré
à ≤186 la borne sur la limite inf des différences entre nombres
premiers consécutifs (le fameux problèmes des nombres premiers jumeaux
conjecture que cette limite inf vaut 2). Ajout : je
peux mentionner aussi, , la formalisation par Anthropic de la preuve du Grand
Théorème de Fermat (théorème de Fermat-Wiles) : là ce n'est pas un
résultat nouveau, c'est une formalisation d'une preuve vieille de
trente ans, mais on pensait que cette formalisation prendrait des
années.
Sans doute pourrais-je essayer de mettre ces résultats en contexte,
mais à ce stade ça n'a plus de sens ni d'intérêt : c'est
devenu une course aux trophées où on n'apprend rien, on ne comprend
rien, on empile les résultats qui il y a peu auraient été considérés
comme majeurs et qui n'intéressent maintenant plus personne.
(Alpöge, notamment, pousse la désinvolture méprisante au point de ne
rien expliquer des résultats qu'il annonce, il les balance juste au
détour d'un tweet : zéro contexte, zéro explication méthodologique,
zéro travail humain.)
Pour la première annonce majeure, celle du unit
distance problem en mai, même s'ils n'ont publié aucun des détails
qu'on aurait légitimement été en droit de réclamer sur le temps de
calcul, le nombre de problèmes attaqués, etc., OpenAI a
au moins publié le prompt et une version abrégée de la chain of
thought du modèle, et fait un minimum d'effort scientifique pour
mettre le résultat en contexte en le confiant en avant-première à un
groupe de mathématiciens qui l'ont réécrit (dé-slopifié) et accompagné
de commentaires. Mais avec la prolifération des annonces et la course
au spectaculaire, même ce minimum syndical est passé à la trappe.
Alpöge pour Anthropic est celui qui en fait le moins, mais
OpenAI fait à peine plus.
À ce stade, on n'est plus dans une approche scientifique :
on ne sait rien sur la méthodologie utilisée pour trouver ces preuves
(matériel et méthodes, prompts, temps, argent…), et absolument tous
les standards habituels des maths ou de la science (dans la manière
d'écrire, annoncer, communiquer ou publier, ou simplement la
déontologie de travail, les relations aux collègues, les
remerciements, la citation des travaux antérieurs) sont tombés dans
les toilettes. On est juste dans une course aux annonces de
conjectures dont ils ont eu la tête, chaque annonce étant accompagnée
d'un certificat Lean[#2b] pour
montrer que la preuve est correcte, et d'un PDF de slop
censé passer pour un papier scientifique expliquant la preuve.
[#2b] Ajout
() : J'aurais peut-être dû expliquer ce qu'est
un certificat Lean. Les preuves mathématiques sont normalement
écrites en langage naturel (anglais) et utilisent parfois des
arguments informels, des raccourcis, etc., qui les rendent plus
lisibles quand on veut comprendre la logique générale mais plus
difficiles à vérifier, et surtout, plus difficiles à vérifier
automatiquement. Une preuve formelle, c'est un objet
mathématique ou informatique qui, au contraire, entre dans les
moindres détails de la preuve, dans un langage complètement mécanique,
et dont la vérification peut être confiée à un programme purement
automatique (lequel n'a rien à voir avec une IA). Comme
je l'explique dans un
bout d'un précédent billet sur
le sujet, Lean est un outil informatique dans lequel on peut exprimer
des preuves mathématiques de façon formelle, et qui permet alors de la
vérifier (de façon complètement automatisée, et en principe fiable).
On peut demander à un LLM d'écrire directement une preuve
en Lean, ou de convertir une preuve naturelle en Lean. Le problème
avec Lean, c'est que s'il permet la vérification formelle (c'est bien
le principe), donc garantit, sauf bug du logiciel lui-même (ce
qui peut
arriver !) que le théorème annoncé est bien un théorème, la preuve
est à peu près totalement illisible pour un humain. (A
contrario, ce n'est pas parce qu'une preuve est écrite en langage
naturelle qu'elle est automatiquement lisible, et le slop dont je
parle l'illustre assez bien.)
Ce n'est pas de la science, c'est du concours de
bite, et la science en souffre terriblement : ce n'est pas
juste qu'elle ne progresse pas, elle est mise en péril.
[Paragraphe ajouté .] Le but de
OpenAI et Anthropic, dans l'histoire, est simplement de
faire leur comm' en se montrant plus fort que l'autre : les maths leur
offrent un terrain propice pour se battre, parce que ça a longtemps
été associé à l'idée d'intelligence
(à mon avis à tort), parce que ça
fait sérieux et ça paraît dur, parce que ça donne l'impression que ça
peut servir pour plein de choses, et surtout, parce qu'il y a une
métrique de succès apparemment claire et objective (avoir résolu telle
ou telle conjecture vieille de beaucoup d'années ou présentée
comme problème du millénaire). Bref, ils ont envie de
pouvoir afficher qu'ils ont résolu les mathématiques, comme si
ça avait un sens, de pour pouvoir afficher la tête de la discipline
comme trophée, et peu importent les dégâts que ça cause au
passage.
Mais David, va-t-on
objecter[#3], même si on
convient que l'attitude de ces boîtes est détestable, comment le fait
de démontrer un résultat mathématique, fût-ce mal, pourrait-il mettre
en péril les mathématiques ? Et pourquoi le fait que
les IA résolvent plein de questions est-il plus néfaste
que quand des humains le font ?
[#3] Je le sais parce
qu'on me l'a dit N fois sur les réseaux sociaux, donc à
force de me fatiguer à réexpliquer la même chose je sais ce qu'il faut
que j'explique.
L'explication, c'est que le progrès de la science est
(normalement) construit sur un équilibre dynamique délicat entre
questions (intéressantes) et réponses : résoudre une question
clôt cette question, mais apporte généralement de nouvelles questions
intéressantes pour compenser. Et surtout — et c'est là le point
important que les gens ne comprennent pas bien — ces nouvelles
questions intéressantes ne sont pas apportées par la solution
du problème, mais par la démarche consistant à essayer de le
résoudre — et notamment, le fait d'être coincé,
d'essayer diverses pistes, d'échouer, bref, l'exploration du monde
mathématique qui est la vraie démarche intellectuelle importante dans
les maths. La résolution de problèmes n'est pas le but, ou en
tout cas n'est pas le but principal : le but principal est la
compréhension qui vient de cet équilibre entre questions et
réponses. Résoudre les problèmes à tour de bras
par IA dans une course aux trophées ne participe pas à
cette activité de création de questions. Et, si, il y a un vrai
danger que les questions intéressantes (mais en même temps
susceptibles d'être résolues) se
tarissent[#4], parce que c'est
une frontière extrêmement étroite à naviguer entre les questions
idiotes car triviales et les questions impossibles à résoudre qu'on
mine en navigant cet espace.
[Paragraphe ajouté .] Je l'ai déjà dit dans
un billet précédent, mais ça vaut la peine de le redire : le
but des maths n'est pas de résoudre des problèmes mais de comprendre
des choses sur le monde mathématique. Comprendre les choses
est une démarche humaine, qui ne peut être accomplie que par des
humains[#4b], et, si je pense
que les IA peuvent parfois aider, la démarche actuelle
n'est absolument pas une démarche qui apporte de la clarté ou de la
compréhension.
[#4b] Ajout
() : Évidemment, on peut se demander pourquoi
on fait des maths pour commencer. C'est une question un peu délicate,
dans laquelle se disputent les réponses telles que parce que nous
sommes curieux, parce que c'est beau, pour mieux
comprendre le monde, pour toucher de plus près la
vérité, pour inspirer le reste de la science, pour les
applications, pour l'honneur de l'esprit humain, ou
d'ailleurs parce que nous n'arriverions pas à ne pas faire de
maths
(cf. Perlis, épigramme 35 : Everyone
can be taught to sculpt: Michelangelo would have had to be taught not
to. So it is with great programmers.). Mais ce qui est sûr,
c'est que si on aboutit à un monde (que certains fanboys nous
promettent) où des IA trouvent les meilleures questions à
poser à des IA qui y répondent et des IA qui
lisent la réponse qu'elles seules pourront comprendre, tout ça en
boucle fermée sans intervention humaine, aucun de ces buts n'est
accompli : c'est plutôt un modèle d'absurdité futile.
Les questions emblématiques mises en avant par la
communauté mathématique, telles les problèmes du millénaire, l'ont été
non pas pour la valeur intrinsèque que leur réponse apporterait, mais
pour l'espoir que les tentatives pour les résoudre motiveraient une
activité de recherche féconde. Le fait que la résolution
soit faite non seulement par IA, mais surtout par
des IA interrogées par des gens qui n'ont même pas
réfléchi à ces problèmes
avant[#5], clôt ces questions
et tue l'activité de recherche qui pouvait exister autour, sans ouvrir
les nouvelles questions que la résolution humaine « normale » était
attendue apporter.
[#5] Enfin, on a bien
sûr le droit de se mettre à réfléchir sur un domaine sur lequel on
n'avait pas travaillé : mais il faut un certain temps pour en acquérir
la culture pour avoir du recul par rapport à ce que l'IA
dira, et ce temps est incompatible avec la course aux trophées.
Soyons clairs : ces nouveaux résultats ne sont en rien
un cadeau à la communauté mathématique. Ils ne nous
apprennent rien, juste un bit d'information (la conjecture machin est
vraie ou fausse), certifié par une preuve sans intérêt. Ce n'est pas
des maths, c'est de l'interrogation d'oracles. Pire : ce n'est pas
juste que ces résultats ne font pas progresser les maths, ils les
font régresser, en détruisant toutes les opportunités qu'un
problème ouvert est censé apporter à la recherche, à la compréhension
humaine, et à la découverte de nouvelles questions intéressantes.
J'ai déjà dû expliquer plusieurs fois ici que
les prescriptivistes m'énervent,
opinion qui semble assez largement répandue en matière, disons, de
grammaire, mais je ne sais pas pourquoi les prescriptivistes en
matière de typographie, qui sont pourtant tout aussi pénibles,
semblent largement échapper aux
critiques[#]. Je pense aux gens
qui, généralement armés du Lexique des règles typographiques en
usage à l'Imprimerie
nationale[#2][#3],
viennent vous expliquer que c'est comme ceci-cela qu'il faut
faire, par exemple qu'en français (ou en bonne typographie)
on doit mettre une espace insécable avant certaines
ponctuations ou je ne sais quoi du genre. Ma position en matière de
typographie est que c'est à l'éditeur du texte de faire des choix
réfléchis, et que la cohérence a bien plus d'importance que la
tradition. Et ça m'énerve d'autant plus qu'on vienne m'expliquer la
manière dont je devrais typographier les choses que j'ai
souvent réfléchi de façon très poussée à la question, et fait un choix
en toute connaissance de cause, bien plus que la personne qui vient
m'emmerder en me critiquant parce que je ne suis pas telle ou telle
règle traditionnelle.
[#] Peut-être parce que
les critiques contre les prescriptivistes viennent avant tout de
linguistes, et que les linguistes s'intéressent notoirement plus à la
langue parlée qu'écrite, et plus à la langue écrite que typographiée
(pourtant, j'aurais tendance à dire que l'étude descriptive de la
typographie et de son histoire a autant sa place dans la linguistique
que l'évolution des phonèmes indo-européens).
[#2] L'ironie est que
ce Lexique ne prétend absolument pas être une norme
prescriptive : c'est un guide interne des usages de l'Imprimerie
nationale, laquelle a fait des choix que je respecte, et d'autres que
je trouve idiots. Indépendamment de ses choix,
le Lexique lui-même est, d'ailleurs, épouvantablement mal
organisé et confus, parfois carrément incohérent.
[#3] Ce ne sont pas
tous des Français, bien
sûr. Ici
sur Reddit quelqu'un réclame une official
proof que seul le caractère U+2019
RIGHT SINGLE QUOTATION MARK est correct
tandis que le caractère U+0027
APOSTROPHE est wrong. Si on veut un
exemple de ce que sont les prescriptivistes bornés, il se pose-là,
lui.
Maintenant, je conviens aussi que ça peut être intéressant
d'expliquer mes choix. Je l'avais déjà fait
dans ce billet consacré à la
ponctuation à la fin des formules mathématiques (et qui illustre assez
bien le genre de raisonnements que j'ai tendance à mener pour faire
mes choix), et pourquoi je ne suis pas d'accord avec la règle
traditionnelle. Comme
j'ai récemment
expliqué sur Bluesky mes choix en matière d'apostrophes, je me dis
que je peux faire l'effort de reprendre ces explications sur ce blog
en les développant. Autrement dit : détailler pourquoi je préfère mes
apostrophes droites et pas courbes.
TL;DR pour ceux qui
veulent la réponse sans lire mes 42 pages d'explications : c'est parce
qu'utiliser une apostrophe droite tout en gardant des guillemets
simples courbes permet de distinguer l'apostrophe des guillemets
simples (et notamment du guillemet simple fermant), ce qui présente un
gain de clarté et de lisibilité à la fois par rapport à la typographie
traditionnelle (qui utilise le même glyphe pour l'apostrophe que pour
le guillemet courbe simple fermant) et par rapport à la machine à
écrire (qui a introduit le glyphe de l'apostrophe droite mais qui s'en
sert aussi comme guillemet simple ouvrant et fermant).
Mais on ne lit pas un billet du blog de David Madore pour avoir la
version courte, donc partons dans les 42 pages d'explications.
Pour être bien clair, je ne prétends pas, moi, prescrire quoi que
ce soit : j'explique pourquoi moi j'ai fait un choix, pourquoi je
préfère personnellement ce choix (en l'occurrence, que mes apostrophes
soient droites, quitte à choquer les typographes traditionalistes), et
pourquoi ce choix est mûrement réfléchi, mais je ne vais pas me
plaindre si vous ne le suivez pas : je n'ai aucun problème à lire un
texte qui utilise des conventions différentes. Simplement, quand on
vient me dire que c'est inacceptable dans un document
soigneusement typographié, ou que c'est des chiures de mouche,
ou que c'est horrible, ou essayer de m'intimider
à me
faire croire que c'est moche, ça me sort un peu par les trous de
nez.
☞ Distinguons « caractères » et « glyphes »
Expliquons d'abord les termes du débat. Je veux parler
de trois caractères et de trois
glyphes. Je dois bien
sûr expliquer la différence entre
un caractère et un glyphe : dans mon usage de ces mots
dans ce billet, le caractère est la fonction jouée dans le
texte, et le glyphe est sa représentation
graphique[#4]. Toute la
question va être, justement, de savoir quel glyphe servira à
représenter visuellement quel caractère.
[#4] Bon, quelque part
entre les deux, il y a sa représentation informatique qui est le
codepoint Unicode (qui n'est ni
purement sémantique ni purement
graphique), même si on parle normalement de caractère
Unicode. A priori la discussion que je tiens est indépendante
d'Unicode, mais pas complètement quand même, parce que le fait
qu'Unicode ouvre telle ou telle possibilité est pertinent quand il
s'agit de choisir ce qu'on va faire.
Les trois caractères pertinents ici sont
l'apostrophe, le guillemet simple
ouvrant et le guillemet simple fermant.
☞ L'apostrophe
L'apostrophe, c'est un caractère grammatical (je veux dire que son
usage fait partie de la grammaire de la langue, en l'occurrence je
parle du français mais c'est très semblable en anglais) : en français
comme en anglais il sert à marquer certaines élisions ou contractions,
par exemple l'article défini le ou la en français
devient l' devant voyelle (sa voyelle étant remplacée par ce
caractère apostrophe, donc) ; mais en anglais, il a aussi un rôle
important pour marquer la possession (comme
dans : David's blog).
Ce qui constitue exactement une apostrophe est, évidemment, une
question épineuse, et je ne prétends pas avoir une réponse parfaite,
certainement pas une réponse pour toutes les langues de l'univers.
Pas mal de langues écrites en alphabet latin utilisent un signe ayant
au moins vaguement l'apparence de l'apostrophe pour marquer une forme
d'élision ou de contraction, donc je suis tenté de considérer que
c'est toujours le même caractère quand il s'agit de ce type d'usage.
Mais par exemple le caractère marquant le son [ʔ] en hawaïen (par
exemple dans le nom Hawaiʻi) n'est, à mon sens, pas une
apostrophe : son usage est bien différent, et il est généralement
convenu qu'il vaut mieux utiliser un glyphe différent. Mais les
choses ne sont jamais parfaitement
nettes : le caractère qui sert à marquer une absence de consonne
initiale dans certaines transcriptions des syllabes du chinois (par
exemple dans le nom de la ville 西安,
transcrit Xī'ān) ou du japonais (par exemple dans le prénom じゅんいちろう), transcrit Jun'ichirō parce
que le découpage en syllabes est ju-n-i-chi-ro-u) ne marque
certainement pas une élision mais un hiatus, et se rapproche donc
plutôt vaguement de l'usage hawaïen (en ce sens que ça marque un début
de syllabe dont la consonne n'est pas apparente), et pourtant on a
tendance à le classer comme une apostrophe. Et je ne préfère pas
rentrer dans la question de la
transcription[#5] du ʾalif et
de la hamzaẗ arabes (la hamzaẗ instable ressemblerait pas mal à une
apostrophe — stable elle ressemblerait plutôt au coup de glotte
hawaïen). Bref, It's Complicated®, mais ce
n'est pas pour autant que le concept d'apostrophe est dénué de sens.
Convenons donc que je me limite à l'apostrophe des langues en alphabet
latin (pas des transcriptions) qui s'en servent à marquer quelque
chose de proche de son usage en français ou en anglais (élision,
contraction, ou distinction grammaticale inaudible à l'oral).
[#5] Pour mémoire, même
si historiquement dans les langues sémitiques la lettre ʾalif a pu
servir à noter le coup de glotte [ʔ], ce rôle est dévolu en arabe à la
hamzaẗ (qui n'est pas vraiment une lettre autonome), et la lettre
ʾalif en arabe sert soit à noter l'allongement de la voyelle ‘a’
(selon la même logique que l'allongement des voyelles ‘i’ et ‘u’ sont
notées par les consonnes ‘y’ [yāʾ] et ‘w’ [wāw]) soit simplement à
porter la voyelle en début de mot ; il est vrai que commencer un mot
par une pure voyelle n'a pas vraiment de sens en arabe (si c'est le
cas, on parle de hamzaẗ instable et la voyelle va tomber
derrière une autre voyelle), tandis que pour les mots commençant par
un coup de glotte (hamzaẗ stable), l'arabe utilise la
combinaison ʾalif + hamzaẗ à l'écrit. Les choses sont d'autant plus
confuses que la
norme ISO 233-1
(qui vise à transcrire de façon extrêmement précise
l'écriture de l'arabe) utilise ‹ʾ› pour transcrire ʾalif et
‹ˈ› (ou ‹ˌ›) pour transcrire la hamzaẗ, tandis
que ISO 233-2
(norme simplifiée qui vise plutôt à transcrire la langue) utilise ‹ʾ›
pour transcrire la hamzaẗ (sauf en début de mot), et ne transcrit pas
ʾalif sauf dans la mesure où l'allongement du ‘a’ est noté par un
macron (pas Macron le président français : macron le diacritique barre
au-dessus).
☞ Les guillemets
Le guillemet simple, c'est autre chose. Le guillemet est un
caractère de ponctuation, qu'on peut qualifier de para-grammatical ou
para-linguistique (je veux dire que son usage est plus éloigné du cœur
de la langue que l'apostrophe, on peut dire qu'il fait plus partie du
méta-texte que du texte), qui sert à marquer des citations ou des
quasi-citations (par exemple les guillemets d'ironie). Il y a
différentes sortes de guillemets, représentés par des glyphes
différents : guillemets en chevrons doubles «comme ça», guillemets en
chevrons simples ‹comme ça›, guillemets en virgules doubles “comme
ça”, guillemets en virgules simples ‘comme ça’, guillemets droits
doubles "comme ça", guillemets droits simples 'comme ça', et ce ne
sont pas les seuls. Il n'y a pas de signification claire uniforme
entre ces différentes sortes de guillemets : on ne peut pas dire que
les guillemets doubles signifient ceci et les guillemets simples
signifient cela, c'est une question de conventions typographiques (je
vais parler des miennes ci-dessous). Pire encore, il n'y a même pas
de convention uniforme sur quel guillemet s'apparie avec lequel, et ça
dépend souvent de la langue : en allemand, par exemple, on a
tendance[#6] à apparier les
guillemets »comme ceci«, ›comme ceci‹, „comme ceci“ (peut-être que
‚comme ceci‘ serait logique pour compléter la série, mais je ne sais
pas si ça se trouve vraiment). Quant aux guillemets droits "comme
ceci" ou 'comme cela', ils n'existent en gros que dans un contexte
informatique, je vais y revenir.
[#6] J'écris on a
tendance parce que je rejette l'idée qu'une langue impose un style
particulier de guillemets (ou des conventions typographiques), et à
plus forte raison que ça fasse partie des règles grammaticales de
cette langue : disons qu'elle a tendance à les préférer, mais je
comprends parfaitement que, par exemple, dans un texte ou corpus qui
mélange de l'allemand et du français, on utilise les mêmes guillemets
tout du long, selon l'argument que l'uniformité typographique doit
primer sur la préférence linguistique. Cf. ce que j'écrivais
dans ce billet.
Du coup, si je veux m'en tenir au plan strictement sémantique quand
j'utilise le terme caractère, je devrais dire qu'il existe
juste le guillemet ouvrant et le guillemet fermant, qui se déclinent
en différentes saveurs qui dépendent de la convention typographique en
cours. Le guillemet simple est une représentation graphique de
certaines saveurs de guillemets dans certaines conventions
typographiques. Qu'on m'accorde néanmoins la commodité de langage de
parler des guillemets simples ouvrant et fermant comme des
caractères.
De l'art d'expliquer la différence entre foo et bar
Internet est plein de gens qui aiment vous expliquer que vous avez
tort, parfois façon joute oratoire, parfois pour montrer qu'ils sont
Très Savants®, parfois juste parce qu'ils ont la passion de corriger
les gens (en
mode ☝️ ackchyually).
Mon propos n'est pas ici de m'en plaindre en général, et en fait
j'aime souvent bien qu'on me corrige en m'apportant un petit bout
d'information qui me permettra de montrer à mon
tour[#] que je suis Très
Savant®. Mais il y a un type particulier
de ☝️ ackchyually qui revient
souvent et qui m'agace parce que ceux qui l'utilisent ne savent
souvent pas expliquer eux-mêmes ce qu'ils veulent signaler : ceux qui
prennent la forme en fait, machin n'est pas un foo, c'est un
bar.
[#] Ça fait partie du
jeu, un peu comme le jeu de chat : on se fait marquer une fois comme
ignorant, et ensuite on a le droit de marquer les autres. (Il ne faut
juste pas prendre ignorant au sérieux, cf. ce que j'ai déjà dit
sur la culture générale.)
OK, mon entrée en matière est complètement pourrie,
alors je donne un exemple. Quand j'étais au lycée, un copain
passionné de biologie m'a raconté avoir récemment vu un orvet, et m'a
rappelé qu'il ne fallait surtout pas confondre les orvets avec des
serpents, parce que les orvets sont juste des reptiles sans pattes.
Je lui ai demandé ah, et alors c'est quoi un serpent ?, et je
crois qu'il m'a répondu quelque chose comme c'est un reptile sans
pattes… mais c'est différent.
Si on veut faire la distinction entre deux concepts, et surtout si
on veut reprendre quelqu'un sur cette distinction, la moindre des
choses est de pouvoir expliquer ① quel est le sens précis de cette
distinction (i.e., en quoi les concepts foo et bar diffèrent, et ce
qui, sur le cas d'espèce dont on parle, permet de voir que c'est un
bar et pas un foo), et idéalement, aussi, ② en quoi cette distinction
est pertinente.
S'agissant de l'exemple ci-dessus, je ne suis pas capable de dire à
quelle caractéristique morphologique on reconnaît qu'un orvet n'est
pas un serpent, mais je peux au moins expliquer à peu
près[#2] la pertinence de la
distinction. C'est que la biologie moderne aime regrouper les êtres
vivants en clades (un clade, ou groupe monophylétique,
étant l'ensemble des descendants d'un individu unique — ou, en
pratique, d'une mutation unique) ; et la raison pour laquelle les
orvets ne sont pas des serpents est simplement qu'ils ne sont pas
descendants de l'ancêtre commun de tout ce qu'on a envie d'appeler
des serpents (i.e., si on les inclut dans le groupe, ça va
obliger à considérer comme serpents tous les descendants d'un ancêtre
beaucoup plus lointain, qu'on n'a pas envie de classer comme tels) ;
ils ressemblent aux serpents par évolution convergente (il y a eu
plusieurs événements perte de pattes distincts, même si
l'utilité peut être la même), mais ne sont pas descendants de
l'ancêtre des serpents. Donc, si on veut, la définition
de serpent (disons, le sous-ordre Serpentes) est juste tous
les descendants du serpent original, et demander pourquoi les
orvets n'en font pas partie est une question un peu comme demander
pourquoi telle personne n'est pas de la famille des Habsbourg alors
qu'elle leur ressemble — ben c'est juste parce que ce n'est pas la
même famille. La réponse est donc un peu bébête (et en fait, ça va
être la même réponse pour plein de questions du même genre en
biologie), mais la question ne l'était pas pour autant, et il y a
quand même une explication à fournir.
[#2] Comme en biologie
les choses sont toujours Plus Compliquées®, je prends les devants en
déclarant mon explication comme très simplifiée (me doutant fort bien
que quelqu'un va me ☝️ ackchyually
dans les commentaires). Mais l'art de la didactique est aussi de ne
pas toujours tout dire.
Pour donner un autre exemple qui vient de la biologie : à chaque
fois que quelqu'un sur Internet mentionne la galère portugaise
(Physalia physalis, une bestiole qui ressemble comme deux
gouttes d'eau à une méduse), il faut que quelqu'un (souvent la même
personne qui la mentionne) dise attention, malgré les apparences,
la galère portugaise n'est pas une méduse, d'ailleurs ce n'est même
pas un seul organisme, mais une colonie qui se comporte comme un seul
organisme. Cette remarque est intéressante, ou plutôt elle le
serait si les gens qui disent
ça expliquaient what the f•ck ça
signifie. Je passe sur l'affirmation ce n'est pas une
méduse, qui nettement plus douteuse que le fait que les orvets ne
sont pas des serpents (ce coup-ci, les méduses ne sont pas
monophylétique, ou alors on les définit comme le sous-embranchement
Medusozoa, et alors, si je lis correctement Wikipédia, la galère
portugaise est bien une méduse — ou peut-être une colonie de méduses,
justement). La question est plutôt comment on sait que ce n'est pas
un seul organisme mais une colonie d'organismes, et ce que cette
affirmation veut dire (ce serait facile si les organismes en question
étaient génétiquement différents, mais ils ne le sont pas, donc il
faut trouver une définition de colonie d'organismes qui ne fait
pas de moi une colonie de cellules humaines). Depuis que j'ai
commencé à me plaindre du problème, quelqu'un (sans doute sans aucun
rapport avec mes râleries) a fait l'effort
d'apporter un
bout d'explication sur Wikipédia : pas complètement satisfaisant,
mais l'idée semble être que chaque zooïde se développe séparément de
manière parallèle à des cnidaires individuels (donc c'est en regardant
précisément le développement de l'ensemble qu'on arrive à voir que
c'est une colonie et pas un organisme unique, même si ensuite il
fonctionne écologiquement comme un organisme unique). De toute façon,
mon propos ici n'est pas d'apporter la réponse à cette question mais
de râler des gens qui diffusent ce genre d'information sans expliquer
ce qu'elle signifie : avec l'explication, ça peut nous apprendre
quelque chose d'intéressant sur ce que signifie la notion d'organisme
— mais sans, c'est juste un factoïde Internet idiot qui sert à se
montrer savant.
Bien sûr, les exemples ne manquent pas, dans tous les domaines de
la connaissance.
Un jour, on m'a expliqué, par exemple, qu'il n'existe que deux
grades de généraux en France : les généraux de brigade et les généraux
de division ; et que les généraux plus élevés sont des généraux de
division qui ont rang et appellation de général de corps
d'armée ou d'armée. Très bien, mais la question que je n'ai pas eu le
réflexe de poser et que j'aurais dû est : quelle est la différence
entre un grade et un rang et appellation, alors ?
(Wikipédia en français tient l'affirmation que je viens de reproduire,
mais n'explique absolument pas ce qu'elle signifie ; d'ailleurs elle
se contredit vaguement puisque les généraux de corps d'armée et
d'armée sont listés dans la page grades de l'armée française à
laquelle la page général renvoie. Donc n'hésitez pas à
l'éditer pour demander des explications, références ou
clarifications.) Je peux vaguement imaginer des raisons plausibles à
cette distinction : peut-être que la promotion ne se fait pas de la
même manière, qu'elle n'a pas d'impact sur la solde, qu'elle
n'implique pas de hiérarchie, ou je ne sais quoi : mais ce n'est pas à
moi de conjecturer, c'est à la personne qui tient ce genre
d'affirmation (disons en l'occurrence, Wikipédia) de
s'expliquer[#3].
[#3] Quant à maréchal,
c'est encore autre chose, c'est une dignité. Bon, là je crois
que j'arrive assez bien à concevoir la différence entre un grade et
une dignité (disons que j'imagine que la dignité est purement
honorifique, et donne uniquement le droit de dire qu'on a cette
dignité, sans aucune conséquence sur le commandement, la solde, ou
quoi que ce soit du genre) ; mais rang et appellation (sont-ce
d'ailleurs deux choses différentes ou deux noms pour la même chose ?)
semblent à première vue quelque part entre les deux, et je ne sais pas
où ça se situe.
Il est vrai qu'en matière administrative, la réponse à pourquoi
machin est bar et pas foo ? est souvent : parce que je ne sais
quel texte a inventé les catégories foo et bar séparément et comme
distinctes, et que machin a été créé comme bar et pas comme foo (i.e.,
il n'y a pas plus d'explication que c'est ce que les textes
prévoient). Mais on peut quand même (et on devrait toujours)
demander quelles conséquences concrètes ça a.
Par exemple, j'aime rappeler
(succombant ainsi au travers que je dénonce dans ce billet de répandre
des distinguos sans les expliquer) que l'Université Paris-Saclay, en
plus de n'être ni à Paris ni à Saclay, n'est pas une université. La
preuve du fait que ce n'est pas une université c'est qu'elle ne figure
pas dans la liste des universités en France donnée à
l'article
D711-1 du Code de l'éducation ; et la preuve qu'elle est autre
chose est que
le décret qui la
crée la définit dans ses statuts comme un établissement
expérimental public à caractère scientifique, culturel et
professionnel au sens de
l'ordonnance
nº2018-1131 du 12 décembre 2018 relative à l'expérimentation de
nouvelles formes de rapprochement, de regroupement ou de fusion des
établissements d'enseignement supérieur et de recherche. Ceci
répond en quelque sorte (par argument d'autorité) à la question de
comment on sait que l'université Paris-Saclay n'est pas une
université, mais ça ne répond pas vraiment à la question de ce que ça
implique concrètement. Je crois que la réponse est que le statut
d'établissement expérimental permet d'avoir des
établissements-composantes qui maintiennent une certaine autonomie,
donc une sorte de fusion-sans-dissolution (compromis merdique pour
tenter de monter dans
le classement
de Shanghaï sans tout restructurer) ; mais je ne suis pas sûr, et
ce n'est qu'une réponse partielle.
De même, je dois avouer que quand je rappelle à tout le monde que
la métropole de Lyon n'est pas une métropole (comme une preuve de
l'absurdité du mille-feuille administratif français), je ne sais pas
exactement ce que ça veut dire concrètement : c'est
une collectivité locale à statut particulier, donc la
différence formelle avec les métropoles c'est qu'elle ne relève pas du
régime légal général mais d'un régime purement ad hoc, mais je
ne sais pas quelles sont les différences concrètes avec une métropole
(je crois en gros qu'elle a récupéré les compétences du
département[#4], mais ça ne dit
pas vraiment, concrètement, ce que fait la métropole de Lyon qu'une
autre métropole ne fait pas).
[#4] Ce qui ouvre tout
un nouveau tas de complications complètement crétines, parce que la
métropole de Lyon fait toujours partie du département du Rhône en tant
que circonscription administrative, c'est-à-dire territoire
d'organisation des services déconcentrés de l'État (périmètre d'action
du préfet) alors qu'elle a été soustraite au département du Rhône en
tant que collectivité territoriale (dirigée par le conseil
départemental du Rhône, qui siège pourtant toujours à Lyon pour des
raisons pratiques). Mais là au moins je sais à peu près expliquer les
choses et d'ailleurs je viens de le faire. Ça reste hilarant qu'il y
ait maintenant deux trucs différents appelés le département du
Rhône, l'un
dont la métropole de Lyon fait partie
et l'autre
pas.
Et j'ai dû expliquer à plein de reprises que Jersey et Guernesey ne
font pas partie du Royaume-Uni dans l'ordre juridique interne du
Royaume-Uni (bien qu'ils soient considérés comme faisant partie de
l'état souverain internationalement reconnu sous ce nom, autre
distinction qu'il faudrait expliquer) mais sont des dépendances de
la couronne britannique : est-ce que je sais expliquer ce que ça
signifie ? Non, je dois reconnaître que non. Donc au moins la
prochaine fois que je dirai ça je tâcherai d'ajouter : Mais en fait
je ne sais pas ce que ça signifie vraiment.
Je pourrais multiplier les
exemples[#5], mais ce n'est pas
très intéressant. C'est surtout qu'il faut prendre l'habitude, à
chaque fois que quelqu'un fait ce genre de remarques, de ne pas se
laisser intimider, et de demander, disons : OK, est
qu'est-ce que ça veut dire, concrètement, de ne pas être
roi de Prusse mais roi en
Prusse ?[#5b] Ou
bien : D'accord, les ambassades du pays Corge dans le pays Grault
ne font pas partie du pays Corge mais ont juste un privilège
d'extra-territorialité, mais qu'est-ce que ça change exactement, en
fait ?
[#5] Ou peut-être que
je ne pourrais pas, en fait. J'ai l'impression que ça m'arrive tout
le temps, mais quand j'ai cherché à trouver des exemples pour
constituer ce billet je me suis rendu compte que c'est difficile à
retrouver (d'où ma collection un peu limitée et pas très folichonne).
Peut-être que quand on finit par comprendre correctement une
différence on n'y pense plus de la même manière. Quand j'étais
lycéen, dans une réunion profs-parents-élèves sur les débouchés, je me
rappelle qu'un prof a corrigé un parent au sujet de l'agrégation en
expliquant que l'agreg n'est pas un diplôme, c'est un résultat de
concours et sur le coup je me suis dit qu'est-ce que c'est que
cette distinction sibylline et qu'est-ce que ça signifie ? (la
réponse est qu'un diplôme confère un titre qu'on conserve à vie et qui
devrait servir à prouver à des tiers sa compétence dans un certain
domaine, alors que l'agrégation, même si certains s'en servent en
pratique un peu comme un diplôme, est un concours de recrutement dans
un corps de la fonction publique française, le corps des professeurs
agrégés, dont le niveau dépend de celui des autres candidats, et dont
on perd le bénéfice, sauf à se dire ancien professeur agrégé,
si on change de corps ou de métier). Mais maintenant que cette
distinction est claire pour moi, je n'y repense pas de façon
évidente.
[#5b] Tentative
d'explication (au moins partielle) par Jojo le
Poisson ici
sur Bluesky.
C'est important de demander, parce que les mots ont un sens, malgré
toutes les tentatives de la post-vérité de nous convaincre du
contraire : et la meilleure façon de préserver ce sens, c'est encore
de se demander si on est capable de l'expliquer, et d'obliger les
autres à le faire. Surtout quand on se rend compte que tant de
discussions stériles naissent du fait que les gens n'expliquent pas le
sens qu'ils mettent derrière les mots (et font comme si ça allait de
soi).
Et si une question de ce genre, disons et donc, qu'est-ce que ça
signifie que le Fils est engendré non pas créé du Père ? quelle
est la différence précise entre engendrer et créer ici,
et à quoi la reconnaît-on et qu'est-ce que ça changerait concrètement
si le Fils était créé ? n'admet qu'une réponse vague et confuse
ou c'est un mystère, c'est peut-être qu'on a affaire à de la
théologie et que les mots n'ont pas de sens, donc il ne faut pas
chercher plus loin.
Réflexions sur le vieillissement, le conservatisme et le déracinement temporel
(Je dois prévenir pour commencer que ce
billet va comporter une dose inhabituellement élevée d'enfonçage de
portes ouvertes, de réflexions de café de comptoir, et sans doute même
de préjugés. Le lecteur allergique à ces choses est invité à voir
ailleurs.)
Depuis trois semaines, je suis Officiellement
Vieux[#].
J'ai déjà écrit un billet sur le
passage du temps, mais elle concernait plutôt la manière dont je
regarde mon moi passé et perçois ma propre identité comme un bateau de
Thésée. Ici je voudrais plutôt parler de ma perception du monde qui
m'entoure et de ses changements.
[#] J'ai le souvenir
d'avoir vu quelque part un résumé de la description par un philosophe
ancien des âges de la vie comme une sorte de triangle dont la base
était commodément fixée à 100 ans (âge qui, à l'époque du philosophe
en question, ne devait pas être souvent atteint), avec une phase de
progrès pendant 50 ans suivie d'une phase de déclin pendant la
vieillesse. Dans mon souvenir, le philosophe en question était Pic de
la Mirandole, mais je ne trouve aucune trace de cette idée en ligne,
et l'IA de Google me suggère que je confonds avec
Aristote. Comme il est bien connu que les
humains hallucinent et
les IA jamais, c'est certainement moi qui me trompe.
C'est un lieu commun de dire que (à part quand on s'appelle Victor
Hugo) on devient plus conservateur en vieillissant. Bon, en
fait, conservateur ne signifie ici pas
forcément politiquement conservateur (par opposition au
progressisme) mais plutôt attaché aux idées du passé : les deux
ne sont interchangeables[#2]
(et encore, avec des nuances) que si la société, dans son ensemble,
devient de plus en plus
« progressiste »[#3], chose
dont il est permis de douter en ce moment (mais peut-être que c'est
justement la vieillesse qui me fait penser ça ?). Je me suis déjà
demandé dans ce billet si mon
pessimisme — ou plutôt, mon désenchantement — quant à la direction que
prennent l'Humanité et nos sociétés est l'effet de mon vieillissement.
(Est-ce que, par exemple, mon attachement à
l'idée libérale d'état de droit est
une réaction conservatrice de refus de la modernité populiste ?) Plus
généralement, est-ce que je deviens plus conservateur en
vieillissant ? Je n'ai pas la réponse à ça.
[#2] Pour ce qui est du
conservatisme politique, il y a une explication simple et évidente au
fait qu'on devient conservateur en vieillissant, c'est que souvent on
devient plus riche. Même ça mérite d'être nuancé, mais ce n'est pas
cet aspect qui m'intéresse dans ce billet.
[#3] Puisque j'ai dit
que je m'autorisais l'étalage de préjugés, et que c'est vaguement dans
le sujet : j'ai par exemple l'idée (confirmée par les exactement 0
exemples que je connais, échantillon à partir duquel je n'ai aucun
scrupule à généraliser) que les prêtres catholiques les plus vieux ont
tendance à être les plus progressistes, parce qu'ils peuvent se
souvenir de Vatican II ou avoir été formés dans le sillage de
l'aggiornamento, alors que les plus jeunes sont souvent entrés
en religion en réaction à une société où celle-ci occupait une place
de moins en moins importante.
Je constate[#4] néanmoins
qu'un certain nombre de gens de ma génération (ou plus âgés) tiennent
des opinions que je considère comme dangereusement réac, voire
carrément conspirationnistes, et que je n'aurais pas imaginé d'eux il
y a deux ou trois décennies. Or j'essaie de me faire une règle que
quand je vois des gens autour de moi succomber à ce que je considère
comme un biais cognitif de ne surtout pas m'imaginer comme immunisé
contre le dit biais. Mais bon, encore une fois, je ne veux pas
vraiment me focaliser sur l'aspect politique.
[#4] Bon, on peut dire
que si je le constate, c'est que je ne suis pas atteint du même
phénomène, ou pas au même point. Mais ça peut être simplement que je
le suis sur des domaines différents, et que je le constate sur les
domaines où il ne m'a pas atteint.
J'ai déjà cité, dans un des billets liés quelques paragraphes plus
haut, cette citation parfois attribuée à Napoléon et qui n'est
certainement pas de lui : pour comprendre l'homme, il faut savoir
ce qui se passait dans le monde quand il avait vingt ans. Je
pense que ce n'est pas aussi simple que les vieux pensent que tout
était forcément mieux âââvant (i.e., quand ils étaient jeunes), et
que ça vaut la peine de creuser cette idée.
En tout cas, pour ma part, je ne pense certainement pas que tout
était mieux dans les années 1980–1990 où j'ai grandi. Par exemple, je
ne regrette pas la guerre froide (OK, ça c'était avant
mes vingt ans). Je me réjouis des progrès qu'a fait la société
française ou européenne dans l'acceptation des
droits LGBTQ+ (même si ces progrès sont irréguliers et
parfois négatifs, il est incontestable qu'ils sont substantiels depuis
trente ans). Je ne conteste pas non plus les progrès de la
technique : le World Wide Web, Wikipédia, les smartphones, tout
ça[#5] sont indiscutablement
des avancées à mes yeux, qui rendent le monde d'aujourd'hui meilleur,
au moins sur certains plans, que celui d'hier. Globalement, si on me
donnait le pouvoir magique de revenir (à mon âge actuel et dans une
situation économique proche de celle que j'ai maintenant) en 1996, je
ne crois pas que j'en aurais envie. Retrouver certaines choses que je
préférais dans les années 1990, peut-être : revenir en bloc sur les
dernières trois décennies, non.
[#5] Mais est-ce que
mon scepticisme critique vis-à-vis des IA (enfin, de
l'idée qu'elles pourraient nous apporter plus de bien que de mal) est
le signe que j'ai dépassé l'âge de la tolérance à la nouveauté ? (Je
dois au moins me poser la question parce que, comme je l'ai dit plus
haut, je considère dangereux par-dessus tout le fait de s'imaginer
qu'on est immunisé contre un biais cognitif.) D'abord, je ne suis pas
tant hostile vis-à-vis des IA (d'ailleurs j'utilise
occasionnellement ChatGPT ou Gemini pour faire des
recherches, et je dois leur reconnaître une certaine utilité) que
prudent par rapport à leurs divers dangers sociétaux, méfiant face à
un optimisme qui me semble exagéré voire carrément délirant concernant
leurs bienfaits, désolé de voir la destruction de la créativité
mathématique qu'emporte la résolution de problèmes à l'échelle
industrielle, et surtout très préoccupé par le monopole que sont en
train de se constituer un petit nombre de très grosses boîtes et par
l'importance économique disproportionnée qu'est en train de prendre ce
secteur. Mais aussi, je croise pas mal de jeunes qui y sont encore
plus hostiles que moi, donc ce n'est probablement pas une question de
refus de la technologie lié à l'âge.
Mais si tout était mieux dans le monde d'hier est une
position caricaturale qui n'est certainement pas la mienne, je pense
qu'on peut présenter les choses de façon plus nuancée. Ce n'est pas
que le monde dans lequel nous avons été jeune est
forcément meilleur, c'est juste qu'il reste quelque part
notre référence mentale : ce n'est pas qu'on devient forcément
conservateur en vieillissant, c'est surtout qu'il y a un effet
d'ancrage sur ce que devrait ou pourrait être la société qui se
constitue à l'âge où nous la découvrons.
Cet effet d'ancrage n'est, bien sûr, pas seulement temporel, il est
aussi spatial, et peut-être qu'on le comprend mieux dans cette
dimension : les personnes exilées, expatriées ou émigrées ne vont pas
nécessairement considérer que le pays où elles ont grandi est
forcément meilleur en tout (d'ailleurs, si elles sont
exilées, c'est probablement qu'il y a une raison à ça), mais elles
vont certainement avoir tendance à juger leur pays d'accueil en
comparaison à leur pays d'origine.
Sur le plan temporel, nous sommes tous des exilés, contraints de
vivre dans une époque qui n'est pas celle sur laquelle nous avons
construit nos références.
Nous sommes tous des exilés temporels : et c'est un exil cruel car
il est irrémédiable. Personne ne peut rentrer à la maison. Personne
ne peut retourner voir ceux qui sont restés là-bas, dans le passé, et
dont il ne nous reste que la mémoire. C'est un déchirement avec
laquelle il faut apprendre à vivre, et je pense qu'il nous marque tous
(quoique différemment les uns des autres) avec l'âge.
Je pense que c'est là une meilleure clé de lecture pour comprendre
cette forme de conservatisme qui vient avec l'âge : le déracinement.
Ayant grandi dans une certaine époque dont nous avons assimilé les
valeurs et la culture[#6], nous
nous retrouvons des décennies plus tard avec le sentiment d'être
étranger en terre étrangère.
[#6] Je pense par
exemple à un ami qui aime utiliser des références de culture pop
(enfin, dans son cas, plutôt de culture geek) de quand il avait vingt
ans : je devine qu'il est plutôt malheureux que ces références ne
prennent pas, que les plus jeunes ne cherchent pas à en savoir plus,
alors qu'il aimerait pouvoir les partager.
Les tensions entre générations sont à cet égard assez analogues aux
tensions entre immigrés et
autochtones[#7] dans un pays :
incompréhension pour la culture de l'autre, certitude que la sienne
est, pas forcément supérieure, mais « normale » alors que c'est
l'autre qui est « différente » par rapport à cette référence,
difficultés de communication même quand on parle la même langue,
manque de respect pour les valeurs de l'autre culture, sensation de
rejet voire d'infériorité, accusation d'abus de position
dominante.
[#7] Sauf qu'il n'est
pas clair dans mon histoire qui est immigré et autochtone dans une
époque : est-ce que que les autochtones sont ceux qui sont jeunes dans
l'époque en question, ou est-ce que ce sont les vieux qui peuvent dire
qu'ils étaient là avant (mais justement, ils n'étaient pas là en
premier, ils étaient à une autre époque) ? This side
of heaven / Belongs to the children — désolé pour la référence un
peu datée de ma génération. Bon, ma métaphore devient forcément un
peu confuse. Donc imaginons plutôt une situation où deux peuples ou
cultures ont une raison plus ou moins sérieuse de se considérer comme
propriétaire d'un même espace.
Mais il y a une chose subtilement différente dans le temps, qui n'a
pas vraiment d'analogue dans l'espace, et qui peut aussi aider à
expliquer le conservatisme : si l'époque dans laquelle j'ai grandi est
ma patrie ou ma maison, dont je suis exilé, ce n'est pas juste que je
m'en éloigne chaque jour un peu plus, c'est aussi que j'assiste
impuissant à sa destruction.
Le monde change, et même si on ne pense pas que tout changement est
un changement pour le pire, c'est quand même un changement qui
m'éloigne du monde dans lequel j'ai grandi et qui ne reviendra jamais.
Le temps est un deuil perpétuel des choses qui ne seront plus jamais.
Ce deuil n'est pas facile à accepter. Chez certains il se manifeste
sous la forme d'une nostalgie (qui pas
forcément uniquement triste) ; chez d'autres, ce sera une
obsession pour tout documenter
(cf. aussi ceci) ; mon
papa, lui,
aimait lire
Omar Khayyám. Mais chez encore d'autres, ce sera le refus de tout
changement, parce que tout changement précipite encore un peu plus le
passé dans l'inexistence.
Voilà donc les deux clés que je propose aux jeunes pour comprendre
la mentalité des vieux (et se préparer à ce qu'elle devienne aussi la
leur !) : une double perte de sa « maison temporelle » qu'est le
déchirement de l'exil (on se retrouve en terre étrangère) ainsi que la
douleur d'assister à la disparition progressive des traces du passé
qui subsistent dans le présent (on voit sa maison détruite).
C'est-à-dire la double caractéristique du temps que d'être
irréversible et irrévocable.
Ce diagnostic étant posé, est-ce que j'ai un remède à proposer ?
Pas vraiment, à part des banalités : faire son deuil du passé est le
cœur de la condition humaine, c'est l'épreuve que nous devons tous
affronter en permanence, mais il faut bien s'en accommoder parce que,
après tout, vieillir est encore le meilleur moyen qu'on ait trouvé
pour ne pas mourir jeune. Je pense qu'il faut arriver à séparer
la nostalgie, qui est le mal du passé dont l'analogue dans
l'espace serait ce qu'on appelle en
anglais homesickness et en
allemand Heimweh (je ne connais pas de terme
français vraiment satisfaisant : mal du pays est
le plus proche que je trouve), et le conservatisme temporel,
le refus du changement, qui est l'analogue du nationalisme chauvin.
Il n'y a pas de honte à se souvenir avec tristesse de l'époque où on a
grandi et d'éprouver de la peine voir ces moments perdus comme des
larmes dans la pluie[#8] ; et
il est tout à fait raisonnable de penser qu'elle pouvait être
meilleure sur certains points, ou du moins qu'on la préférait
personnellement sur ces points ; c'est autre chose de refuser toute
évolution du monde parce qu'elle nous en éloigne. Mais ça sous-entend
aussi que les autres soient capables de comprendre cette distinction
(comprendre que si j'exprime ma nostalgie, ce n'est pas forcément
l'expression d'une supériorité du passé).
[#8] Oui, c'est bon,
tout le monde a
compris la référence, David, même les jeunes
connaissent Blade Runner, ce n'était pas la
peine de la poser de façon aussi ostensible.
Disons au moins qu'il faut se rappeler que l'époque où nous vivons
appartient à tous ceux qui y vivent (comme l'espace dans lequel nous
vivons appartient à tous ceux qui y vivent). Personne n'est
propriétaire de l'époque, et le « générationnisme » doit être
considéré comme aussi con que le racisme. C'est une chose de réduire
quelqu'un à sa génération quand, par exemple, il se comporte déjà avec
mépris ou prétention de supériorité vis-à-vis des autres
générations[#9], mais de façon
générale je pense qu'il faut traiter ce genre d'attaques comme
inacceptables.
[#9] Exemple
ici assez frappant : quand on lit le langage totalement déformé
et vulgaire des jeunes de maintenant qui croient en savoir plus que
les anciens qui ont réellement étudié, là je pense qu'il est
vraiment totalement justifié de répondre OK,
boomer.
Je m'arrête là même s'il me semble que
j'avais d'autres choses à dire, parce que ce billet me fatigue : la
conclusion est donc peut-être un peu abrupte, mais à ce stade je pense
que mes lecteurs ont l'habitude.
Comme je l'ai déjà raconté
(dans un bout
de ce billet), il y a environ trois
mois, je me suis acheté une petite voiture électrique, une Reunault
Twingo 3 d'occasion (de 2022, avec 40 000 km au compteur, pour 10k€ en
concession Renault). Pour l'instant, je suis très content de cet
achat. Évidemment, il se peut que je change d'avis par exemple si
j'ai un accident ou une panne sérieuse, mais je pense que je peux en
parler maintenant un peu plus. (Aussi, ce billet traîne depuis
plusieurs semaines maintenant, il est temps de l'évacuer.)
Pour résumer un certain nombre d'épisodes précédents de ce blog,
j'ai passé le permis voiture en
2018 (parce que mon boulot allait déménager
à Trifouilly-lès-Saclay et que les
transports en commun pour y aller sont franchement pourris). Cet
apprentissage de la conduite s'est mal passé, mon moniteur n'arrêtait
pas de m'engueuler et ça a été une expérience longue, douloureuse, et
assez traumatisante (même si, au final, j'ai eu le permis du premier
coup). Le poussinet s'est ensuite acheté une voiture (une Volkswagen
Golf IV Diesel de 2001, avec environ 200 000 km au compteur) en disant
que ce serait bien que je garde l'habitude de passer les vitesses sur
une boîte manuelle. Sauf que ce
n'était pas vraiment un bon plan :
il s'est attaché à cette voiture, il tenait à la garder dans un état
impeccable, et moi j'avais peur de l'abîmer (d'ailleurs, c'est
arrivé), ce qui s'ajoute au stress que je ressentais à conduire une
voiture depuis ce permis passé dans de mauvaises conditions. Et pour
compliquer encore les choses, la rampe de descente du parking de notre
immeuble, où nous la garons,
est compliquée (elle est assez
étroite, elle a un petit muret bas merdique qui réduit la largeur
disponible[#] de manière
difficile à voir aux rétroviseurs, il n'y a même pas un miroir, et
évidemment la rampe n'a pas la forme bien régulière que suggère la
modélisation au lien précédent, mais un polygone avec des angles
complètement pourris), donc c'est un gros stress pour entrer ou sortir
la voiture sans y faire une éraflure.
[#] Je suppose que la
raison d'être de ce petit muret, micro-trottoir ou marche à la base du
mur (je ne sais pas comment l'appeler) est d'être un tampon pour
protéger les carrosseries : on va le taper en premier (plutôt que le
mur), donc abîmer les jantes plutôt que le corps de la caisse, ce qui
est sans doute moins grave. Mais d'une part on n'est pas forcément
heureux de détruire ses jantes (le muret est en béton, pas en mousse),
d'autre part ça ne marche même pas si j'en crois le nombre de traces
de peinture sur les murs de la rampe. J'avais fait voter par
l'assemblée générale de la copropriété une résolution pour faire
biseauter ce muret pour avoir une sorte de compromis entre les deux,
mais le syndic n'a jamais donné suite. Les choses en sont donc au
même point
Moralité : je ne me suis jamais senti à l'aise pour conduire une
voiture, ou en tout cas cette voiture-là.
Pour essayer de dissiper mon malaise, et apprendre à mieux
conduire, je me suis dit que
j'allais passer le permis moto. Ça
a aussi été long et compliqué (mais très formateur),
j'ai fini par l'avoir au bout d'un
an (et d'un échec à l'épreuve de
circulation — que tout le monde considère pourtant comme une simple
formalité). Contrairement au permis voiture, ça n'a pas été
traumatisant, et je me suis rendu compte que j'aimais énormément
conduire une moto. Et j'ai certainement beaucoup appris à lire la
route (et la conduite des autres, et à détecter les dangers) en
passant le permis moto et en roulant à
moto[#2]. (Et ça m'a aussi
sans doute permis de tenir le coup
pendant la pandémie.) Mais l'effet escompté, que je me sente plus à
l'aise à rouler en voiture, ne s'est pas manifesté.
[#2] Je pense
sincèrement que je conduis beaucoup mieux depuis que j'ai
passé le permis moto, et surtout depuis que j'ai roulé quelques
dizaines de milliers de km à moto, parce que, quand même, mon moniteur
avait raison de se lamenter de mon manque d'observation (que
j'avais moi-même noté).
Donc, pendant six-sept ans, la situation a été la suivante : j'ai
beau savoir intellectuellement que la moto est beaucoup plus
dangereuse que la voiture (de l'ordre de grandeur de 25 fois plus
d'accidents mortels au
kilomètre[#3]), je me sens
beaucoup moins inquiet quand je conduis une moto qu'une voiture. Au
volant d'une voiture, j'ai l'impression de conduire un tank, qui
déborde de tous les côtés, qui tient à peine dans sa voie, qui n'a
aucune accélération, difficile à manœuvrer, et qui demande une part
énorme de mon attention juste pour m'assurer que je suis bien centré.
Alors que la moto me donne l'impression d'être extrêmement facile et
instinctive à conduire : non seulement elle va exactement où je veux,
mais j'ai l'impression de faire complètement corps avec elle, la
sensation que j'ai est que ce n'est même pas la moto qui va où
je veux, c'est moi qui suis l'ensemble motard+moto et je dirige cet
ensemble avec ma pensée. Et en tout état de cause, conduire une moto
est un plaisir, conduire une voiture est une corvée.
[#3] Digression : Sans vouloir nier
que la moto est beaucoup plus dangereuse, ce chiffre est un peu
trompeur quand même, parce qu'elle mélange au moins trois effets :
① la moto est intrinsèquement plus dangereuse que la voiture
(ne serait-ce que parce que les accidents à moto sont évidemment
beaucoup plus graves qu'en voiture), même pour le même conducteur
conduisant de la même manière, ② on a tendance à ne pas conduire de la
même manière une moto qu'une voiture, et ③ il est probable que les
gens qui conduisent une moto conduisent plus dangereusement de
façon générale (i.e., même quand ils conduisent une voiture, je
suis prêt à parier que les motards ont plus d'accidents que les
non-motards). Du point de vue de l'analyse du risque, on peut donc
dire que ③ (et peut-être aussi ②) est un facteur confondant :
sur cet aspect-là, ce n'est pas la moto qui est dangereuse, c'est que
la moto attire des gens qui conduisent de façon dangereuse. Je ne dis
pas que je suis immunisé contre ③, mais la raison qui m'a poussé à
passer le permis moto n'est pas j'ai envie de rouler très vite,
et je n'ai plus 20 ans et la certitude d'être immortel, c'est déjà
quelque chose ; et je suis encore moins immunisé contre ②, mais quand
même, je vois que quand il y a une autre moto dans le même sens sur la
route, c'est quasi toujours moi qui me fais doubler, donc j'en conclus
au moins que je roule moins vite que la majorité des autres motards
(et à plus forte raison, quand je vois d'autres motards rouler comme
des cinglés sur l'autoroute en slalomant à 150km/h en interfile entre
les voitures, je me dis qu'ils comptent dans les stats de dangerosité
de la moto et que juste en ne faisant pas pareil je rends ces stats un
peu moins inquiétantes pour moi). Bref, je ne dis pas que je ne
prends pas des risques en roulant à moto, c'est indéniable que j'en
prends, et je ne cherche pas à les cacher, mais ils ne sont pas aussi
élevés que ce facteur ~25 peut suggérer. (Aussi, j'ai dépassé les 3
premières années après le permis qui sont apparemment les plus
dangereuses.)
Comme d'un autre côté le poussinet, lui, aime beaucoup conduire une
voiture, la Golf qu'il avait achetée principalement pour que je la
conduise, ben c'est essentiellement toujours lui qui la conduit. J'ai
juste fait le minimum pour ne pas complètement perdre la
main[#4], mais vraiment le
minimum, et certainement pas assez pour prendre confiance. Le
poussinet a eu beau me répéter il faut que tu conduises plus,
en fait je n'en avais pas envie et lui non plus.
[#4] Ce n'est pas clair
dans quelle mesure ça s'oublie (je parle du fait de conduire en
général, ou du fait de passer les vitesses sur une boîte manuelle).
Comme j'avais constaté en 2009,
skier ne s'oublie pas (mais bon, il s'est écoulé à peu près autant de
temps depuis cette constatation qu'entre elle et la fois précédente où
j'avais fait du ski, donc peut-être que ce n'est plus vraiment le cas
maintenant). En revanche, à une autre occasion, je me suis rendu
compte que je ne savais plus nager (ou plus exactement, je savais
toujours nager, mais pas retenir ma respiration pour nager sans avoir
l'impression d'être tout le temps en train de me noyer). Donc
apparemment skier ne s'oublie pas, nager si. Et conduire, alors ? Je
n'en sais rien.
J'ai bien essayé de conduire une voiture électrique : soit celle de
ma maman, soit des voitures de location en autopartage (mais les
systèmes d'autopartage à
Paris n'arrêtent
pas de changer, et par ailleurs ça reste assez cher), et même
l'hybride que nous avons louée l'été
dernier à Toronto parce que le poussinet avait stupidement laissé
son permis à la maison. Lui-même a acheté une
Tesla[#5], mais il est hors de
question que j'y touche. Bref, pas assez d'expérience pour pouvoir
vraiment conclure.
[#5] Je précise que
c'était avant qu'on ne sache que Musk était un extrémiste cinglé.
Mais bon, à force, la situation devenait assez idiote du point de
vue pratique. La moto, c'est vraiment hyper agréable à conduire, ça
procure des sensations incroyables, mais du point de vue pratique,
même si on ignore le problème du danger, c'est complètement merdique :
on ne peut quasiment rien transporter, on ne peut pas vraiment prendre
de passager (à moins d'avoir prévu un casque et des gants de
rechange), il faut un équipement très
encombrant[#6], c'est merdique
quand il pleut (c'est encore plus dangereux s'il pleut et
qu'il vente), c'est hyper flippant quand il fait nuit, c'est
désagréable quand il fait froid, et c'est désagréable quand il fait
chaud (là, par exemple, l'idée de porter une combinaison en cuir pour
sortir par 36°C ne me tente pas des masses). Le seul avantage
pratique par rapport à la voiture, c'est qu'on a le droit de circuler
en interfile dans les bouchons, mais de toute façon je n'aime pas trop
alors je me débrouille presque toujours pour rouler à des heures où je
n'ai pas à le faire.
[#6] Quand je fais de
la moto, je porte absolument tout le temps l'équipement complet (pas
juste le casque et les gants qui sont le minimum obligatoire, mais
aussi le blouson, la dorsale, le pantalon et les bottes ; parfois un
gilet haute visibilité aussi ; il n'y a que l'airbag que je n'ai pas),
et presque toujours la version en cuir, qui est la plus protectrice,
pour le blouson et le pantalon. Sur la moto elle-même, ce n'est pas
un problème (c'est très confortable, en fait, et j'avoue pour moi ça
fait même partie du plaisir et de l'identité motard). Mais si le but
est d'aller quelque part pour faire quelque chose, on se retrouve avec
la question de quoi faire de l'équipement, qui est quand même
emmerdant pour n'importe quoi d'autre que conduire une moto. Encore,
si je vais au bureau, je peux laisser mon équipement dans mon bureau,
et me changer pour une tenue moins « robocop ». Mais le problème de
l'équipement fait que c'est, en gros, impossible de prendre la moto
pour aller quelque part faire une balade à pied (le casque tient
certes dans le top-case, mais le pantalon et le blouson, il faudrait
les garder sur soi, et on n'a pas envie de faire de la randonnée en
équipement de moto).
Et le choix du mode de transport pour aller au bureau est un vrai
problème. Si j'y vais en transports en commun, c'est tellement long,
fatigant et pénible[#7] que je
suis trop crevé pour faire des maths correctement quand j'arrive (et
je suis carrément à ramasser à la petite cuiller quand je rentre). Si
j'y vais à moto, comme je n'ai vraiment pas envie de rentrer dans les
bouchons (stressants et dangereux), ni d'attendre longtemps pour
qu'ils soient finis et de risquer de rouler fatigué, je rentre très
tôt : donc en gros je fais juste les allers-retours pour donner mes
cours et c'est tout. Or bosser chez moi a des limites pour plein de
raisons[#8].
[#7] Déjà, il n'y a pas
de clim dans le RER (il est censé y avoir une ventilation
réfrigérée dans certaines rames, mais 9 fois sur 10 elle ne marche pas
du tout). Je ne sais pas comment le message peut avoir encore du mal
à passer, mais si on veut persuader les gens de prendre les transports
en commun, il faut qu'ils aient cet élément minimal de confort que
maintenant absolument toutes les voitures ont.
[#8] Par exemple, parce
que quand je pense à des maths, j'aime bien me lever, marcher un peu,
me poser ailleurs, etc. Chez moi, c'est un peu difficile.
Et aussi, quand le poussinet n'est pas là, je me retrouvais un peu
coincé si je voulais sortir faire une balade (à pied) quelque part :
les transports en commun ne desservent rien d'intéressant, je n'ose
pas sortir la Golf du parking, si je prends la moto je me retrouve
avec un équipement dont je ne sais pas quoi faire (que je n'ai
certainement pas envie de garder pour une balade à pied), et la
solution de louer une voiture en autopartage (donc payer environ 40€)
juste pour aller me promener est quand même un peu absurde.
Le poussinet a fini par me convaincre que m'acheter ma propre
voiture était la chose raisonnable à faire, en cherchant quelque chose
de petit, pas cher (donc d'occasion), et évidemment électrique.
Quitte à accepter, en contrepartie, une autonomie limitée — acceptable
vu que je veux en gros juste faire des allers-retours au bureau avec,
ou des petits déplacements en Île-de-France. La Twingo que j'ai
achetée remplit assez bien le cahier des charges.
Bon, c'est bien ma veine que ce qui est selon certaines métriques
la pire canicule jamais enregistrée en France tombe au moment
où notre clim principale est en
semi-panne (elle doit produire quelque chose comme 1000W–1500W de
froid, ce qui n'est pas rien, mais ce qui suffit tout juste à
maintenir une seule pièce tempérée pendant la
nuit[#]). Du coup, mon
poussinet a fui à la montagne, et moi je survis grâce à trois clims
d'appoint monobloc qui doivent totaliser quelque chose comme
6000W–6500W de puissance frigorifique (en consommant environ 2000W
d'électricité[#2]). Ça tient à
peu près, mais ça fait un boucan terrible (je coupe une des trois
clims d'appoint, la nuit, dans la pièce où je dors, en laissant notre
clim principale anémique faire le boulot de la maintenir à une
température supportable).
[#] La nuit dernière, la
température minimale à
Paris a
dépassé 26°C, ce qui est supérieur à la « normale saisonnière » de
la maximale. Autrement dit, il fait plus chaud au plus froid
du petit matin qu'il ne fait normalement au plus chaud de la journée.
Donc si la clim arrive quand même à maintenir une température de 24°C
dans la pièce (surtout que l'immeuble a emmagasiné énormément de
chaleur), c'est qu'elle fait quand même un peu de froid. Mais vu
comme elle est dimensionnée elle devrait pouvoir maintenir notre
appartement tout entier à 20°C même par une canicule pareille sans
difficulté majeure si on le voulait.
[#2] Heureusement, nous
avons une formule Tempo donc ça ne nous coûte que quelques euros par
jour. Heureusement aussi, la France est fortement exportatrice en ce
moment (malgré l'arrêt de quelques centrales nucléaires pour éviter de
trop réchauffer les rivières qui leur servent de source froide) : le
jour où j'écris, les exports nets varient entre 5GW et 12GW.
☞ Problèmes de clim, toujours
Pour résumer le problème de notre clim principale
(plus de détails ici) : quand on la
redémarre, elle tourne normalement pendant une petite heure, puis
baisse progressivement en régime jusqu'à une valeur minimale de
quelque chose comme 500W (de consommation électrique mesurée). Selon
notre analyse (au poussinet et à moi), c'est clairement le symptôme
d'une fuite de gaz : pas vraiment que le manque de gaz l'empêche de
faire du froid (d'ailleurs, en production de chaud, elle marche très
bien), mais plutôt qu'elle ne peut pas le transporter efficacement du
compresseur vers les unités intérieures, si bien qu'elle doit se
mettre en sécurité en baissant sa puissance. Il y a un code d'erreur
qui apparaît sur les LEDs du module de contrôle qui semble le
confirmer. Et surtout, mon poussinet a promené un détecteur de gaz
fluorés à proximité du compresseur, qui a détecté quelque chose. En
plus de ça, l'an dernier nous avons eu exactement les mêmes
symptômes, et c'était bien une fuite (qui nous a obligés à
changer l'unité extérieure, c'est-à-dire quasiment toute la clim).
Bref, normalement, la marche à suivre devrait être facile : faire
venir un techicien pour détecter la fuite, la réparer si elle est
réparable[#3], puis remettre du
gaz. Seulement, il faut réussir à faire venir un technicien, et qu'il
ne soit pas trop incompétent.
[#3] L'an dernier, la
fuite venait de la « batterie » du compresseur, élément qui n'est pas
réparable : d'où la nécessité de changer l'unité. (Et elle n'était
plus sous garantie, donc vraiment pas de chance pour nous.) Rien ne
dit que l'endroit de la fuite soit le même cette fois-ci, ça pourrait
être un raccord, ce qui serait alors un problème mineur et facile à
régler (si on arrive à faire venir quelqu'un pour le régler !). Le
poussinet semble croire que c'est exactement la même chose que l'an
dernier, c'est-à-dire une fuite dans la batterie du compresseur et
qu'il faudra de nouveau changer l'unité (heureusement, en principe
elle est sous garantie, cette fois) ; moi je ne crois pas à la loi des
séries donc je penche plutôt pour une fuite dans un raccord (ce qui
est un emplacement beaucoup plus courant que la batterie). En tout
état de cause, que ce soit ou non au même endroit, avoir un problème
de ce type, normalement rare, deux ans d'affilée, est troublant quant
à notre manque de chance (surtout que nous entretenons correctement le
matériel), et nous sommes perplexes.
☞ De la difficulté à faire venir quelqu'un
Les techniciens et installateurs de clims de France sont évidemment
noyés sous le travail en ce moment, et ça ne va pas s'arranger avant
septembre. Mais même hors canicule exceptionnelle, ce n'est pas
évident de faire venir quelqu'un.
Le type qui nous l'a posée initialement (et qui a remplacé l'unité
extérieure l'an dernier), est basé à Bouffémont, au nord de Paris.
Venir de Bouffémont jusque dans le 13e arrondissement de Paris, c'est
quelque chose comme 1h à 2h de route. Beaucoup d'artisans refusent
d'ailleurs maintenant tout simplement de travailler à Paris parce que
la circulation à Paris est impossible. Lui acceptait de venir… mais
il ne cessait de nous poser des lapins : il nous disait qu'il
viendrait tel jour, nous nous organisions pour l'attendre, nous
passions la journée à l'attendre, et le soir il nous appelait pour
nous dire qu'il ne viendrait pas ; et il nous a fait le coup jusqu'à
trois ou quatre fois d'affilée, ce qui est d'un manque de
professionnalisme vraiment
affolant[#4]. Comme en plus on
se demande quelle est sa part de responsabilité dans nos
problèmes[#5], nous avons
décidé que nous ne voulions plus le voir.
[#4] Je comprends qu'on
prévoie une petite marge d'overcommit des rendez-vous ; mais la
moindre des choses, c'est que si on a fait sauter le rendez-vous d'un
client, ce client devient ultra-prioritaire au rendez-vous suivant.
Faire sauter trois fois d'affilée le rendez-vous
du même client, c'est vraiment se moquer du monde.
[#5] Il
n'est probablement pour rien dans la fuite (mais le fait que
nous ayons exactement le même problème que l'an dernier nous laisse
quand même perplexe : se peut-il qu'il stocke son matériel dans des
circonstances qui donne naissance à des fuites ? l'unité pouvait-elle
déjà avoir fui du gaz quand il nous l'a posée ?). Ce qui est sûr,
c'est qu'il nous a au moins fait perdre notre garantie en nous
persuadant que notre unité fonctionnait très bien à un moment où, en
fait, elle avait déjà des symptômes.
Mais qui faire venir à la place ? Comme je le dis plus haut, pas
mal de gens refusent de venir dans Paris, et encore d'autres refusent
de travailler sur du matériel Mitsubishi (qui n'est pas le plus
répandu en France).
L'an dernier (quand nous avions les mêmes problèmes, donc), nous
avions trouvé un apporteur d'affaires qui nous avait envoyé un
technicien très bien. Le terme d'apporteur d'affaire mérite
peut-être quelque explication. Si je comprends bien, beaucoup de
techniciens de clim sont auto-entrepreneurs, mais ils n'ont pas
l'envie (et/ou pas la compétence) de démarcher eux-mêmes les clients,
ou peut-être pas de faire la paperasse administrative, les factures,
etc. : il y a donc des apporteurs d'affaires qui s'en chargent,
facturent les interventions aux clients, et sous-traitent tout aux
techniciens. C'est peut-être aussi l'apporteur d'affaires qui
commande le matériel. Je ne sais pas bien pourquoi, ils ne veulent
pas vraiment que les clients soient au
courant[#6] de cette
organisation, donc ils font semblant que les techniciens sont leurs
employés. Tout ça est un peu bizarre et agaçant (mais pas vraiment
suspect). Quoi qu'il en soit, nous avions trouvé l'an dernier un
apporteur d'affaires qui nous avait à la fois semblé aimable et
lui-même compétent (nous avions longuement discuté au téléphone du
problème), et qui nous avait envoyé quelqu'un de bien, lequel a
diagnostiqué notre fuite et nous a dit qu'elle n'était pas
réparable[#7].
[#6] Les deux types que
l'apporteur d'affaire nous a envoyés se présentaient comme travaillant
pour lui. Mon poussinet demande en fait, vous êtes
auto-entrepreneur, n'est-ce pas ? et ils réagissent comme si nous
étions au courant d'un truc un peu secret.
[#7] Nous aurions voulu
faire appel à eux pour changer l'unité, mais comme ils n'en avaient
pas, nous avons fait appel à notre installateur d'origine (celui de
Bouffémont), qui avait la pièce en stock. Rétrospectivement, c'était
peut-être une erreur, et le poussinet me reproche de l'avoir poussé
dans ce sens (parce que je voulais une clim qui marche le plus vite
possible).
☞ Un technicien qui nous a pris pour des guignols
Cette année (peu avant la présente canicule) nous avons donc
recontacté le même apporteur d'affaires pour diagnostic et recherche
de fuite. Mais il nous a envoyé quelqu'un de beaucoup moins
satisfaisant.
En gros, le technicien qui est venu avait l'air de nous prendre
pour des affabulateurs, il a essayé de nous gaslighter que notre clim
marche très bien. Il ne l'a pas dit explicitement, mais c'était très
clair qu'il nous prenait pour des guignols.
Primo, il a déclaré d'emblée que ça ne pouvait pas être une fuite,
parce que (selon lui, si je résume) s'il y a une fuite, tout le gaz
part et la clim ne marche plus du tout. Bon, peut-être que les
petites fuites telles que tout le gaz ne sorte pas rapidement, et qui
n'empêchent pas totalement la clim de fonctionner sont rares, mais
nous savons certainement que c'est possible puisque nous en avons eu
une l'an dernier, avec, encore une fois, exactement les mêmes
symptômes, et qu'un autre technicien (envoyé par le même
apporteur d'affaires) a diagnostiqué ça comme une fuite, qu'il a
localisée[#8].
[#8] Le détecteur de
gaz bippait à la folie à l'endroit qu'il a trouvé, donc il n'y avait
vraiment aucun doute.
Secundo, le type nous a expliqué que le fait que notre détecteur de
gaz bippe à proximité de la clim ne voulait rien dire du tout parce
que ces trucs peuvent détecter plein d'autres choses, par exemple de
la peinture ou un solvant de colle. Alors oui, c'est vrai, il y a des
faux positifs ; mais quand le truc bippe justement à proximité
d'un bloc de clim qui dysfonctionne et qu'il n'y a eu aucun
travaux de peinture ou rien de la sorte, il faudrait quand même
prendre ça au sérieux.
Tertio, le type a mesuré la température de l'air qui sortait de nos
unités intérieures et l'a trouvée tout à fait normale (quelque chose
comme 9°C). Certes, mais il est venu un jour où il devait faire 24°C
dehors et où la clim même avec la puissance rachitique à laquelle est
réduite arrivait bien à tenir sa consigne : pas étonnant qu'elle
arrive à sortir encore de l'air froid. (Au moment où j'écris, ce
n'est plus du tout le cas : il est plutôt autour de 15°C en sortie.)
Forcément, quand il ne fait pas très chaud dehors, notre
clim semble marcher normalement.
Quarto, il a sorti son manomètre pour mesurer la pression de gaz,
et a constaté qu'elle était normale. Le truc, c'est que ça ne dit
rien du tout : le gaz dont on parle — et je devrais plutôt
écrire le fluide tout du long — passe entre l'état liquide et
l'état gazeux au cours du cycle thermodynamique ; et tant qu'il en
reste assez pour pouvoir produire du liquide, la présence du liquide
assure que la pression sera forcément égale à
la pression de
vapeur saturante à la température considérée. C'est le B-A-BA de
la thermodynamique : mesurer la pression au manomètre n'a de sens que
si elle est trop faible pour permettre la condensation comme liquide,
et en l'occurrence il doit nous en rester encore
assez[#9] pour ça.
[#9] Peut-être que ça
explique que le type croie qu'une fuite ne peut pas conduire à ce que
la clim marche seulement à moitié : s'il ne compte comme fuite
qu'une circonstance où son manomètre mesure moins que la pression de
vapeur saturante, quand il y a fuite il n'y a plus de liquide, donc la
clim ne doit plus fonctionner du tout.
Bref, pour toutes ces raisons (la certitude qu'une fuite cause
forcément la perte de tout le gaz, l'idée que notre détecteur de gaz
peut bipper à tort, et les constatations que l'air sortait bien froid
et que les pressions étaient bonnes), le type avait l'air convaincu
que notre clim marchait très bien, et il était clair qu'il nous
prenait pour des guignols. Et ça ne s'est pas arrangé.
On peut dire que mon poussinet s'y connaît raisonnablement bien en
clims : il a fait un master de physique spécialisé en climatisation
(ça c'était avant qu'il fasse un deuxième master — puis une thèse — en
informatique). Je lui avais conseillé de mentionner ce
fait discrètement et en
passant[#10] aux
techniciens qui passent pour s'occuper de notre clim, histoire
d'envoyer le signal que nous ne sommes pas des incompétents faciles à
arnaquer[#11].
[#10] Plutôt en
mode ah vous savez, la clim, c'est un sujet qui me passionne,
d'ailleurs j'ai fait un master de physique là-dessus avant de me
tourner vers l'informatique.
[#11] Des artisans peu
scrupuleux aiment parfois profiter de l'ignorance de leurs clients
dans le domaine de leur spécialité, même si ça semble surtout
concerner les plombiers et les électriciens dont on trouve le numéro
sur des affichettes numéros d'urgence à garder chez soi, j'ai
des connaissances indirectes qui ont payé fort cher — littéralement —
leur manque d'expertise dans tel ou tel domaine.
Mais ça peut aussi avoir l'effet inverse : braquer les gens qui se
sentent pris de haut. Je crois que notre type s'est senti pris de
haut parce que nous avons réfuté les quatre points que j'ai listés
ci-dessus (nous avons essayé de le faire diplomatiquement, mais je ne
vois pas trop comment nous pouvions éviter de le faire). Il nous a
expliqué que ça faisait quinze ans qu'il travaillait dans la clim, et
là c'était mal parti.
☞ …et qui est venu sans bouteille pour la pesée
Bon, on peut dire : OK, il n'est peut-être pas super
au courant des aspects théoriques du domaine, il n'a pas fait un
master en clim, il ne sait peut-être pas ce qu'est une pression de
vapeur saturante, mais il peut quand même connaître son métier. Mais
pas vraiment non plus.
Méta : Le billet qui suit est une adaptation
d'un long
fil Bluesky dont je me suis dit après l'avoir écrit que,
finalement, il aurait plus sa place sous forme de billet de blog.
(J'ai surtout ajouté quelques notes explicatives, et parfois un peu
reformulé les phrases.) Je reprends un certain nombre de choses que
je disais dans mon autre billet
récent sur le même sujet, parfois en les disant un peu
différemment, et j'ajoute d'autres idées que j'avais oublié
d'exprimer, en revanche je ne m'appesantis pas sur
le unit distance problem en particulier. Bref,
le présent billet peut être lu indépendamment de l'autre. Il peut
aussi être lu indépendamment de la vidéo qui sert de point de départ à
toutes ces réflexions (et à laquelle je reproche globalement de
présenter un point de vue très restrictif). Et j'espère qu'il est
largement compréhensible pour les non-mathématiciens (c'est quand même
le but !), d'autant que la vidéo commentée est faite par un
philosophe.
Comme d'habitude, ce texte est 100% écrit par mon petit cerveau de
mathématicien humain : ce n'est pas pour me vanter, c'est plutôt pour
justifier les fautes de frappe ou d'orthographe certainement
nombreuses et qu'une IA n'aurait pas faites.
*
Le point de départ, donc, c'est qu'on m'a demandé de
regarder cette vidéo du philosophe
vulgarisateur Monsieur
Phi sur les progrès
des LLM[#] en maths
et de donner mon avis.
[#] Je rappelle que
les LLM (Large Language
Models) sont le principal type d'IA génératrices de
texte (p.ex., ChatGPT, Claude, Gemini, DeepSeek, sont
essentiellement des LLM, même s'ils ont des passerelles
vers d'autres types d'IA, par exemple pour produire ou
analyser des images). J'essaie, sans forcément être parfaitement
cohérent, d'utiliser le terme IA (qui ne veut pas
dire grand-chose, en tout cas scientifiquement) pour le domaine en
général, et LLM pour celles dont il est question
ici.
Bon alors d'abord, j'ai bien regardé la vidéo, et je dois commencer
par dire que tout ce que j'y ai entendu me semble juste, et plutôt
bien expliqué. En revanche, il y a un certain nombre de choses qui
auraient pu être dites et qui ne l'ont pas été, et pour certaines je
le regrette. Voici donc ce que je peux ajouter à titre personnel.
(Et oui, bien sûr, je ne m'attends pas à ce qu'une vidéo YouTube dise
tout ce que je raconte ci-dessous, mais je trouve quand même que le
message se résume pas mal à les IA sont devenues très
fortes très vite, sur lequel il y a beaucoup de mise en
perspective à faire.)
D'abord, ça me semble important de souligner que
les LLM actuels continuent à l'heure actuelle à produire
énormément de démonstrations fausses (théorèmes hallucinés, appliqués
avec les mauvaises hypothèses, confusions quand un terme a plusieurs
sens, etc.). Même les « bons » modèles. (Oui, les bons en font
moins, mais on leur demande des choses plus compliquées, et là ils en
font encore beaucoup.) On peut parfois détecter ces erreurs,
certainement les réduire, en demandant au LLM de vérifier
sa propre preuve, mais même ainsi, la confiance n'est pas terrible.
Du coup, si on veut quelque certitude, soit il faut formaliser la
preuve en Lean[#2], ce qui
n'est possible qu'avec un tout petit bout de la recherche en maths
(dont beaucoup de problèmes
d'Erdős[#3], qui ont la
spécificité d'être très élémentaires), soit la faire vérifier par un
expert humain, et là on a un bottleneck, parce
que les experts ont autre chose à foutre que vérifier N
preuves générées par IA dont beaucoup sont du
bullshit.
[#2] Comme je
l'explique dans un
bout de mon précédent billet
sur le sujet, Lean est un outil informatique dans lequel on peut
exprimer des preuves mathématiques de façon formelle, et qui vont
alors la vérifier (de façon complètement automatisée, et fiable). On
peut demander à un LLM d'écrire ou de convertir la preuve
en Lean. Mais pour que la preuve soit effectivement formalisable en
Lean, il faut que tous les outils qu'elle utilise aient été eux-mêmes
préalablement formalisés en Lean, ce qui, à l'heure actuelle, est loin
de couvrir la totalité du spectre des mathématiques connues.
[#3] Paul Erdős
était grand
collectionneur de problèmes mathématiques, et ses problèmes sont
devenus une sorte de défi pour les boîtes d'IA (je me
demande ce qu'Erdős lui-même aurait pensé de cette situation,
d'ailleurs). Mais il faut souligner que les problèmes d'Erdős
représentent les intérêts du collectionneur, et qu'ils ont notamment
un biais très important en faveur des énoncés élémentaires, souvent
sans grande théorie derrière, et de certains domaines particuliers des
maths (grosso modo : la combinatoire, la théorie des graphes, la
théorie des nombres « élémentaire » / combinatoire / additive,
éventuellement la théorie descriptive des ensembles).
En fait, c'est complètement con : on a automatisé une partie
intéressante de la résolution de problèmes mathématiques (trouver une
preuve), mais pas vraiment la partie chiante (vérifier les preuves),
qui est pourtant, du point de vue théorique, parfaitement
automatisable. (Un peu comme on préférerait que les IA
nous débarrassent des choses chiantes de la vie, comme le ménage, et
pas des choses créatives et intéressantes.)
☞ La difficulté de vérifier
Et en pratique, ce qui est en train de se passer en ce moment en
maths, ce n'est pas tant que les problèmes ouverts tombent les uns
après les autres (à part les problèmes d'Erdős), c'est que tout le
monde est noyé par les preuves bidon produites par IA :
avant, pour reconnaître un crackpot en maths c'était très facile
(juste au style), maintenant, comme les preuves bidon produites
par IA sont superficiellement hyper plausibles, c'est
devenu extrêmement difficile de savoir sauf à tout lire en détails.
Là on a un vrai problème.
(Et à moins de tout formaliser, ce n'est pas clair que le progrès
des LLM nous tire d'affaire, parce que ce qui compte est
le rapport entre leur capacité à générer du bullshit avancé et leur
capacité à en détecter, et c'est pas évident comment il évolue.)
☞ Le positif et le négatif
C'est pour ça que je souligne que, à l'heure actuelle, il n'est pas
du tout clair que la contribution des IA aux maths soit
positive (même en ignorant totalement leurs coûts !). Il y a des
termes >0 et des termes <0, et j'ai personnellement tendance à
penser que la somme est <0.
Je peux aussi mentionner l'impact négatif qu'ont
les LLM sur le site MathOverflow (une sorte de réseau
social des mathématiciens, sous forme de questions-réponses); on peut
toujours rêver qu'elles vont remplacer ça en mieux, mais pour
l'instant ce n'est pas clair (ni gratuit !).
Donc je trouve assez fallacieux de ne parler que des progrès que
les LLM ont apportés pour certains problèmes et de taire
complètement tous les aspects négatifs sur la discipline. Peut-être
que les contributions >0 vont augmenter à l'avenir, mais les <0
risquent d'empirer aussi ! Bref, bien malin qui saura dire à quoi
ressemblera la somme.
L'enthousiasme (d'ailleurs assez relatif) de gens comme Terry
Tao[#4] n'engage qu'eux : ce
n'est pas parce qu'il est très fort que son avis est plus important
que n'importe quel autre mathématicien. Et je trouve d'ailleurs
significatif que la vidéo ne retienne,
des commentaires de
9 mathématiciens sur la preuve d'OpenAI
du unit distance problem, que les plus positifs :
j'encourage beaucoup à lire ceux de Melanie Matchett Wood, avec
lesquels je me sens très en phase.
[#4] Terence Tao est
professeur à UCLA, médaillé Fields, et considéré par
beaucoup comme un des plus brillants mathématiciens vivant
actuellement (voire le plus brillant, parce qu'il a un
fan-club franchement pénible ; mais indiscutablement il est très fort
pour résoudre des problèmes, et aussi capable de comprendre un nombre
impressionnant de domaines différents des mathématiques). Il fait
preuve d'un certain enthousiasme pour le rôle que les IA
vont jouer dans l'avenir des mathématiques, ce qui agace parfois
certains collègues, surtout que ses propos sont pas mal utilisés par
les zélotes de l'IA. (Mais bon, il est aussi signataire
de la déclaration de Leiden, donc ce n'est certainement pas un
enthousiasme sans réserves.)
☞ La difficulté n'est pas une grandeur unique
Beaucoup de spéculations (notamment dans la vidéo de Monsieur Phi)
se fondent sur l'idée implicite que la difficulté d'un problème
mathématique est une sorte de valeur objective, et notamment qu'elle
serait la même pour les LLM et pour les humains. Vu
qu'elle est déjà hyper différente d'un humain à l'autre, ça me semble
particulièrement audacieux, comme hypothèse. Mais en tout cas, l'idée
que les LLM deviennent très bons pour certains
problèmes très durs pour les humains donc ils vont dépasser les
humains en tout (je ne dis pas que la conclusion est fausse), elle
repose sur une hypothèse très douteuse sur la nature linéaire de la
difficulté mathématique.
Évidemment, c'est difficile de tester l'hypothèse il y a des
problèmes de maths faciles pour les humains et difficiles pour
les LLM parce que tout ce qui a jamais été écrit par
un humain est connu des LLM (donc par définition elles
savent faire), et qu'on ne sait même pas dans quelle direction
chercher. Mais le fait est que certains collègues trouvent
les LLM vraiment mauvais et d'autres spectaculairement
bons, et on ne comprend pas bien la raison de ces différences (nature
des problèmes ? qualité des modèles ? capacité à prompter
efficacement ? effet placebo/nocebo dû aux préjugés sur
les IA ?), mais pour l'instant on n'a vraiment aucune
mesure scientifique sérieuse, juste plein d'anecdotes. En tout cas il
est probable que les problèmes d'Erdős ne soient pas hyper
représentatifs.
Je résumerais un peu la situation actuelle à celle où une boîte
pharmaceutique aurait un produit à vendre et on mettrait en avant
plein de témoignages de gens qui ont été guéris par ce médicament : je
ne dis pas que ça ne dit rien, mais ça ne remplace pas une étude
scientifique.
☞ Le problème de l'arrêt des exponentielles
La spéculation puisque les progrès sont très rapides, ils vont
forcément aller extrêmement loin me semble particulièrement
infondée : je ne sais pas quel mur les LLM peuvent
risquer de heurter (économique ? énergétique ? technologique ? du
processus d'entraînement ? de la nature même du modèle ?) mais je ne
vois aucune raison particulière de penser que la position de telle ou
telle barrière (si elle existe) est corrélée à la vitesse à laquelle
on fonce dessus. Comme je le dis tout le temps (et comme j'ai passé
toute la pandémie de covid à expliquer) : observer une exponentielle
ne dit rien sur la manière dont elle s'arrêtera.
☞ Les maths comme benchmark
En tout état de cause, les développements ultra-rapides de ces
derniers mois me semblent largement dus à une décision stratégique :
OpenAI et les autres boîtes d'IA ont décidé
d'utiliser les maths comme
« benchmark »[#5]
censément objectif pour montrer leur supériorité les unes sur les
autres (notamment dans le contexte de l'introduction en bourse
d'OpenAI). Évidemment, ce qui les intéresse n'est pas de
faire des maths ni d'aider la science ou les mathématiciens, mais de
vendre leurs produits. OpenAI a clairement décidé
d'investir massivement pour une annonce spectaculaire, en ciblant les
problèmes d'Erdős spécifiquement. Je ne dis pas que
les LLM ne peuvent pas progresser plus généralement, mais
il faut une certaine naïveté pour s'imaginer que ce développement est
représentatif de quelque chose qui pourra être soutenu, ou qu'il est
représentatif des maths en général, pire, de l'intelligence en
général.
[#5] Comprendre : comme
moyen d'évaluation, comme test pour se comparer les unes aux
autres.
(Et là je me dois de citer
la loi de
Goodhart comme je le fais souvent : utiliser les maths / problèmes
d'Erdős comme benchmark pour les IA
avait peut-être un sens, mais dès que les boîtes s'en sont aperçu, ça
a cessé d'être un bon benchmark.)
C'est donc notamment à cause de ça que beaucoup de mathématiciens
sont exaspérés de la manière dont les boîtes d'IA font
leur pub sur leur dos et leur donnent un rôle quasiment de prospectus
publicitaire, au détriment de la discipline.
J'avais parlé de problèmes de
clim il y a un an ; mais pour
épargner à tout le monde la lecture de ce billet un peu long, je le
résume :
☛ Quand mon poussinet et moi avons déménagé (de deux
étages) en 2020, nous avons fait
installer dans notre nouvel appartement une pompe à chaleur réversible
multi-split (Mitsubishi MXZ-3F54VF, fluide caloporteur R-32, avec
trois unités intérieures) pour nous servir de chauffage en hiver et de
climatisation[#] en été.
L'unité extérieure est posée sur notre loggia, et les unités
intérieures sont dans les trois pièces habitables de l'appartement.
Cette pompe à chaleur fonctionnait très bien au début, et n'a jamais
cessé de faire le boulot en mode chauffage, mais en mode clim nous
avons constaté au fil des années qu'elle avait de plus en plus de mal
à tenir la température de consigne : nous avons commencé à le
soupçonner en 2023, c'est devenu plus clair en 2024, et en 2025
c'était absolument certain que notre clim ne marchait presque plus.
Nous avons longtemps débattu la nature du problème et le diagnostic
correct (thermostat foireux ? mise en sécurité inopportune ? fuite
de fluide ?) ; surtout que les symptômes étaient un peu compliqués :
quand on relançait la clim, elle fonctionnait correctement pendant
environ une heure avait de réduire progressivement sa puissance
consommée jusqu'à tomber à son minimum technique (400W, apparemment),
et à ce moment-là il n'y avait plus grand-chose à en tirer ; et nous
ne savons pas non plus pourquoi elle ne nous a jamais posé de problème
pour le chauffage, c'est vraiment en mode clim qu'elle ne fonctionnait
plus. Mais finalement, avec un détecteur à gaz nous avons fini par
constater une fuite, et après avoir eu un mal fou à faire venir un
technicien, lequel a diagnostiqué que la fuite venait de « la
batterie » (en gros, l'échangeur de chaleur, impossible à
réparer), nous avons dû changer l'unité extérieur
(c'est-à-dire en gros toute la clim) en juillet 2025.
[#] Cf. ce
billet passé pour les remarques générales sur la climatisation.
Vu combien je suis incapable de soutenir la chaleur, c'est de toute
façon pour moi une nécessité vitale dans un monde où les minimales
dépassant 20°C vont devenir monnaie courante à Paris.
Nouvelle clim essentiellement toute neuve, donc. Quasiment le même
modèle (Mitsubishi MXZ-3F68VF4, juste un peu plus puissante). Ça nous
a coûté cher, mais bon, nous nous disions au moins que nous en avions
fini avec ce problème.
Comme on l'aura deviné au titre de ce billet, il n'en est rien.
Nous sommes confrontés à un problème à peu près identique : la clim
fonctionne certes encore un peu (il n'y a pas de doute qu'elle
rafraîchit l'appartement, il y fait environ 23°C–24°C), mais elle ne
tient plus sa température de consigne. (Ce n'est absolument pas
normal : ce truc est censé pouvoir extraire 6.8kW de chaleur de
l'appartement — ça devrait largement suffire à rafraîchir à 18°C si on
le voulait.) Et quand on la redémarre, elle commence par tourner à
fond (et à faire un froid correct), puis la puissance qu'elle consomme
diminue progressivement jusqu'à environ 700W. Et nous observons le
même code d'erreur que l'an dernier sur les lumières de l'unité
extérieure[#2]. Mais surtout,
le poussinet a ressorti son gadget à détecter les fuites de gaz, et a
détecté une fuite qui semble venir exactement du même endroit (au fond
en bas à droite) sur l'unité extérieure.
[#2] Lumière jaune + 8
clignotements de la rouge. Malheureusement, la signification exacte
de ce code d'erreur est très confuse. Il semble que ça veuille
dire : During cooling operation, the temperature of
indoor heat exchanger becomes 7°C–11°C or less within 1 hour after the
compressor starts running, or it becomes 9°C–17°C or less later than
that. [It depends on the indoor unit type/model or the difference
between the set temperature and the room temperature.] Pas
franchement limpide. (Ça n'aide vraiment pas qu'il y ait deux jeux de
codes d'erreur distincts, et que nous avions d'abord cru lire le
mauvais. Mais même si celui-ci est bien le bon, il est vraiment peu
clair.)
Alors là j'aimerais bien comprendre comment c'est possible que nous
rencontrions exactement le même problème alors qu'on a tout
changé. (D'autant plus que deux installateurs différents
nous ont dit l'an dernier qu'une fuite dans la « batterie », rendant
l'unité extérieure bonne à jeter, c'est tout à fait rare et
inhabituel, et que nous avions un coup de malchance. Certes, ce
coup-ci nous ne savons pas d'où vient la fuite exactement, mais
l'endroit où on l'observe, a quand même l'air de coïncider, même si ça
pourrait aussi venir d'un raccord des conduits vers les unités
intérieures.)
Bon, c'est un peu moins emmerdant que l'an dernier, d'abord parce
que pour l'instant ça continue à marchouiller un peu (et l'épisode
actuel de canicule sur Paris doit cesser dans un jour ou deux, et
j'espère qu'on pourra avoir une clim qui marche avant l'épisode
suivant[#3]). Et surtout parce
que notre unité est normalement encore sous garantie.
[#3] Ce n'est pas un
hasard, bien sûr, si c'est quand on a besoin de la clim qu'on se rend
compte qu'elle ne marche pas comme elle devrait. Mais ça veut aussi
dire que les réparateurs sont totalement débordés à ce moment-là.
Mais ça me semble quand même délirant de penser qu'on ait eu la
même malchance, supposément rare, sur une unité neuve d'un an.
Évidemment je peux imaginer toutes sortes d'explications plus ou moins
tarabiscotées, mais aucune ne me semble vraiment crédible. (Le
problème pourrait-il être différent malgré la similitude des
symptômes ? peut-être en effet que cette fois la fuite est dans les
raccords et pas dans la batterie du compresseur, ce qui serait
beaucoup moins grave, mais ça ressemble à du wishful
thinking. Toute la chaîne de production de Mitsubishi aurait-elle
un problème ? peu crédible que ça n'ait pas été réparé à cinq ans
d'écart ! L'installateur qui nous a posé les deux clims traiterait
mal ses unités, ce qui causerait ce problème ? pas complètement exclu,
mais il n'avait pas l'air de travailler comme un sagouin. Ou alors y
aurait-il un autre problème dans notre installation qui causerait un
dommage indirecte aux unités extérieures se manifestant sous forme de
fuite ? pas impossible, mais j'ai du mal à imaginer un scénario
crédible.)
Bref, je ne sais vraiment pas quoi penser, mais je me serais bien
passé de ce tracas supplémentaire.
Ceci est encore un billet que j'écris à reculons, l'IA
étant devenue un de ces sujets sur lesquels il est impossible d'ouvrir
la bouche sans attirer une horde de pénibles qui ne sont pas
intéressés par votre point de vue mais vous expliquer le leur,
typiquement soit que ça va amener l'humanité à un paradis
post-singularité
(immanentizer
l'eschaton), soit qu'il faut immoler dans le feu tous les
ordinateurs qui font tourner une IA voire tous les gens
qui s'en servent. Et si on ne tient pas une de ces deux positions
mais quelque chose qu'on pourrait qualifier de plus
nuancé[#], on aura affaire aux
deux sortes de pénibles à la fois, ce qui est deux fois plus pénible,
et ça décourage pas mal d'en parler, surtout si on ne sait pas bien
soi-même ce qu'on doit en penser (ce qui résume assez bien mon état
d'esprit).
[#] J'ai quelque part
dans mon fichier TOBLOG de parler du sophisme du centrisme (qui
consiste à croire ou à faire croire que si on est à mi-chemin entre
deux opinions extrêmes on a forcément raison), et du méta-sophisme du
centrisme (dont on parle moins, et qui consiste à accuser n'importe
quelle opinion nuancée de sophisme du centrisme pour la discréditer),
et de comment ces deux sophismes entretiennent la pauvreté du discours
et la polarisation de toutes sortes d'opinions vaguement
politiques.
Déjà, pour la terminologie, il faut rappeler (comme le fait Natacha
dans un billet que je lie juste en-dessous), parler
d'IA souvent un mauvais point de départ, parce que
c'est surtout un buzzword et qu'il y a très peu de rapport
entre les choses qu'on met sous ce terme, à part faire le buzz et/ou
cristalliser le mécontentement : si on parle des IA
génératrices de texte il vaut mieux utiliser le terme
de LLM (Large Language Model), un
peu moins fourre-tout, pour la technologie actuelle. (Je vais donc
essayer de dire IA quand je parle du domaine en
général, par exemple des compagnies d'IA,
et LLM quand je parle des modèles textuels. Mais
je ne promets pas d'arriver à maintenir cette distinction de façon
complètement cohérente.)
Pour le contexte général, j'ai déjà écrit des
choses ici avec lesquelles je
continue à être d'accord[#2] ;
et je suis aussi globalement tout à fait d'accord avec ce que Natacha
écrit
dans ce
billet et avec ce que Matoo écrit
dans celui-ci.
On peut me qualifier d'IA-critique parce que je
pense que, globalement, ces technologies apportent et vont continuer à
apporter à l'humanité un bénéfice net fortement négatif ; j'ajoute que
c'est plutôt la faute des gens et des compagnies qui sont derrière (et
lesquels en tireront, eux, un bénéfice fortement positif au détriment
de nous tous) que des techniques elles-mêmes ; mais en même temps, je
ne pense pas que cette critique autorise n'importe quelle mauvaise
foi[#3], ni d'essayer de
culpabiliser les utilisateurs
individuels[#4], ni de
prétendre, par exemple, que comme les IA peuvent
halluciner n'importe quoi (ce qui est vrai), elles ne peuvent jamais
servir à rien (ce qui est juste faux, et tellement déconnecté de la
réalité que ça rend toute critique inaudible ensuite).
[#2] Occasion comme une
autre pour rappeler que j'ai le
droit de changer d'avis sur tout sujet, à tout moment, et sans
prévenir qui que ce soit : donc un billet de blog écrit à
l'instant T ne reflète que mon opinion à
l'instant T (et même à l'instant T je ne
considère pas qu'ils m'engagent à quoi que ce soit).
[#3] Comme celle
consistant à confondre les IA textuelles
(LLM) et les IA génératrices d'images ou
vidéos (diffusion stable) et d'appliquer aux unes des arguments qui ne
valent que pour l'autre. Ou d'utiliser des chiffres bidon ou des
comparaisons complètement dénuées de sens sur la consommation
d'énergie. Ou de se découvrir une soudaine passion pour la propriété
intellectuelle et les sites fermés juste parce que ce sont des armes
commodes contre les IA.
[#4] Pour être bien
clair : on peut tout à fait pointer du doigt les gens qui manquent
à leurs
responsabilités (par exemple reproduisent une hallucination
d'IA sans avoir rien vérifié, ou transmettent des
informations confidentielles à un LLM et donc à la boîte
qui le fait tourner), mais le problème n'est pas spécifiquement
l'usage de l'IA : il faut séparer le reproche d'avoir
utilisé une IA de celui d'avoir manqué à ses devoirs
(comme celui de vérification). Ceci est à plus forte raison le cas
pour un utilisateur institutionnel. Mais pour l'utilisateur lambda
d'un LLM pour son usage personnel, je pense que
culpabiliser n'a aucun sens : il faut plutôt éduquer pour faire
comprendre les risques, les limites, les problèmes, etc. Le problème
n'est pas d'utiliser une IA, c'est d'avoir la paresse
d'essayer de comprendre ce qu'elle a répondu, de l'analyser de façon
critique, de se rappeler qu'elle peut halluciner sur tout et à
n'importe quel sujet (mais que ça ne la rend pas forcément
inutile pour autant) ; le problème quand on copie-colle une sortie
d'IA, ce n'est pas l'IA, c'est le
copier-coller.
Full disclosure, donc : j'utilise moi-même
occasionnellement des IA (mais je n'ai pas payé
d'abonnement, donc essentiellement les versions gratuites) ; et je les
ai trouvé utiles pour certaines
tâches[#5][#6].
Pour l'instant, pour la réflexion mathématique, je les ai trouvées
totalement inutiles à part comme une sorte de moteur de recherche
amélioré (je sais qu'il y a un argument standard qui
dit X, est-ce que tu peux me retrouver l'argument, la
référence ou le mot-clé ?).
[#5] Principalement
trois types de tâches : relire un texte que j'ai écrit (au
minimum pour trouver les fautes de frappe ; beaucoup de remarques sont
complètement connes, mais on peut juste les
ignorer), retrouver quelque chose à quoi je pense et que j'ai
sur le bout de la langue ou sur quoi je n'ai que de vagues indices (la
réponse sera souvent hallucinée, mais ce n'est pas grave, si le bon
truc est trouvé on peut vérifier), et expliquer comment faire
certaines choses, surtout en informatique (où on a affaire à des docs
complètement pourries que je n'ai pas envie de passer des heures à
lire, donc je demande à un LLM comment je fais
<truc> ?, il me produit une ligne de commande, et je vérifie
ensuite en lisant juste la partie de la doc qui concerne le bout de
ligne de commande qu'il a produit), mais j'ai aussi, par exemple,
récemment demandé à ChatGPT de m'expliquer et me
décortiquer la structure
d'une
phrase de Thucydide que mes connaissances limitées du grec ancien
ne suffisaient pas à me permettre de comprendre même avec la
traduction.
[#6] Je précise que je
ne fais ni écrire ni relire mes billets de ce blog par
des IA. Les faire écrire par des LLM serait
complètement stupide parce que leur fonction même est de m'aider à
structurer ma pensée, donc ça défeaterait le purpose comme on dit. Je
suis éventuellement parfois tenté de les faire relire (cf. la note
précédente), au moins pour m'éviter des fautes embarrassantes, mais en
général quand j'ai fini de rédiger j'en ai tellement marre que je ne
veux plus rien avoir à faire avec le billet, et certainement pas
ajouter une étape supplémentaire de relecture et de prise en compte
des suggestions de l'IA (et de décision desquelles
prendre en compte). Et pour ce qui est des fautes de frappe dont mes
billets sont truffés, j'ai de toute manière des petits lutins
(humains, probablement) qui viennent me les signaler dans les
commentaires. Bref, 100% des conneries du présent billet sont le
résultat de ma stupidité naturelle, garanties sans aucune assistance
d'hallucination de LLM.
Assez parlé de l'IA en général, ce n'est pas mon sujet
du jour. Je veux parler spécifiquement de la situation vis-à-vis des
mathématiques.
☞ Pourquoi c'est difficile à évaluer
Mais si j'ai rappelé le contexte général, et notamment la
polarisation des opinions autour de l'IA en général,
c'est parce qu'il faut que je souligne le phénomène
suivant : notre position politique sur l'IA va
forcément influencer fortement notre jugement sur les capacités
des IA. C'est impossible de nier que nous
soyons tous largement de mauvaise foi à ce sujet : si on pense que le
développement des IA est nuisible à la société.
(Cf. ce
post qui montre un graphique dont les données sont tirées
de cet
article sur le jugement porté sur des poèmes écrits par
des LLM et par des vrais poètes humains : ce qui
m'intéresse ici n'est pas tant le fait que les volontaires préfèrent
les poèmes écrits par des IA à ceux écrits par des
humains ; c'est surtout que, quel que soit la nature de l'auteur, si
on leur dit que c'est écrit par une IA ils
aiment significativement moins. Ou, de façon moins significative mais
amusante, ce
post qui montre des réactions face à un vrai tableau de Monet de
gens à qui on a dit que c'est une production d'IA, et qui
expliquent toutes sortes de raisons pour lesquelles le tableau est
très mauvais.)
Ce n'est pas pour rien qu'on teste les médicaments à
l'aveugle, et même en double aveugle, et dans le cadre d'un protocole
scientifique précis où on a décidé à l'avance ce qu'on devait tester
et où on doit signaler les résultats négatifs. Et aussi, on doit
signaler qui a payé pour l'étude, et ainsi de suite. C'est la base de
la recherche d'impartialité dans la méthode scientifique.
Or quand on cherche à évaluer le niveau des LLM
actuels en maths… on a des résultats assez différents selon la manière
dont on s'y prend. Un premier problème est que nous n'avons, pour
commencer, aucun moyen scientifique de mesurer la difficulté d'une
question de maths. Un deuxième est que nous n'avons pas non plus
vraiment de moyen de mesurer le succès. Et un troisième est que nous
n'avons pas vraiment idée de quels sont les paramètres qui vont
jouer.
☞ Les LLM producteurs de preuves bidon
Comme je l'ai dit plus haut, j'ai occasionnellement demandé à
des LLM ce qu'ils pensaient de telle ou telle question de
maths : pour l'instant, les seules situations que j'aie
personnellement rencontrées où ils m'ont répondu quelque chose
d'utile, c'est par une référence directe à la littérature (en
gros : oui, il y a un théorème bien connu qui dit
ceci-cela[#7]) ; donc comme
une sorte de moteur de recherche pour toute la littérature
mathématique. Mais quand j'ai présenté un vrai problème non-évident
sur lequel chercher, j'ai toujours eu une réponse très assurée,
superficiellement plausible, et en fait complètement bidon. (Pour
donner juste un exemple avec un exercice de
calculabilité, voici
une conversation avec la version gratuite de ChatGPT en
mode réflexion, où il commence par me faire une réponse complètement
bidon utilisant un classical recursion-theoretic
fact qui est tout simplement faux et stupide, puis je lui demande
s'il est sûr, et il a passé plein de temps à réfléchir juste pour
trouver sa faute.)
[#7] Bien sûr, je
vérifie ensuite que le théorème dit bien ceci-cela, parce que le
modèle peut parfaitement halluciner, mais à ce niveau-là ce n'est pas
grave parce que ça se vérifie facilement.
Et visiblement je ne suis pas le seul dans cette situation, parce
que MathOverflow reçoit plein de réponses générées
par LLM qui semblent superficiellement plausibles quand
on ne va pas vérifier très attentivement ligne à ligne, et qui
contiennent, en fait, des erreurs fondamentales. (Pour l'instant,
c'est l'effet le plus visible par moi de l'IA sur les
maths.)
Un thème dont j'ai parlé à plusieurs reprises sur ce blog,
notamment dans ce billet
et celui-là est celui de l'idée,
idée qui à mon avis est un mythe, selon laquelle le succès, dans à peu
près n'importe quel domaine impliquant une forme
de popularité (de celui d'une chanson à celui d'une
entreprise commerciale en passant par le caractère viral d'un message
sur les réseaux sociaux), serait dû à des caractéristiques
① objectives ou mesurables et/ou ② prévisibles ou reproductibles, de
ce dont on mesure le succès. En réalité, le succès est presque
toujours, selon moi, essentiellement le résultat d'un effet « boule de
neige » : le hasard fait que tel ou tel candidat a un peu plus de
succès que tel ou tel autre, et ce succès initial fait qu'on en parle
plus, donc le
succès s'accumule ; et notre envie de trouver une cause à tout,
notre propension à croire
au sophisme
du monde juste, font qu'on trouve un élément explicatif
rétrospectif comme sous l'effet d'une sorte d'apophénie causale. Bien
sûr qu'il peut y avoir certaines caractéristiques objectives de la
boule de neige qui augmentent ses chances de se transformer en
avalanche — disons que l'absence de succès peut avoir des
causes explicables claires —, mais le succès, dans son ensemble, est
impossible à prédire ou à expliquer.
Ça c'était pour le résumé de l'idée générale que j'ai déjà exposée
et que je réexposerai sans doute à l'avenir parce que j'ai tendance à
radoter.
Mais je voudrais évoquer ici le cas particulier des œuvres d'art
considérées comme des chefs d'œuvre. (Ce qui motive cette réflexion,
c'est cette vidéo YouTube — par ailleurs plutôt intéressante —
consacrée au tableau La Nuit étoilée de van Gogh, qui
propose quelques éléments explicatifs, et certainement pas idiots, de
la popularité de ce tableau, sans vraiment prendre position sur la
part du simple hasard.)
Il est tentant, quand une œuvre est largement considérée comme une
des créations les plus exquises qu'ait produit l'art humain
(la Joconde, le David de
Michel-Ange, La Tempête de Shakespeare, l'Art de la
Fugue — pour prendre quelques exemples dont la proximité
géographique sur le globe doivent d'ailleurs déjà nous inciter à nous
dire que cette appréciation est le fruit d'une culture bien
particulière), de chercher les explications à ce fait dans les
caractéristiques intrinsèques de l'œuvre. Et peut-être de nous
remettre en question quand notre jugement personnel ne s'accorde pas à
ce consensus ostensible (la Joconde, par exemple, me
laisse assez indifférent : rien que chez Léonard je préfère infiniment
son Saint Jean-Baptiste) : si tant de gens aiment,
peut-être qu'il faut regarder de plus près pour comprendre ce qu'il y
a à aimer ?
Mais en fait, le succès d'une œuvre, sa classification comme chef
d'œuvre, a sa propre histoire, qui peut être bien distincte
(notamment : bien postérieure) de celle de l'œuvre. C'est
particulièrement marqué dans le cas de la Joconde :
voyez cette vidéo
et cet
article (que j'ai déjà liés) pour des explications, qui
l'attribuent notamment à un essai écrit en 1869 par Walter Pater, et à
l'attention créée par le vol du tableau en 1911. Dans un monde
parallèle où cet essai n'a pas été écrit et ce vol n'a pas eu lieu
(circonstances largement aléatoires), la Joconde est une
œuvre pas exactement mineure (ça reste un Vinci) mais certainement pas
aussi haut dans la liste de ce que tous les touristes veulent voir
quand ils visitent Paris. Un visiteur de ce monde parallèle
chercherait en vain une différence entre la Joconde qu'il
connaît et la nôtre pour comprendre pourquoi nous éprouvons un tel
engouement. Le fait est que la différence n'est pas dans l'œuvre mais
dans les circonstances.
En fait, ce qui fait la célébrité du tableau, c'est justement qu'il
est célèbre. Un commentaire sous la vidéo de Vox liée ci-dessus fait
cette remarque que je trouve à la fois cruelle et vraie :
la Joconde est un peu la Kim Kardashian de la peinture :
elle est célèbre parce qu'elle est célèbre. (Ou, à l'inverse, Kim
Kardashian est l'exemple le plus frappant du phénomène général dont je
parle : personne ne lui attribue de qualité intrinsèque particulière —
sa seule raison d'être célèbre, c'est qu'elle est célèbre.)
S'agissant de la Joconde, ce qui attire tant de touristes
à venir la voir, c'est qu'ils veulent voir le tableau qui attire tant
de touristes à venir le voir. On se demande ce que ça fait de le voir
en vrai après l'avoir tellement vu reproduit partout ; on veut le voir
en vrai pour pouvoir dire qu'on l'a vu en vrai (ça fait une case à
cocher dans ses expériences de la vie : j'ai vu
la Joconde) ; on cherche à comprendre ce qui fait
qu'il est aussi célèbre. Toutes ces raisons expliquent qu'on veut
voir ce que tant d'autres ont vu — et toutes ces raisons sont sans
lien avec les caractéristiques intrinsèques de l'œuvre.
Il serait complètement stupide de croire que nous pouvons nous
abstraire du jugement des autres quand nous formons le nôtre. J'aime
bien raconter (et je l'ai déjà fait plusieurs fois sur ce blog, parce
que je radote — je vous ai déjà dit que je radotais ?) l'histoire du
Vermeer de Göring. Le bras droit de Hitler se piquait de
collectionner des œuvres d'art, généralement volées, souvent à des
Juifs, et une de ses œuvres préférées était le tableau Le Christ
et la femme adultère, censément de Vermeer, qu'il avait acheté
en 1943 à un marchand d'art peu
scrupuleux, Han
van Meegereen. Sauf qu'en fait le tableau était un faux, fabriqué
par van Meegereen justement parce qu'il connaissait le penchant des
nazis pour ce genre d'œuvres. (Il a d'ailleurs été inquiété après la
fin de la guerre pour avoir vendu des tableaux aux nazis, et s'est
disculpé en arguänt que c'étaient des faux et en prouvant qu'il
pouvait réaliser un faux Vermeer. Tout cette histoire est
complètement rocambolesque et j'apprends seulement maintenant
qu'on en a fait un film — il faut que j'essaie de voir ça.)
Toujours est-il que quand Göring, qui était en prison à ce stade, a
appris que son tableau préféré était en fait un faux Vermeer, il a été
horrifié. (J'ai entendu dire qu'il a réagi comme s'il venait de
découvrir que le Mal existait dans ce monde.)
Ce qui est intéressant dans l'histoire, c'est que le tableau n'a
pas changé. Apparemment ce qui plaisait à Göring, ce n'était pas tant
le tableau qu'il voyait avec ses propres yeux que de savoir que
c'était un Vermeer, qu'il possédait un Vermeer. Et du coup, pas tant
pour les qualités de peintre de Vermeer que pour sa réputation auprès
du monde de l'art en général. (Indiscutablement, posséder un Vermeer,
c'est très exclusif.)
J'ai commencé à écrire ce billet en me disant que j'allais poster
des versions condensées de divers trucs dont j'ai envisagé de faire
des billets plus longs mais je n'ai pas eu le temps. Sauf qu'en fait
j'ai écrit quelque chose d'un peu long pour chacun, et que j'en ai eu
marre à chaque fois, donc j'aurais vraiment mieux fait de faire des
billets séparés plutôt qu'un seul billet six-en-un. (Il y aurait
aussi sans doute une auto-analyse psychologique intéressante à mener
sur pourquoi j'arrive à me convaincre d'essayer poster des choses plus
courtes — enfin, tout est relatif — à condition d'en mettre plusieurs
dans un billet, mais je n'ai pas le temps pour ça maintenant non
plus.)
Je commence par ce qui n'est pas une nouvelle du tout, c'est même
le contraire : j'avais raconté il y a
un an que la Wayback Machine de l'Internet
Archive n'arrive plus à archiver ce site (or s'il y a une chose à quoi
je tiens beaucoup, c'est
la préservation de l'information).
Deux choses sont maintenant certaines : ① ce n'est pas volontaire
(c'est un bug), et ② c'est lié au fait que ce site est (pour les
raisons que j'ai expliquées ici)
servi en HTTP et pas en HTTPS, même si le
problème est sans doute causé par une conjonction de facteurs et
j'ignore quels peuvent être les autres. Je soupçonne qu'il s'agit
d'une sorte de firewall trop agressif qu'ils ont mis en place suite à
des attaques diverses qu'ils ont subies, et qui est probablement mal
calibré pour le HTTP parce que l'immense majorité des
sites sont maintenant en HTTPS et que
les HTTP sert donc essentiellement à renvoyer des
redirections vers HTTPS. Je soupçonne quand même qu'il y
a des conditions où HTTP marche encore sur l'Archive,
parce que sinon ils se seraient rendu compte du problème plus tôt,
mais je n'en sais pas plus. (Si des gens qui me lisent ont la
possibilité de mener tes tests, je vous en supplie, faites-le, je suis
preneur de tous renseignements.)
En attendant j'ai pris l'habitude de faire une copie de sauvegarde
de mes billets de blog
sur Archive.today
(un site qui a plein de noms alternatifs : Archive.is, Archive.ph et
d'autres). Le problème est qu'on ne sait pas qui est derrière ce
truc, et que ses intentions ne sont pas claires : au minimum, on sait
qu'il en profite pour faire résoudre des captchas aux gens qui s'en
servent, et qu'il a lancé des attaques denial-of-service ; et j'ai
aussi entendu passer l'information selon laquelle il aurait truqué des
archives, bref, ce n'est pas une solution de repli raisonnable, sauf à
court terme. J'aimerais vraiment pouvoir revenir à l'Internet
Archive.
Le problème est qu'il est quasi impossible de contacter l'Internet
Archive pour essayer d'attirer l'attention sur le problème qui me
concerne. J'ai essayé de leur écrire plusieurs fois, ça tombe dans un
trou noir. J'ai essayé d'envoyer un courrier papier (vous savez, le
truc du siècle dernier, ou on met un timbre sur une enveloppe), c'est
aussi tombé dans un trou noir. Puis un jour ()
j'ai eu une réponse surgie de l'espace disant qu'ils avaient identifié
un problème et allaient le régler (We have identified
an issue and are working on a fix. I will update you when we have
implemented it.), du coup j'ai eu de l'espoir… sauf qu'en fait
rien ne s'est passé, et le problème n'a pas changé. Puis, il y a deux
mois, nouvel espoir : j'ai
eu une
conversation sur Bluesky
avec Jason
Scott, qui est un des personnages importants de l'Internet
Archive, qui m'a assuré qu'ils n'étaient pas au bord de la faillite
comme je le pensais, qui m'a dit qu'ils pouvaient tout à fait
s'occuper de ce genre de choses, et et qui m'a dit de signaler mon
problème par mail en le mettant en copie… ce que j'ai fait, il m'a dit
avoir transmis à qui de droit, et… deux mois plus tard, toujours pas
le moindre signe de changement.
Bref, j'ai bien peur qu'il faille que j'admette que ce problème ne
sera jamais réglé et que la seule option qui s'offre à moi est de
rendre mon site accessible en HTTPS (enfin, encore
faudrait-il être bien certain que ça réglera le problème, ce dont je
ne suis pas sûr du tout). Je passe donc à l'item suivant de ce
billet.
❦
Activation du HTTPS ?
Il va falloir que j'envisage (à reculons et à contrecœur, donc) de
rendre mon site accessible en HTTPS. Puisque j'évoque le
sujet, il faut d'ailleurs que je
signale cette vidéo (que plusieurs contacts m'ont envoyée
tant elle semble faite pour moi) de quelqu'un qui, pour en gros
exactement les mêmes raisons que
moi n'a pas envie de passer son site en HTTPS et qui
le fait quand même en faisant exprès, pour protester, de rendre
le HTTPS aussi peu sûr que possible : c'est rigolo, et
surtout, en fait, on en apprend pas mal au passage sur le
fonctionnement de HTTPS.
Je n'irai pas jusque là, même s'il est probable que je
publie[#] la partie « privée »
du certificat du site, juste pour me simplifier sa distribution d'une
machine à l'autre. Ma question à moi est surtout comment je peux
faire ce passage en minimisant les emmerdes que je vais devoir subir
en conséquence de ces conneries. À commencer par le fait de devoir
remettre en place tout le setup dès qu'un de mes
serveurs claque entre mes doigts,
ce qui arrive tous les quelques mois. (Exemple de problème :
actuellement, je pare le problème des serveurs qui meurent tout le
temps en ayant un serveur prêt à prendre le relais à tout instant, et
j'ai simplement à changer le DNS pour faire
pointer www.madore.org de l'un vers l'autre ; mais s'il y
a un certificat à fournir, le serveur de secours ne peut pas obtenir
lui-même par des canaux comme Lets Encrypt le certificat
pour www.madore.org puisqu'il n'est, justement, pas
accessible sous ce nom en temps normal ; donc il faut que je trouve un
moyen de transférer le certificat vers le serveur de secours, et c'est
d'ailleurs une des raisons pour lesquelles j'envisage de publier la
partie privée du certificat pour simplifier la démarche.)
[#] Étant bien entendu
que comme ce HTTPS ne sert rigoureusement à rien question
sécurité vu que mon site ne contient rien de non-public, l'aspect
« privé » de ce certificat est bidon, et il peut parfaitement être
rendu public.
Une possibilité serait que j'utilise un certificat auto-signé, ce
qui me permet d'avoir un unique certificat pour toutes mes machines et
de m'affranchir de la limitation de durée de validité sur les
certificats. Ce serait même plus raisonnable en termes de sécurité
(si la sécurité était un enjeu, ce qu'elle n'est pas) parce que comme
ça les gens qui veulent vraiment vérifier l'authenticité du site
pourraient s'assurer que le certificat ne change jamais, alors que si
on passe par Lets Encrypt il faut vérifier que la clé de signature ne
change pas, et c'est beaucoup plus technique. Une chose est que
l'usage d'un certificat auto-signé cause un message d'erreur pénible,
mais bon, ça je m'en fous, c'est le problème des gens qui tiennent à
utiliser HTTPS alors que ça ne sert à rien sur un site
public. En revanche, ce n'est pas clair du tout ce que fait
l'Internet Archive quand ils tombent sur un site en HTTPS
dont le certificat est auto-signé, parce que l'Internet Archive est
quand meme toute la raison de la manœuvre. Et je n'en ai aucune
idée.
Mais la grosse grosse source de maux de tête, c'est ce que fait
Google et ce qui se passe avec la canonisation
des URL.
Le problème fondamental, c'est que les versions HTTP
et HTTPS d'un site Web sont, du point de vue des
standards, deux sites totalement séparés. Et Google n'aime pas que
deux sites séparés dupliquent la même information : c'est pénalisant.
Et pour ajouter l'injure à la blessure, par défaut il va considérer
que HTTPS est le site principal (à renvoyer en priorité),
alors que moi je veux exactement le contraire (je veux bien que le
site soit accessible en HTTPS, mais je ne veux pas que
Google renvoie des liens en HTTPS, qui seront
probablement cassés la moitié du temps vu combien le système est
compliqué et fragile). Je peux mettre un robots.txt
interdisant à Google le parcours de la version en HTTPS,
mais je ne suis pas certain que ça fonctionne, ni que ça suffise, ni
que ça ne soit pas pénalisant. Et je ne sais pas non plus ce que fait
Google quand il rencontre un certificat auto-signé si je choisis cette
solution (s'il refuse d'accéder à la version HTTPS dans
ces conditions, c'est parfait pour moi, mais encore faut-il être sûr
qu'il n'en profite pas pour désindexer ou pénaliser la
version HTTP).
Et puis il y a la question de comment persuader les gens qui
partagent des liens vers mon site d'utiliser uniquement le lien
en HTTP, même si le site est aussi accessible
en HTTPS (par exemple, si je mets
un robots.txt qui interdit la version HTTPS
à Google, c'est indispensable sinon les liens HTTPS
seront en quelque sorte perdus ; et à l'inverse, si je ne le fais pas,
je vais me retrouver avec du crawling en double, par exemple toutes
les IA avides de texte vont probablement tout récupérer
deux fois). Je peux mettre un bandeau en tête de page avec du
JavaScript, mais c'est chiant pour tout le monde.
À un moment je m'étais dit que je créerais un domaine spécial
appelé quelque chose
comme www-https-sucks-please-do-not-use-this-url.madore.org
et que le HTTPS soit accessible uniquement via ce
domaine, mais alors ça ne règle rien côté Internet Archive parce que
personne ne va penser à interroger les archives pour ce domaine
spécial. Ou alors il faut que je mette en place une redirection
de HTTP vers HTTPS uniquement si la requête
vient de l'Internet
Archive[#2].
[#2] Si je ne trouve
pas de solution raisonnable sur comment faire
cohabiter HTTP et HTTPS, peut-être que je
choisirai le pis-aller qui est de n'ouvrir le
port HTTPS que pour les IP de
l'Internet Archive, et, pour elles et pour elles seulement, de faire
une redirection de HTTP vers HTTPS. Donc
tout le monde continuera à n'avoir que du HTTP sauf
l'Internet Archive (ou peut-être les gens super motivés qui m'en
feraient une demande exprès). Je n'aime pas trop cette solution
(c'est une forme de géolocalisation, et je déteste le principe), mais
elle a le mérite d'éviter les tracas liés à la question de ce que fera
Google.
Bref, on voit le genre de questions sans fin auxquelles je suis
confronté, et dont personne ne parle jamais quand on essaie de vous
faire la propagande pour le HTTPS. Je ne peux même pas
vraiment faire de tests, parce que le simple fait d'ouvrir le
port HTTPS sur mon serveur n'est pas du tout anodin.
Tout ça me prend vraiment la tête, et j'ai franchement autre chose à
faire de mon temps que de devoir m'occuper de telles conneries. (Et
j'ai bien peur que ça finisse en demande de conseils à
des IA.)
❦
Gmail traite mon mail comme du spam
Continuons avec le chapitre Google m'emmerde avec une autre
source de tracas dont je me serais bien passé :
En gros tous les mails que j'envoie vers Gmail sont
considérés comme du spam.
Le problème est que j'ai un serveur mail
personnel. OK, mais ce n'est pas nouveau, et
franchement, ils abusent : j'ai publié des
enregistrements SPF, tous mes mails sont signés
par DKIM, il y a une politique DMARC, mon
serveur a des enregistrements DNS valides, avant et
arrière, il n'a jamais envoyé un seul spam (forcément, il ne sert qu'à
mon courrier personnel, et je ne forwarde rien), absolument tous les
champs concernant mon domaine sur postmaster.google.com
sont verts, et pourtant le résultat est là : en gros, tous les mails
que j'envoie vers n'importe quelle adresse Gmail
atterrissent directement dans la boîte à
spam[#3].
[#3] Peut-être que si
le destinataire classifie pas du spam suffisamment souvent,
alors le mail finit par arriver à être considéré comme non-spam. Mais
je crois que même ça ne dure pas longtemps. (Malheureusement, mes
interlocuteurs ne me donnent pas trop de feedback sur ce qui se passe.
J'ai moi-même une adresse Gmail avec laquelle j'ai fait
quelques tests, mais ce que j'observe n'est pas forcément
universel.)
Même quand quelqu'un m'écrit à une adresse
sur madore.org et que je réponds depuis exactement cette
adresse-là, ça tombe (parfois ? toujours ? pas totalement clair) dans
la boîte à spam. Google est vraiment nul, là : un mail qui répond,
avec un message-ID valable, à un mail expédié
depuis Gmail à cette adresse, et surtout si le mail est
signé par DKIM, ça n'a juste aucun sens de
considérer que ça peut être du spam.
Bon, le problème n'a pas que des inconvénients :
généralement, quand j'envoie des mails, c'est plutôt qu'on m'a demandé
quelque chose. Donc parfois ah ben j'aurais bien voulu te répondre
[voire : je t'ai répondu], mais ce n'est pas ma faute
si Gmail ne veut pas de mes messages peut être une
excuse pratique pour ne pas répondre. Mais parfois je veux quand même
contacter des gens sur Gmail. Ma solution temporaire est
d'écrire depuis mon adresse mail professionnelle en mettant mon
adresse personnelle en copie et les deux en reply-to ; ou bien
d'envoyer un message par un autre canal (SMS, Signal,
message privé sur un réseau social) pour dire je t'ai répondu,
regarde dans ta boîte à spam. C'est quand même lourdingue.
Qu'est-ce qui se passe ? Je n'en sais rien. Comme je le dis plus
haut, sur postmaster.google.com on me dit que tout va
bien, que mon domaine n'a rien à se reprocher. Les
rapports DMARC que Google m'envoie ne disent rien non
plus. Le mail n'est pas rejeté : il est marqué comme spam.
Je ne sais pas exactement depuis quand ça date, parce que je
n'écris pas si souvent que ça à des gens chez Gmail, et
je ne sais pas forcément si mon mail s'est perdu ou que la personne a
juste décidé de ne pas répondre. J'ai toujours eu quelques problèmes
à écrire à des adresses Gmail, mais c'est bien pire
maintenant qu'il y a quelques années.
Bon, pour l'instant c'est une
prépublication[#], donc je
mets un point d'interrogation parce qu'on n'est jamais sûr qu'une
prépublication devienne vraiment une publication avant que ce soit
fait, mais quoi qu'il en soit, je pense qu'il faut que j'en parle un
peu sur ce blog, ne serait-ce que parce que c'est dans la continuation
de choses que j'ai évoquées dessus,
notamment ici
et là. Aussi parce
que mon coauteur me connaît
via ce blog — ce qui prouve au passage que tenir un blog peut avoir un
réel intérêt scientifique. Et accessoirement, parce que ce texte est
indirectement responsable du fait que je n'ai rien écrit ici depuis
longtemps (pas tant pour des questions de répartition du temps que de
fatigue de rester coincé à taper sur un clavier).
[#] Aussi
disponible ici
sur HAL, parce que je trouve important que tout
ne soit pas uniquement sur l'arXiv (il faudrait d'ailleurs
que je parle un jour de l'arXiv, du service inestimable qu'elle rend à
la communauté scientifique, mais aussi des problèmes qu'elle pose et
du pouvoir qu'elle donne à l'université de Cornell ; mais à défaut
vous pouvez lire ce que j'en ai écrit
rapidement ici
sur Reddit).
Je n'aime pas parler de mes publications parce que ça amène à des
discussions complexes et potentiellement déplaisantes sur pourquoi
j'en produis si peu, et de façon plus large sur le caractère
restrictif et problématique d'évaluer
la recherche sous l'unique angle des
publications[#2], et sur
l'évolution de la recherche en général. Je ne veux pas entrer dedans
ici. La dernière fois que j'ai fait ça (billet au lien précédent), un
commentateur très agressif s'est estimé obligé de m'attaquer
personnellement, et j'ai écrit encore
un billet pour lui répondre : ça suffit assez.
[#2] Pour résumer, les
publications sont censées être un outil de communication entre
chercheurs ; en les transformant en un outil d'évaluation, on subit de
plein fouet
la loi de
Campbell/Goodhart,
et cela nuit à la communication qui était le but initial du système
(sans même parler des problèmes causés par la rapacité des éditeurs,
qui sont liés mais distincts).
Mais il y a quand même une chose dont je suis content, car
on sait mon attachement à
l'éclectisme, c'est la diversité des thématiques mathématiques sur
lesquelles j'ai écrit quelque chose :
en cryptographie,
en géométrie algébrique,
en codes correcteurs,
en géométrie combinatoire, en théorie des automates (je
ne peux pas le lier pour l'instant, mais il y a un truc accepté qui
sera présenté à la
conf Latin 2026) ;
et il faut que j'ajoute des textes qui pour des raisons diverses ne
deviendront pas des publications sans que ce soit à cause de problèmes
scientifiques, en théorie des graphes et
en épidémiologie. (Sinon, j'ai aussi un truc récemment
écrit en analyse réelle pour montrer essentiellement que le dual de
Gel'fand de L∞(ℝ) est la limite projective des
compactifiés de Stone-Čech des ouverts denses de la topologie de la
densité sur ℝ, mais j'ai peur que ce soit déjà considéré comme « bien
connu », donc c'est plutôt de l'exposition que de la recherche à
proprement parler et je ne sais pas bien quoi en faire.) Néanmoins,
la calculabilité ou la logique manquaient cruellement à cette liste de
sujets alors que ce sont des domaines qui m'intéressent énormément (et
que j'ai décidé d'enseigner depuis
quelques années à Télécom Trifouilly-lès-Saclay et sur lequel
j'ai pas
mal échangé sur MathOverflow).
Or, comme je l'avais dit dans ce
billet où j'avais tenté de semi-vulgariser le sujet mais sans
doute assez mal (et ici je l'avais
vulgarisé, mais de façon très superficielle), j'ai été assez fasciné
par la description faite par Takayuki Kihara
dans cet
article d'une notion d'oracles qui me semble à la fois très
élégante et très générale, et à ce stade trop peu étudiée.
Ce texte est donc en partie une opération de publicité pour ces
oracles à la Kihara, que nous
appelons[#3] les degrés
d'Arthur-Nimué-Merlin. Nous avons bien un résultat à nous à
proposer, mais ça me motive au moins autant de faire la pub pour les
degrés d'Arthur-Nimué-Merlin et leur étude en essayant de convaincre
d'autres gens qu'ils sont intéressants et jolis à étudier (et
notamment, en les décrivant de façon que j'espère pas trop
compliquée).
[#3] La terminologie
est un épouvantable sac de nœuds. Dans
son article de
2023, Kihara les appelle topologies de Lawvere-Tierney sur le
topos effectif, parce qu'ils leur sont équivalents, ou plus
exactement, ils en fournissent une description concrète. Mais c'est
un terme qui fait très peur à tous les gens qui ne savent pas ce
qu'est un topos (en réalité, il n'est ni besoin de savoir ce qu'est un
topos en général pour comprendre le topos effectif, ni besoin de
comprendre ce qu'est le topos effectif pour comprendre ce qu'est une
topologie de Lawvere-Tierney sur le topos effectif, ni besoin de
comprendre ce qu'est une topologie de Lawvere-Tierney sur le topos
effectif pour étudier les degrés d'Arthur-Nimué-Merlin, quoique ces
liens soient éventuellement importants pour motiver les définitions) ;
en en plus, on ne sait pas comment énoncer le théorème principal de
l'article de Kihara qui, dans la terminologie que j'utilise, dit
justement que les topologies de Lawvere-Tierney sur le topos effectif
sont équivalents [isomorphes comme ensemble ordonnés] aux degrés
d'Arthur-Nimué-Merlin : ce n'est pas parce que deux choses sont
isomorphes qu'il faut les nommer de la même manière. Par ailleurs,
les fonctions par lesquelles les degrés en question sont présentés
sont appelées fonctions bicouche (bilayer
function) dans l'article de 2023 et prédicats de Weihrauch
étendus dans sa
« présuite », ce qui pose encore d'autres problèmes (notamment
parce que ce n'est pas du tout une réduction de Weihrauch qu'on
regarde). Comme les personnages que Kihara utilise pour décrire son
jeu sont Arthur, Nimué et Merlin (et que je n'aime pas nommer les gens
d'après des personnes réelles, donc je ne veux pas dire degrés de
Kihara), nous avons décidé d'utiliser le terme de degrés
d'Arthur-Nimué-Merlin pour eux, au risque de
provoquer cette situation.
Essayons donc de (semi-)vulgariser ici un minimum de quoi il est
question. Mais pour ceux qui aiment plutôt les présentations sous
forme de
transparents, voici
une présentation que j'ai faite la semaine dernière sur ce
travail,
et en
voici une (un peu plus vieille) par mon coauteur.
Méta : Comme souvent quand
j'écris sur ce blog, je ne sais pas bien à quel niveau de technicité
me placer (à la fois parce que je sais que mon lectorat est très
varié, allant de gens qui ne connaissent rien en maths — même si
ceux-ci ont probablement déjà arrêté de lire à ce point du billet — à
d'autres qui sont spécialistes du sujet, et aussi parce que je change
moi-même d'avis). Donc, comme souvent, il faudra me pardonner une
certaine incohérence en la matière, une remarque très technique
pouvant s'insérer subrepticement dans un passage prétendant être de la
vulgarisation : normalement on peut sans problème se contenter de les
ignorer.
❦
Pour commencer, il y a une notion très standard en calculabilité,
c'est la réduction de Turing (et les degrés de
Turing) qu'elle définit. (C'est ce que j'avais essayé
d'expliquer dans ce billet.)
Disons de façon simplifiée qu'on dit qu'une fonction mathématique
est calculable lorsqu'il existe un algorithme capable de la
calculer (en temps fini, et de façon certaine) ; et qu'une
fonction f est calculable relativement à une
autre g lorsqu'il existe un algorithme capable de
calculer fà condition qu'on fournisse à cet
algorithme le moyen magique (auquel on donne le nom
d'oracle) d'obtenir la valeur de g en n'importe
quel point, aussi souvent qu'il le souhaite. (Quand je
dis fonction, il faut imaginer une fonction prenant en entrée
une donnée finie et renvoyant une donnée finie ; comme en
calculabilité on ne préoccupe pas du tout de questions d'efficacité,
on peut toujours supposée que les données finies sont représentées,
fût-ce de façon tarabiscotée, par des entiers, donc on imagine qu'on a
affaire à des fonctions des entiers vers les entiers.
Cf. cet autre billet pour les
bases.) Si on pose à l'oracle la question n, il répond
par g(n), on a le droit de faire ça autant qu'on
veut, et tout ce qu'on peut calculer par un algorithme utilisant un
tel oracle est dit calculable relativement à g.
C'est cette notion de calculabilité relative qui porte le nom
de réduction de Turing (on peut en définir plein d'autres, par
exemple en limitant le nombre d'accès à l'oracle, mais c'est celle-là
qui m'intéresse ici) : on dit que f
est Turing-réductible à g dans les conditions
que j'ai expliquées (f est calculable relativement
à g), et on dit que f
est Turing-équivalente à g, ou qu'elles ont le
même degré de Turing, lorsque f est
Turing-réductible à g et g à f. En
quelque sorte, le degrés de Turing d'une fonction est une mesure
d'incalculabilité : si f est calculable, son
degré de Turing est 0 (le plus petit possible, celui qui ne
nécessite aucun oracle, ou, ce qui revient au même, un oracle qui
répond toujours 0 donc rien d'utile) ; et de façon plus générale, dire
que f est calculable relativement à g, i.e.,
Turing-réductible à g, signifie exactement que le degré de
Turing de f est inférieur ou égal à celui de g
(c'est ce qui définit l'ordre sur les degrés de Turing), et
intuitivement, qu'elle est « au pire aussi incalculable
que g ».
Énormément de choses sont connues sur les degrés de
Turing[#4]. On peut toujours
chercher à en savoir plus, bien sûr, mais on peut aussi chercher à
élargir la notion. Et c'est ce que font les degrés
d'Arthur-Nimué-Merlin introduits par Kihara (ce ne sont cependant pas
la seule généralisation possible ! mais elle me semble
particulièrement intéressante).
[#4] Et aussi sur les
degrés de Turing calculablement énumérables, c'est-à-dire ceux des
fonctions de la forme est-ce que telle valeur apparaîtra dans une
certaine suite calculable ? : ce n'est pas parce qu'une suite est
calculable qu'on peut décider de façon calculable si une certaine
valeur apparaîtra dedans, c'est même l'essence du problème de l'arrêt,
mais c'est un type particulier et important de problème,
dit semi-décidable parce que si la réponse est oui
on finit toujours par le savoir ; et les degrés de Turing qu'ils
définissent ont été étudiés spécifiquement : il s'avère qu'ils se
comportent assez différemment des degrés de Turing en général. (Par
exemple, il existe des degrés de Turing >0 minimaux, mais
ils ne peuvent pas être calculablement énumérables, parce que
si a<b sont deux degrés c.é. il y en a toujours un
troisième strictement compris entre les deux.)
La manière dont j'aime présenter les choses, c'est que cette
généralisation se fait en trois étapes : si je renomme
en degrés T0 les degrés de Turing ordinaires :
Au niveau T1, on autorise des fonctions
partielles, c'est-à-dire que certaines questions sont interdites
(la valeur g(n) n'est pas définie) : si on les
pose, l'oracle ne répond pas, et, pire, ça casse tout le processus
calculatoire (disons que l'oracle vous tue si vous lui posez une
question interdite). Symétriquement, bien sûr, quand on vous demande
de calculer une telle fonction f, on ne vous demandera de
calculer que des valeurs définies.
C'est une extension qui peut sembler mineure, mais qui pousse déjà
la notion en-dehors de ce qui a été très étudié. (Il y a quand
même cet article, dont Kihara est
coauteur, sur ce que j'appelle les degrés T1 et que lui a choisi
d'appeler « degrés de sous-Turing » — et d'ailleurs, de façon
amusante, il me crédite pour l'introduction de la notion parce que
j'avais
posé cette
question sur MathOverflow il y a longtemps.)
Au niveau T2, on autorise le non-déterminisme, ou
plus exactement le non-déterminisme adversarial.
C'est-à-dire que certaines questions à l'oracle peuvent avoir
plusieurs réponses possibles (la fonction g est remplacée
par une multifonction, ou, si on n'aime pas cette notion, par
une fonction renvoyant un ensemble d'entiers naturels — les valeurs
autorisées — plutôt qu'un seul) : l'oracle vous fournira une des
réponses possibles, mais sans aucune garantie sur laquelle.
Symétriquement, bien sûr, quand on vous demande de calculer une
fonction f admettant plusieurs valeurs, votre but est de
fournir n'importe laquelle.
Comme le calcul doit fonctionner quelles que soit les valeurs
renvoyées par l'oracle, il faut imaginer que l'oracle essaye de vous
embêter : la réduction de f à g devient alors
une forme de jeu, où Arthur (le programme) essaye de mener un calcul,
et quand il interroge l'oracle, un autre joueur, Merlin (son
adversaire) choisit les valeurs renvoyées parmi celles autorisées par
la fonction g, en essayant de faire échouer le calcul. On
dira que f est T2-réductible à g lorsque Arthur
a une stratégie calculable, c'est-à-dire qu'un programme peut jouer sa
partie, pour interroger l'oracle et finalement déclarer une valeur
finale correcte quelles que soient les réponses faites par Merlin.
Au niveau T3, Kihara introduit encore un personnage dans le
jeu : Nimué, qui est l'alliée d'Arthur contre Merlin, et qui essaie
d'aider le calcul alors que Merlin essaie de le faire échouer. C'est
donc une autre forme de non-déterminisme, si on veut, mais du
non-déterminisme coopératif : côté Nimué, l'oracle vous
fournit la meilleure réponse possible, alors que côté Merlin
il faut s'attendre à ce qu'il fournisse la pire possible.
Il y a diverses façons de voir ça. On peut dire que Nimué et
Merlin sont les deux faces de l'oracle : Nimué en est la face amicale,
qui fournit la meilleure réponse possible (du point de vue d'Arthur),
mais qui ne peut pas communiquer directement à Arthur, elle fait un
choix qui contraint celui de Merlin qui, lui, est la face hostile de
l'oracle ; et Arthur ne voit que sortie finale (celle que lui donne
Merlin). On peut aussi dire que l'oracle est la seule personne de
Merlin, et alors Arthur et Nimué l'interrogent de façon conjointe,
Arthur étant limité à mener une stratégie calculable, alors que Nimué,
son ange gardien, complète magiquement ses coups sans qu'Arthur puisse
voir directement ce qu'elle fait. Ou on peut voir le jeu comme un
problème de communication entre Arthur et Nimué : Nimué est
omnisciente mais elle ne peut envoyer d'informations à Arthur qu'en
passant par Merlin, qui est leur adversaire.
Le personnage de Nimué est aussi une façon commode de définir
rigoureusement ce que cela signifie d'interroger un oracle omniscient,
en évitant l'embêtement des questions auto-référentielles du
style quelle ne sera pas ta réponse à cette question ? — on
postule un personnage qui n'est pas limité à agir de façon calculable,
et qui fournit ou oriente les réponses en ayant intérêt à faire gagner
Arthur (celui qui pose les questions).
Je n'ai plus Internet par fibre et je suis furieux contre OVH
Depuis mercredi dernier soir (),
notre connexion domestique Internet par fibre (FTTH) est en panne, et je commence à être vraiment
furieux contre mon fournisseur d'accès (OVH). Pas
tellement du problème lui-même, mais du fait qu'il faille autant de
temps pour le régler alors que c'est au pire un câble branché au
mauvais endroit.
Nous avons perdu la connexion mercredi à 22h50 (plus ou moins
quelques minutes), donc. (Notez l'heure : 22h50, ce n'est
certainement pas l'heure à laquelle quelqu'un intervenait au niveau du
terminal optique.) Comme l'équipement réseau de l'opérateur n'est pas
d'une fiabilité à toute épreuve, je suis allé me coucher en me disant
que ce serait sûrement un problème transitoire, réparé le lendemain,
d'autant que les lumières-témoin sur le boîtier ONT
(celui où la fibre arrive de mon côté, c'est-à-dire qui fait le pont
entre le réseau optique et le réseau Ethernet) étaient normales,
suggérant une absence de problème physique (p.e., une fibre cassée).
Mais le lendemain matin, pas de changement.
En fait, si, mon opérateur (OVH, disais-je) m'avait
envoyé pendant la nuit un mail automatisé dont le contenu essentiel
était le suivant : Votre accès Internet [numéro] sur le numéro
[numéro] est détectée [sic] comme inactive par nos outils de contrôle,
vraisemblablement victime d'un écrasement (slamming) de votre ligne.
C'est-à-dire qu'une nouvelle connexion aurait été demandée depuis un
autre opérateur sur cette ligne. Si vous n'êtes pas à l'origine de
cette demande, merci de nous le confirmer dans les meilleurs délais
afin que nous puissions lancer une reconstruction, par message
OBLIGATOIREMENT écrit et transmit [sic] via le contact assistance de
votre Manager.
Passons sur l'orthographe approximative, ce qui m'énerve surtout
est le concept pour l'opérateur d'écrire au client pour demander au
client d'écrire au support technique de l'opérateur. Ils auraient pu
au moins, disons, simplifier la tâche en fournissant juste un lien à
cliquer je n'ai pas demandé de transfert de ma ligne, peut-être
fournir un ticket prérempli à compléter par des informations de ma
part s'il leur en fallait (apparemment même pas), plutôt que de
m'obliger à retrouver comment on ouvre un ticket dans leur interface
et rédiger quelques phrases juste pour dire en substance ben je
vous écris comme vous m'avez demandé de vous écrire, maintenant faites
votre boulot de manière à avoir le droit de démarrer le processus
de reconstruction.
Évidemment, quand on n'a plus d'accès Internet, accéder à
l'interface Web de gestion du fournisseur d'accès n'est pas la chose
la plus évidente. Heureusement, j'ai un téléphone qui peut faire du
partage de connexion, mais il y a quand meme des inconvénients à ça,
je vais y revenir. (J'ai quand même perdu un temps dingue, parce que
la machine sur laquelle j'ai réussi à rétablir une connexion via le
téléphone n'était pas celle sur laquelle j'avais les identifiants
permettant d'accéder à l'interface de gestion de l'opérateur. Certes,
ça c'est un peu ma faute, mais dans ce genre de cas on veut essayer de
simplifier la vie du client, pas lui demander de perdre son temps à
passer par plein de trucs compliqués.)
J'ai ouvert le ticket à 08h35 (jeudi
matin , donc), et il a fallu
attendre encore quatre heures pour que quelqu'un y réponde.
Deuxième raison d'être en colère, donc : que ce ne soit pas totalement
automatisé alors qu'ils m'avaient envoyé un mail automatisé pour me
signaler le problème, donc ils étaient au courant. La réponse dit
juste : je vais demander la reconstruction de l'accès, nous sommes
en moyenne sur un délai de cinq jours ouvrées pour ce type
d'intervention.
Cinq jours ouvrés, c'est de la novlangue
insupportable[#] pour
dire une semaine. Et une semaine pour que quelqu'un daigne
rebrancher ma fibre dans le bon trou (si tant est qu'il y ait même
besoin de faire ça), c'est vraiment se foutre de la gueule du monde.
Et apparemment je n'ai même pas droit à des mises à jour du
style nous avons planifié l'intervention, il est prévu que
le technicien intervienne [tel jour], merci de rester joignable :
à ce stade, je ne sais rien de plus que ce qui est écrit ci-dessus,
depuis c'est le grand silence.
[#] Admettons que parler
de 1 ou 2 jours ouvrés a un sens, à la rigueur 3. Mais 5, c'est
ridicule : à part quelques jours fériés exceptionnels, 5 jours ouvrés
c'est une semaine, c'est tout. Et de façon générale, pour un nombre
≥4 de jours ouvrés, multiplier par 7/5 au lieu d'essayer de
finasser pour faire croire que les choses iront plus vite qu'elles
n'iront (ça me fait la même impression que quand on donne un prix hors
taxes, ce qui devrait être interdit et ce qui l'est d'ailleurs plus ou
moins).
Et je parie d'ailleurs que je ne vais pas non plus avoir droit à
une explication technique du problème quand il sera réglé. Je pense
que les gens ne comprennent pas que, quand il y a un problème
technique, on apprécie d'avoir des explications techniques sur ce qui
s'est passé, pas juste que le problème soit réglé. C'est de la
psychologie humaine de base.
Je précise que je ne suis pas chez un fournisseur d'accès grand
public, justement en partie parce que je ne veux pas être traité comme
quelqu'un qui veut juste que ça marche et qui ne veut rien savoir des
aspects techniques.
Je suis, donc, chez un fournisseur d'accès qui se
veut pro[#2],
c'est-à-dire qu'il cible avant tout les petites entreprises (c'est
pour ça que beaucoup de gens me disent OVH ? jamais
entendu parler quand ils me demandent si je suis chez Orange,
Free, SFR ou Bouygues pour la fibre). Pour ça je paie
quelque chose comme 2 à 3 fois plus cher qu'un abonnement fibre normal
pour un particulier (je paie — enfin, mon poussinet et moi payons —
62€/mois à OVH, même si la facturation a l'air d'être pas
mal à la tête du client parce que ma mère paye moins pour exactement
la même offre). Et pour ce prix, je n'ai pas d'abonnement télé, et
pas de box, ces trucs que les fournisseurs d'accès français
grand public veulent absolument vous refourguer, qui font à la fois
modem-routeur et plein d'autres choses avec une interface merdique.
Je suis content parce que je ne veux, justement, ni de télé ni de box,
mais j'espère quand même, pour le prix, avoir des services un peu plus
« pro » que chez un fournisseur grand public.
[#2] Oui, je sais,
j'ai écrit il y a bien longtemps
que je détestais le mot professionnel (et je le pense toujours
largement). Mais ce que je déteste, c'est la situation où une offre
ne serait pas accessible aux particuliers (or chez OVH ce
n'est pas le cas, la preuve), ainsi que l'idée générale nocive (à
laquelle je
proposais de donner le nom d'ergomanie, mais un
copain proposait
plutôtbossisme) d'accorder plus de valeur à une activité
quand elle est effectuée contre rémunération. Ici je veux juste
dire j'accorde énormément d'importance à ma connexion Internet et
au fait qu'elle fonctionne, et je veux bien payer en conséquence pour,
mais j'attends un service correct en retour (et ce n'est pas
uniquement pour des raison professionnelles que j'en ai besoin).
Il est vrai que le service technique, normalement, est
plutôt efficace : on peut lui parler de choses techniques sans avoir
besoin de passer un appel téléphonique, patienter trente minutes au
téléphone, et prononcer le mot shibboleth ; on ne parle pas à
quelqu'un d'incompétent qui vous dira d'abord de rebooter votre box
(que vous n'avez pas) et votre ordinateur avant de consentir à écouter
votre problème, et on ne passe pas pour un extra-terrestre si on dit
qu'on a son propre routeur Linux derrière le boîtier ONT.
Je paye aussi pour le service d'avoir une IP et un
préfixe IPv6 (un /56) natifs et fixes, et de pouvoir
enregistrer leur reverse DNS, par exemple. Ça ce sont
des choses auxquelles j'accorde de la valeur.
N'empêche qu'un « professionnel », je pense qu'il n'est pas très
content s'il perd son accès Internet pendant 7 jours. Un commerçant
qui en a besoin pour faire des paiements carte bancaire, il perd
probablement plus que les 30€ par semaine que l'Arcep, dans sa grande
bonté, prévoit
comme dédommagement forfaitaire dans mon cas. Donc j'aimerais bien
savoir ce que font, concrètement, les professionnels dans le cas où un
sagouin débranche inopinément une fibre optique ou quelque chose de ce
genre.
Qu'est-ce qui a bien pu se passer, justement ? L'explication la
plus courante qui m'a été donnée, à la fois par des humains sur les
réseaux sociaux
et par
ChatGPT (qui hallucine peut-être — comme d'habitude,
c'est plausible mais est-ce vrai je n'en sais rien), c'est qu'un
technicien voulant raccorder un autre client à un autre opérateur
aurait par erreur rattaché ma fibre à moi à cet autre opérateur, soit
au niveau du nœud de raccordement du quartier, soit au niveau du point
de mutualisation de l'immeuble. (Dans les deux cas, il semble en
effet qu'on y accède comme à un moulin.) Cette explication ignore le
fait qu'à 22h50 je pense que personne n'intervient dans les locaux des
nœuds de raccordement sur les lignes individuelles (généralement les
gens qui ont besoin d'une semaine pour remettre une fibre dans le bon
trou, ils ne travaillent pas tard le soir), et après petite enquête
dans l'immeuble (où tout le monde se connaît) personne n'a touché au
boîtier fibre à ce niveau-là non plus.
Le fait que mon boîtier ONT ait des lumières toutes
vertes signifie qu'il détecte bien un signal optique : ma fibre est
donc bien raccordée à quelque chose. Elle n'a pas été purement et
simplement débranchée ou sectionnée, par exemple. (Là il y aurait une
lumière rouge très claire.) Mais il est possible qu'elle soit
branchée au mauvais opérateur (même si, comme je viens de le dire, j'y
crois assez peu). Je soupçonne plutôt que ma ligne a été
malencontreusement effacée dans une base de données logicielle, ce qui
devrait être encore plus facile à résoudre : je doute que quelqu'un
ait vraiment besoin de se déplacer physiquement jusqu'au nœud de
raccordement.
Ce système est quand même invraisemblablement pourri. On a un
boîtier ONT qui fait le pont entre réseau optique et
réseau Ethernet, apparemment en s'authentifiant auprès de l'opérateur
à l'autre bout (donc si on est relié au mauvais opérateur, eh bien
rien ne passe) : ils ont prévu une lumière pour signaler si un signal
optique est détecté, très bien, mais ils n'ont rien prévu pour
signaler si l'authentification réussit. Pire encore, si on est relié
au mauvais opérateur, il n'y a pas un signal qui passe pour
dire vous êtes relié au port numéro [tant] de l'opérateur
[truc], et, dans l'autre sens, je suis le
boîtier ONT de la ligne [tant] de l'opérateur [truc]
— ce qui permettrait de diagnostiquer et régler ce genre de problèmes
d'écrasement, apparemment fréquents, de façon immédiate. (On saurait
immédiatement, côté opérateurs, quels sont les fibres reliées à des
boîtiers ONT qui n'arrivent pas à s'authentifier et où
ceux-ci devraient être connectés, et, inversement, côté client, si on
est connecté à un mauvais opérateur.) Je sais que mon idée est
révolutionnaire : faire transiter des informations par une fibre
optique. Je vous assure, pourtant, je ne l'ai pas brevetée.
Mais non, apparemment, il faut tâcher quelqu'un de faire une
reconstruction de ligne, et prendre une semaine pour ça.
Pourquoi si longtemps ? Probablement parce qu'on touche à une
autre maladie du capitalisme : la manie de tout sous-traiter. Dans le
monde dans lequel nous vivons, aucune entreprise ne fait jamais rien
elle-même, elle sous-traite à une autre, qui elle-même sous-traite à
une autre, qui elle-même, etc., jusqu'à ce que tout le boulot tombe
sur les épaules d'un seul pauvre type surchargé, probablement mal payé
et pas forcément super compétent.
Parce qu'évidemment ce n'est pas OVH qui assure
lui-même la collecte fibre chez les particuliers : ils dépendent du
réseau SFR. Mais ce n'est pas non plus SFR
qui va s'occuper des fibres chez les particuliers : ils sous-traitent
ça à des gens qui sont des auto-entrepreneurs et qui finissent par
faire le boulot pour tous les opérateurs. Comme ces gens sont payés
au lance-pierre, souvent ils font un boulot de
sagouins[#3], et c'est comme ça
qu'on se retrouve à débrancher la fibre de Pierre en voulant raccorder
Paul, ce qui obligera un autre opérateur à faire appel au même
sous-traitant pour re-raccorder la fibre de Paul.
[#3] Je ne veux
cependant pas dire qu'ils sont tous incompétents ou malhonnêtes : le
type qui est venu poser la fibre chez ma mère était remarquable de
compétence et de conscience professionnelle.
Donc on a cette chaîne complètement ubuesque où OVH
m'envoie un mail automatisé pour me signaler que je dois leur écrire
un message pour qu'ils s'occupent du problème, j'ouvre un ticket,
quelqu'un du support technique d'OVH va ouvrir un ticket
chez SFR, et quelqu'un du support technique
de SFR va faire appel au type-qui-fait-tout, et surtout
il est interdit de court-circuiter un maillon de cette chaîne
totalement stupide de téléphone arabe, qu'Apollon nous préserve de la
possibilité que le client puisse entrer directement en communication
avec le type-qui-fait-tout sans passer par la Voie Hiérarchique de la
Sainte Sous-Traitance. Chaque étape fait perdre au moins un jour
« ouvré ». Et à chaque maillon des infos vont se perdre ou se
déformer : je doute fortement, par exemple, que l'info que la coupure
ait eu lieu à 22h50 soit répercutée jusqu'au bout de la chaîne, ni que
je puisse faire passer le message ne venez regarder dans notre
immeuble qu'en dernier recours, il est extrêmement improbable que
quelque chose se soit passé ici.
Bon alors, certes, je ne suis pas complètement privé d'Internet
pendant le temps qu'OVH joue au téléphone arabe, puisque
je peux profiter de mon téléphone pour partager sa connexion. Mais
les inconvénients de ce système de tethering sont
tout de même nombreux. Ce n'est pas tant que c'est lent (la 5G, il
faut le reconnaître, a un bon débit), mais la latence est élevée. Et
je n'ai pas non plus d'IPv6 (mon téléphone l'a, mais
apparemment il ne sait pas faire de partage de
connexion IPv6), ce qui, de nos jours, est vraiment assez
pénible[#4]. De façon plus
problématique, je dois jouer à activer le partage de connexion quand
je veux utiliser Internet, et le désactiver quand je veux faire autre
chose avec le téléphone (l'éloigner de l'ordinateur), ou juste pour le
laisser refroidir parce que, je suppose, le partage de connexion même
par USB empêche le téléphone de s'endormir. En fait, je
n'arrête pas d'activer et désactiver le partage de connexion (brancher
et débrancher le téléphone), je perds un temps fou avec ça. Et à
m'énerver contre les câbles USB-C de merde qui se
déconnectent dès qu'on déplace un peu trop le téléphone. Mais en plus
de ça, même si ça règle le problème d'accéder au monde extérieur
depuis mon PC, je n'ai clairement pas de solution pour
accéder à mon PC quand je suis sorti, chose que je fais
tout le temps en temps normal.
[#4] Certes, je
pourrais trouver quelques acrobaties supplémentaires pour faire quand
même passer l'IPv6 au-dessus de ce que j'ai
comme IPv4 — on m'a recommandé
d'essayer tinc — mais j'espère
que le problème de fibre sera réglé assez vite pour que je n'aie pas à
m'arracher les cheveux à comprendre ça et à le faire marcher derrière
une connexion moitié foireuse.
Au bout du compte, je suppose que ma connexion finira par être
rétablie, et je sais très bien ce qui va arriver : le service
technique OVH va me demander de mettre une note au pauvre
type qui a pris mon ticket, et qui n'est responsable de rien, il a
juste eu à transmettre ma demande dans ce jeu totalement stupide de
téléphone arabe vers le service technique de SFR. (Je
crois que je ne pourrai même pas fermer le ticket sans mettre une
note.) Si je lui mets une sale note, ça le pénalise injustement d'un
truc dont son employeur est responsable, et si je lui mets une bonne
note, son employeur s'en servira sans doute dans sa pub. Mais je n'ai
pas envie de le noter lui, j'ai envie de noter cette organisation
totalement stupide où tout doit passer par une chaîne de
sous-traitants et où les boîtiers ONT chez les
particuliers et les terminaux optiques aux points de raccordement ne
sont pas foutus de s'échanger des paquets réseau non authentifiés pour
dire à qui ils sont et retrouver sur quel port ils sont connectés.
Mise à jour
() : Ma connexion a été rétablie
après passage d'un technicien (très aimable, et pas du tout un
sagouin) qui m'a changé mon boîtier ONT. Il m'a dit que
ces choses-là vieillissent et que le problème arrive. En tout cas, ce
n'était pas un problème de fibre branchée dans le mauvais trou.
Où et quand voir des cerisiers en fleurs en Île-de-France
Image : Magnolias de l'école Estienne (photo prise
le ) (Non, ce ne sont pas des
Prunus !)
Plus les années passent plus j'attends les signes de l'arrivée du
printemps avec impatience comme une sorte de libération. Là fait
quelque chose comme quatre mois (avant même le début de l'hiver, donc)
que je répète sans arrêt à mon poussinet : j'en ai
marre de l'hiver ! je veux voir des
cerisiers en fleurs !
Ce n'est pas comme si je ne remarquais pas les fleurs avant, bien
sûr, mais comme je l'ai dit plusieurs fois
(cf. le dernier billet, en fait),
mon rapport à l'espace extérieur a, pour diverses raisons, pas mal
changé vers 2020. Et depuis 2021, à chaque printemps, je photographie
les arbres en fleurs, et maintenant je commence à savoir identifier
quelques espèces[#], et à bien
connaître l'ordre dans lequel le ballet du printemps se déroule.
[#] Je veux dire que
je partais de loin. En 2010, pour moi, tous les noms d'arbres étaient
synonymes de arbre : je savais peut-être distinguer un cerisier
d'un mélèze, mais c'est à peu près la limite.
(Séquence
obligatoire des Monty Pythons.)
J'aime bien les magnolias, qui fleurissent de manière si éphémère
(et cette année ils
sont en
avance d'environ trois semaines). Plus tard dans la saison,
j'aime beaucoup les fabacées comme
les robiniers
faux-acacias et
les glycines,
surtout pour leur parfum doux et sucré ; encore plus tard, j'aime bien
l'odeur des faux jasmins (Trachelospermum jasminoides) et du
chèvrefeuille des bois (Lonicera periclymenum), que je n'arrive
pas bien à distinguer bien que ces plantes n'aient que peu de rapport.
Et n'oublions pas, au passage, les paulownias qui fin
avril colorent
brièvement en mauve la place d'Italie.
Image : Pommiers d'ornement Malus × zumi ‘Golden
Hornet’ (photo prise le ) (Pas non plus
des Prunus, mais ce sont des rosacées.)
Mais pour moi, les rois du printemps, ce sont les rosacées. Et
parmi les rosacées, sans vouloir porter ombrage aux pommiers et
poiriers d'ornement qui peuvent avoir des fleurs magnifiques
(comme ceux-ci
dans notre quartier
ou ceux-ci
à Chèvreloup), mes préférés sont certainement les Prunus.
S'il y a besoin d'éclaircissements, le genre Prunus est un
genre parmi d'autres dans la famille des rosacées
(voyez ici si le rapport entre
une famille, un genre et une espèce vous échappe,
mais c'est du plus grand au plus précis), et il regroupe diverses
espèces d'arbustes ou arbres fruitiers : cerisiers, pruniers, pêchers,
abricotiers, amandiers, prunelliers, etc. — tout ça ce sont des
Prunus. (Les pommiers et poiriers, ainsi que toutes sortes d'autres
choses comme les ronces et les roses, sont dans la même famille des
rosacées, mais pas dans le genre Prunus. La caractéristique la plus
évidente des rosacées est leurs fleurs à cinq pétales, même si
certains mutants ont été sélectionnés pour faire des fleurs beaucoup
plus épaisses.)
Ce qu'on appelle communément les cerisiers est un
sous-genre, nommé Cerasus, au sein du genre Prunus. Ce
sous-genre des « cerisiers vrais » comporte notamment
l'espèce Prunus avium, le merisier, qui est l'ancêtre sauvage
de ce qu'on cultive pour ses fruits appelées cerises, mais
aussi P. cerasus, le griottier (elle est l'espèce-type du
sous-genre), ainsi que P. serrulata, le cerisier du Japon, qui
est l'ancêtre, ou un des ancêtres, de la grande majorité des cerisiers
d'ornement dont je vais parler plus bas.
Comme les humains aiment bien les belles fleurs et les fruits
juteux, on a beaucoup croisé et sélectionné les Prunus pour obtenir
l'une ou l'autre (rarement les deux) de ces caractéristiques en
abondance. Mais même à l'état sauvage, les Prunus ont de très jolies
fleurs (dans les forêts d'Île-de-France, à l'état sauvage, on trouve
des Prunus spinosa, ou prunelliers, qui sont des sortes de
buissons, et des P. avium, ou merisiers).
Image : Buisson
de Prunus spinosa sauvage à Chèvreloup (photo prise
le ) Le prunellier est un des Prunus
sauvages qu'on voit couramment en Île-de-France
Je ne prétends pas comprendre la classification au sein du
genre Prunus, ni même du sous-genre Cerasus qui regroupe
les vrais cerisiers. C'est très compliqué, parce que déjà on a un
certain nombre d'espèces naturelles (et avec les plantes, la notion
d'espèce est toujours délicate, encore plus qu'avec les
animaux), qui ne collent pas toujours parfaitement bien avec les noms
vulgaires (cerisier, prunier, etc. : chacun de ces
termes peut regrouper plusieurs espèces). Ces espèces elles-mêmes
peuvent prendre diverses formes ou variétés. Et comme je viens de le
dire, on a croisé et sélectionné, c'est-à-dire créé
des cultivars au cours de toutes sortes de traditions
d'horticulture (la plus célèbre pour les cerisiers à fleurs étant
celle du Japon) qui leur donnent des noms qui ne permettent pas
toujours de bien retrouver la ou les espèces sauvages parentes, si
tant est qu'elle soit identifiable. Je me suis procuré une copie du
livre Japanese Flowering Cherries de Wybe
Kuitert, et j'avoue que c'est un peu décourageant si on veut s'y
retrouver, il y a pas loin de 400 pages dans ce lire consacré juste
aux cerisiers à fleurs japonais (les espèces Prunus
campanulata, P. incisa, P. nipponica, P. pendula, P. sargentii
et bien sûr P. serrulata, leurs hybrides et très nombreux
cultivars), qui ne sont qu'un sous-ensemble des Prunus (même si ce
sont les plus importants dans les arbres d'ornement).
Quelques précisions, quand même, pour les maniaques, au sujet de la
terminologie et de la nomenclature (les autres, vous pouvez sauter ce
passage en petits caractères), de ce que j'ai compris de mes
lectures :
Un nom d'espèce s'écrit en donnant le genre et
l'espèce, en latin, et si possible en italiques, par
exemple Prunus cerasifera, vulgairement appelé le
prunier-cerise ou myrobolan. Le nom du genre prend toujours une
majuscule, le nom de l'espèce n'en prend jamais (et ne peut pas
commencer la phrase puisque le nom du genre précède forcément) ; pour
éviter des répétitions lourdes quand on parle toujours du même genre,
on peut abréger le dernier genre évoqué en juste son initiale,
p.ex. P. cerasus, le cerisier aigre ou griottier. Il y a aussi
des hybrides, qu'on indique soit en donnant les espèces parentes
séparées par des signes ‘×’, soit juste un signe ‘×’ devant un nom
spécifique de l'hybride, par exemple P. × yedoensis qui est un
croisement (probablement artificiel, mais partiellement devenu féral)
entre plusieurs taxa du sous-genre Cerasus (du
genre Prunus), mais ce n'est pas totalement clair lesquelles
(probablement P. serrulata var. speciosa côté mâle
et P. pendula f. ascendens côté femelle ; voir ci-après
pour la signification de var. et f.).
En-dessous de l'espèce, contrairement aux zoologistes qui ne
connaissent que la sous-espèce, les botanistes distinguent
la sous-espèce, la variété et
la forme (dans l'ordre décroissant), mais il est rare
d'avoir plusieurs, et à plus forte raison toutes ces choses, donc on
note que ce qui intervient, en sous-entendant que ce qui n'est pas
écrit a le même nom que le taxon immédiatement au-dessus (et souvent
qu'il est le seul). On abrège ça en subsp.
(ou ssp.), var. et f. respectivement (qu'on ne
doit pas écrire en italiques, contrairement aux noms des taxons
eux-mêmes). Par exemple : Prunus cerasifera
var. pissardii, le prunier de Pissard, qui est une variété du
prunier-cerise. En gros, si je comprends bien, la notion de
sous-espèce doit correspondre à des groupes géographiquement séparés
qui ne se reproduisent donc pas et qui acquièrent des caractéristiques
particulières en s'adaptant à leur environnement ; une variété se
réfère à des variations naturelles au sein de l'espèce ; et une forme
se réfère à des variations encore plus mineures (qui peuvent
apparaître par une mutation accidentelle).
Mais comme il n'y a pas d'autorité divine ou de consensus clair ce
qui est une espèce, tout ça est laissé à l'appréciation de qui fait la
classification : l'espèce Prunus pendula est parfois classifiée
comme variété P. subhirtella var. pendula de
l'espèce P. subhirtella (alors que d'autres considèrent cette
dernière, notée P. × subhirtella, comme hybride
entre P. pendula f. ascendens et P. incisa — vous
suivez ?), et l'espèce P. speciosa parfois considérée (surtout
au Japon) comme variété P. lannesiana var. speciosa
d'une espèce P. lannesiana (qui, pour d'autres, est un
groupement artificiel). Il ne faut pas s'imaginer que vous verrez
toujours le même nom sur les étiquettes de plantes essentiellement
identiques ! Le choix des noms lui-même a une histoire et des
traditions, parfois assez compliqués.
D'ailleurs, quand on cite un taxon, on est censé aussi donner une
citation, justement, qui donne l'attribution à la première personne en
ayant validement publié une description de celui-ci (très
souvent c'est Linné, qu'on cite juste comme L.) ; et il y a
encore des règles très compliquées sur la bonne manière de citer quand
le taxon a été reclassifié ou renommé. Le code international de la
nomenclature botanique se lit de façon aussi plaisante et distrayante
qu'un recueil de lois (je le sais parce que j'ai plongé
dans les deux).
Tout ça, bien sûr, concerne les plantes sauvages : les
botanistes ne s'intéressent pas à l'horticulture (enfin, ils peuvent,
mais ce n'est pas leur centre d'intérêt, cf. ce
que je disais sur les linguistes et
les conlangs) ; et bien sûr, parfois les taxa créés artificiellement
s'échappent dans la nature et deviennent féraux. Un taxon créé
artificiellement s'appelle un cultivar. Un cultivar se
cite normalement (je ne sais pas s'il y a une norme claire en la
matière) en mettant entre guillemets (moi j'utilise des guillemets
simples) le nom que lui a donné la personne qui a créé (ou, à défaut,
décrit) le cultivar, après le nom du taxon naturel dans la mesure où
on peut le retrouver, p.ex. Prunus serrulata ‘Albo Plena’ (un
nom donné en 1906 par Camillo Schneider, mais le cultivar semble
remonter à un individu importé du Japon en Angleterre, probablement
aux jardins botaniques royaux de Kew, au début du XIXe siècle ; en
tout cas, celui-là n'est pas un cultivar japonais même si l'espèce
parente est originaire du Japon). Comme je l'ai dit plus haut,
retrouver l'espèce d'un cultivar est parfois tellement confus qu'on
doit se contenter d'une approximation.
Notamment, il y a tout un groupe de cultivars japonais anciens,
dit sato-zakura (里桜, littéralement
fleurs de village), dont la généalogie est tellement confuse que des
experts conseillent d'écrire simplement Prunus groupe
‘sato-zakura’ sans chercher à spécifier une espèce précise (les
espèces sauvages parentes semblent être
majoritairement P. serrulata, peut-être en trois formes
différentes, mais aussi P. apetalata
et P. pseudocerasus). Donc pour les cultivars de ce groupe
(comme ‘Ama-no-gawa’ et ‘Kanzan’), on pourra chercher à donner une
espèce, généralement P. serrulata et/ou écrire Prunus
groupe ‘sato-zakura’.
Et puis pour arranger le tout, les cerisiers sont souvent greffés,
donc l'espèce (ou en tout cas le cultivar) du tronc porte-greffe et
l'espèce des branches qui donnent des fleurs peuvent être différents,
d'ailleurs parfois le porte-greffe se rebelle
et fait
ses propres fleurs, si bien qu'on voit clairement que l'arbre est
composite.
Voilà, donc pour résumer : c'est Compliqué™.
Comme en plus les caractéristiques permettant l'identification ne
sont pas du tout évidentes et ne sont souvent pas ce qu'on remarquera
spontanément (par exemple, la couleur des fleurs est une mauvaise clé
d'identification), et que certains traits sont très instables dans une
espèce, on s'y perd complètement. Ce qu'il faut vraiment regarder
pour identifier les espèces, c'est la forme des pétales, la forme des
étamines et du pistil, la structure des inflorescences, la longueur du
pédoncule, l'attachement aux branches, etc. Ce ne sont pas les choses
qu'on remarque si on veut juste admirer les arbres (et ce n'est sans
doute pas un hasard : c'est justement parce qu'on ne les
remarque pas qu'il n'y a pas eu de sélective artificielle à ce sujet,
donc ces paramètres peuvent servir à l'identification). Et j'avoue
que, moi, je ne regarde pas trop de près.
🌸
Mais peu importe le nom précis du Prunus, on peut se contenter de
l'admirer.
Donc, où et quand peut-on voir des beaux Prunus en Île-de-France ?
(Je parle de l'Île-de-France parce que c'est là où je vis et ce que je
connais, mais évidemment beaucoup de remarques générales comme celles
sur le moment de la floraison s'appliquent à tout endroit qui a un
climat comparable.)
Le où et le quand vont ensemble, bien sûr : chaque
arbre donné va fleurir pendant quelque chose comme une à deux
semaines, mais la floraison de l'ensemble des Prunus s'étale entre fin
février et fin avril. En excluant des
floraisons carrément
hivernales (qui peuvent être des accidents, des mutants ou des
cultivars très spécifiques), les premiers à sortir leurs fleurs ce
sont les prunelliers (sauvages), Prunus spinosa (espèce du
sous-genre Prunus, c'est-à-dire plus proches des pruniers que
des cerisiers vrais), des petits buissons épineux assez nombreux sur
le bord des chemins et des routes et qui se repèrent bien parce qu'ils
se parent de jolies petites fleurs blanches assez délicates. Bon, de
près,
c'est un
peu décevant, mais de loin c'est très mignon, surtout quand il y
en a beaucoup, et je les aime surtout parce que je vois ça comme le
signe que ça y est c'est le printemps qui arrive. (J'en ai mis une
photo plus haut à gauche.)
Image : Prunus cerasifera var. divaricata à
Chèvreloup (photo prise le ) Ce sont parmi
les premiers à fleurir.
Dans les parcs et jardins, ce sont surtout les Prunus
cerasifera (pruniers-cerises, aussi dans le
sous-genre Prunus) qu'on
va voir
fleurir à peu près à ce moment-là (je veux dire, maintenant, tout
début mars). Et au sein de cette espèce, il y a un groupe
d'individus, précisément des Prunus cerasifera
var. divaricata, auxquels je suis particulièrement attaché, et
auxquels je vais rendre visite chaque année début mars : ils sont
situés ici
dans l'arboretum de
Versailles-Chèvreloup[#2] (il
faut tourner à gauche immédiatement après l'entrée, et ensuite avancer
d'environ 300m). Je les
avais vus
pour la première fois le , en fleurs, par
un temps absolument magnifique, et j'étais complètement émerveillé par
leur aspect presque argenté, resplendissant au soleil : chaque année,
depuis, j'essaie de retrouver ce moment magique, mais ce n'est pas
toujours possible (il faut qu'il y ait un moment de beau temps qui
tombe à la fois pendant la brève floraison des pruniers-cerise et où
je sois disponible pour aller à Chèvreloup). J'ai enfin réussi
à les
revoir aussi beaux hier (photo ci-contre, à droite) et c'est
essentiellement ça qui me motive à écrire ce billet de blog. Si vous
voulez les voir, il faut y aller maintenant : dans une
semaine ce sera déjà trop tard.
[#2] L'arboretum
de Chèvreloup, situé sur la commune du Chesnay-Rocquencourt, est
situé immédiatement au nord du parc de Versailles (juste à côté du
domaine de Trianon), en face du centre commercial Parly 2. Il
appartient au Museum national d'Histoire naturelle (comme le Jardin
des Plantes de Paris). Ce n'est pas un jardin paysager mais bien un
arboretum : le but n'est pas de faire joli, mais de rassembler des
specimens de nombreuses espèces et de les étiqueter ; néanmoins, c'est
un cadre agréable où se promener (ou bien pour faire un pique-nique si
on aime ça), et le poussinet et moi aimons bien y aller (souvent après
avoir pris un brunch au café Coutume à Parly 2).
L'entrée de l'arboretum est payante, mais ce n'est vraiment pas
exorbitant et il y a des abonnements annuels. Ils ont une jolie
collection de cerisiers à fleurs, mais je souligne que les
pruniers-cerise dont je parle ci-dessus, qui fleurissent nettement
avant les autres, ne sont pas au même endroit (ce ne sont pas des
cerisiers vrais, c'est-à-dire du sous-genre Cerasus, ce sont
plutôt des pruniers). À toutes fins utiles, je précise qu'on peut y
aller en transports en commun (prendre le bus depuis Versailles
jusqu'à Parly 2 et ensuite c'est à quelques minutes de marche), même
si c'est un peu long.
Mais la floraison des cerisiers proprement dit (le
sous-genre Cerasus du genre Prunus) commence plus tard,
typiquement vers la dernière semaine de mars ou tout début avril.
Image : Le célèbre Prunus serrulata ‘Shirotae’ au
Jardin des Plantes de Paris (photo prise
le )
Personnellement je préfère ceux qui ont des fleurs blanches, et à
ce sujet,
un magnifique
specimen est le Prunus serrulata f. albida
‘Shirotae’ du Jardin des Plantes de Paris (il
est ici[#3]).
Le nom du cultivar, Shirotae (que j'eus par le passé écrit par
erreur Shirotæ, pensant que c'était le génitif d'une
latinisation), en japonais 白妙, signifie
littéralement tissu blanc. Et de fait, quand il fleurit
(typiquement vers la dernière semaine de mars), et c'est vraiment un
spectacle, il y a toujours plein de gens qui se pressent autour pour
le prendre en photo, se prendre en photo avec lui (y compris des
couples de jeunes mariés, d'ailleurs). Si vous voulez voir un
Shirotae aussi beau mais sans les nuées de visiteurs autour,
il y
en a un à Chèvreloup (il est
précisément ici).
[#3] J'hésite toujours
un peu à désigner un arbre individuel pour les raisons que
j'ai évoquées ici (à propos de la
destruction du Sycamore Gap Tree). Mais bon, je
fais le pari que mon blog n'est pas lu par des millions de personnes
et que ces personnes ne sont par ailleurs pas des vandales, et de
toute façon cet arbre précis est déjà hyper connu. Mais j'avoue que
je suis toujours nerveux quand je vois tant de gens autour de lui :
c'est un specimen fragile, quand même. Donc j'en profite pour
rappeler qu'on ne touche pas les plantes (quelles qu'elles
soient), on se contente d'admirer avec les yeux et éventuellement
d'approcher le nez pour sentir.
Image : Prunus
(peut-être Prunus × yedoensis) ornant la route de Damiette à
Gif-sur-Yvette (photo prise
le )
Image : Prunus
(peut-être Prunus × yedoensis) ornant le parking de la gare de
Courcelles à Gif-sur-Yvette (photo prise
le )
Mais les beaux specimens ne sont pas forcément plantés dans un
jardin : parfois ils décorent modestement une rue. La route de
Damiette à Gif-sur-Yvette
(ici)
et, pas loin de là, le parking relais de la gare de
Courcelles-sur-Yvette
(ici)
sont ornés de
cerisiers absolument
splendides. Comme ils ne sont pas étiquetés et que je ne sais pas
identifier les plantes avec ce degré de précision, je ne sais pas de
quels cultivars il s'agit : je penche pour Prunus × yedoensis
‘Somei-Yoshino’ (je ne sais même plus bien sous quelle base j'avais
fait cette identification), mais ils ressemblent quand même aussi
beaucoup à ces Prunus serrulata (groupe ‘sato-zakura’)
f. erecta
‘Ama-no-gawa’ photographiés
ici. En tout cas, ils ont des fleurs blanches délicates mais très
nombreuses : alors que le Shirotae mérite son nom de tissu blanc,
celles-là m'évoquent plutôt de la neige ou du coton. La première fois
que j'avais vu ces arbres (en passant en voiture), je les avais
qualifiés de floup-floup pour désigner leur aspect cotonneux.
Et oui, je sais, le parking relais de la gare de
Courcelles-sur-Yvette, ça ne fait pas rêver, mais je vous assure
que, l'an dernier, j'avais trouvé
l'endroit absolument
féerique (même si les photos ci-contre, à droite, ne le rendent
pas bien), et je compte bien y retourner cette année, surtout s'il
fait beau.
Image : Hanami au parc de Sceaux sous les Prunus
serrulata ‘Kanzan’ du bosquet nord (photo prise
le )
Maintenant, si vous préférez les cerisiers à fleurs roses à ceux à
fleurs blanches, le cultivar le plus populaire est Prunus
serrulata (groupe ‘sato-zakura’) f. purpurascens ‘Kanzan’,
cultivar également connu commercialement sous le nom
de Hizakura mais en fait c'est la même chose. Ceux-là
fleurissent plus tard, typiquement vers la première ou deuxième
semaine d'avril, et ils ont de très abondantes fleurs roses. (En
fait, je crois que ce sont presque toujours des greffes : je ne sais
pas quelle est l'espèce du porte-greffe, mais le cultivar dont je
parle est celui des branches à fleurs.) Il y en a par exemple
de très
jolis au jardin Brassaï à Paris
(ici),
ou, pas loin de là,
un superbe
alignement au mail de Bièvre
(ici).
Mais pas seulement à Paris, ils sont un peu partout : j'avais
remarqué, par exemple, le chemin de la Hunière
(ici),
dans le quartier des Joncherettes à Palaiseau, un autre très joli
alignement de ces cerisiers précis.
Ceci étant, si vous voulez célébrer 花見 (hanami, contemplation des fleurs) en
Île-de-France, l'endroit évident est le parc de Sceaux. Le bosquet
nord
(ici)
est planté du cultivar ‘Kanzan’ à fleurs roses et, le week-end où ils
fleurissent, s'il fait
beau, il
y a carrément foule, des gens qui font des pique-nique, des
cosplayers japonisants, c'est vraiment très bon enfant (cf. la photo à
gauche). Le bosquet sud
(ici),
lui, accueille des Prunus avium ‘Plena’ (je crois), à fleurs
blanches (et qui fleurissent un peu plus tardivement) : il est
beaucoup moins populaire, mais comme j'ai dit que je préférais les
Prunus à fleurs blanches que roses, je trouve
ça très
joli aussi.
Précision importante
() : Ma maman me fait part d'une
information lue dans je ne sais quel journal : comme la
surfréquentation des bosquets de cerisiers du parc de Sceaux abîme les
arbres (dont les racines sont, si je comprends bien, victimes d'un
champignon que le piétinement aggrave), le département propriétaire du
parc a décidé qu'à partir de cette année 2026, l'accès aux bosquets
pendant hanami se ferait sur réservation préalable (gratuite), de
manière à limiter le nombre de visiteurs.
Voyez sur
cette page pour le programme et la manière de réserver.
Voilà, je n'ai fait que lister quelques uns des endroits que j'ai
remarqués, soit parce que j'y passe souvent soit parce qu'ils sont
particulièrement spectaculaires, mais il va de soi qu'il y a plein
d'autres endroits en Île-de-France où on peut voir des beaux Prunus.
N'hésitez pas à en signaler en commentaires si vous en connaissez de
remarquables.
Je croule sous les choses à faire, et en
plus j'ai justement besoin de dormir, donc ce billet sera forcément un
peu bref, mais c'est peut-être une bonne chose.
J'ai fait une longue insomnie il y a quelques nuits, au cours de
laquelle je me suis mis à penser à des questions de
maths[#], ce qui n'est
généralement pas un bon signe pour le fait de se rendormir, et j'ai
repensé à ce billet où je parlais
de pensées somnifuges (qui éloignent le sommeil)
et somnipètes (qui le procurent), et je classifiais à cette
occasion les maths comme particulièrement somnifuges. Je pense
toujours que c'est effectivement vrai, mais je me dis qu'il y aussi
une causalité dans l'autre sens.
[#] Si vous voulez
savoir à quel sujet : j'ai trouvé la preuve des propositions que
j'expose
dans cette
question MathOverflow à 5h30 du matin (et ça m'obsédait
depuis quelques
jours).
Et je veux dire par là quelque chose d'un peu différent de quand
je suis fatigué, je n'arrive pas à penser à des maths. En fait,
j'arrive assez bien à penser à des maths même quand je suis fatigué
mais debout : c'est plus laborieux et ça marche moins bien (le
problème est surtout que je perds sans arrêt le fil de mes pensées),
mais il n'y a pas d'obstacle fondamental à y penser.
Alors que je me suis rendu compte que quand je suis dans un certain
mode d'endormissement (en gros quand je viens de me coucher et que je
vais m'endormir prochainement sans trop de mal), c'est plus que ça :
je ne peux pas penser aux maths. Ça ne marche tout
simplement pas. J'ai l'impression qu'il y a un bout de mon cerveau
qui s'est déjà déconnecté. (Si je fais un gros effort, ou si je me
lève, je peux le réveiller, mais ça compromet alors ma capacité à
m'endormir.) Et ce n'est pas comme si j'étais incapable de penser
tout court : je peux me raconter des histoires, ça ça marche très
bien ; je suis même aussi capable, dans cette phase d'endormissement,
ou plutôt, de pré-endormissement, de visualiser des images avec
beaucoup plus de facilité que quand je suis debout et bien éveillé (où
j'ai une légère tendance à l'aphantasie).
Quand je dis que je ne peux pas penser à des maths, je veux dire
que c'est la partie formelle des maths qui me devient assez
inaccessible, pas vraiment l'intuition derrière les concepts
mathématiques : si on me dit le compactifié de Stone-Čech de ℕ,
j'ai une sorte d'image mentale intuitive associée
(compliquée[#2], d'ailleurs),
et cette image sera toujours présente, donc ce n'est pas comme si je
perdais toute notion des concepts mathématiques, mais si j'essaie de
me demander, par exemple, si ℕ est ouvert dedans, c'est quelque chose
que je sais très bien faire quand je suis debout, mais qui me devient
complètement impénétrable dans cette phase de pré-endormissement.
[#2] Je prends cet
exemple parce que c'est justement un objet dont il est très compliqué
de donner une représentation intuitive sous forme graphique
(j'avais fait
une tentative merdique il y a longtemps), mais dont j'ai quand
même une certaine image mentale intuitive, difficile à communiquer,
mais qui ne se limite pas à une définition formelle (je renvoie
à ce passage
de ce billet pour une discussion
générale). Et qui est susceptible d'apparaître dans un rêve (bon, je
ne sais plus si j'ai rêvé de βℕ, mais je suis sûr d'avoir rêvé de ω₁
et ω₂, par exemple).
Et c'est exactement ce qui se passe dans les rêves, aussi : je fais
parfois des rêves impliquant des concepts mathématiques, de manière
pas complètement absurde, parfois même avec des idées pas idiotes,
mais comme si la rigueur mathématique avait complètement disparu et
que les maths étaient plutôt une sorte d'activité artistique pure.
Et c'est aussi à rapprocher du fait que, et là pour le coup
j'imagine qu'il n'y a pas besoin d'être mathématicien pour s'en rendre
compte, le calcul mental dans les rêves ne marche pas du tout. Pour
moi, en tout cas, si des nombres apparaissent dans un rêve, ce sont
généralement des nombres auxquels j'ai pensé récemment à l'état
d'éveil, et si je tente de faire une opération en rêve, le résultat
sera complètement fantaisiste, probablement un autre nombre tiré au
pif de ma mémoire récente. Ou alors je vais me rendre compte dans le
rêve lui-même que je n'arrive pas à faire le calcul.
Spontanément j'aurais dit que les nombres (au sens du calcul
mental) et les mathématiques (au sens du raisonnement formel et
rigoureux) n'ont que peu de rapport, mais en fait c'est sans doute mon
orgueil de mathématicien pas très doué pour le calcul mental qui veut
croire ça, et les neurosciences ne sont pas forcément d'accord.
D'ailleurs, si j'en
crois cette
vidéo
(version
texte ici — dont je dois cependant préciser que je n'ai pas
vérifié les sources et je ne sais pas bien le niveau de sérieux), il y
a bien des régions du cerveau spécifiquement impliquées dans le
raisonnement mathématique, et ces régions servent effectivement au
calcul mental même chez les non-mathématiciens, mais aussi au
raisonnement mathématique complexe chez les mathématiciens. Peut-être
que ces régions s'endorment (ou en tout cas deviennent moins actives,
ou différemment actives) avant les autres. Tandis que les régions
impliquées dans l'intuition mathématique, elles, sont tout à
fait différentes et restent actives pendant certaines phases du
sommeil (dont les rêves).
En tout cas, la conclusion que j'en tire provisoirement est que ce
n'est pas tant, ou en tout cas pas seulement, le fait de penser à des
maths qui m'empêche de m'endormir, mais aussi que le fait d'arriver à
penser à des maths est le signe que je ne suis pas dans une phase qui
va me permettre de m'endormir.
Sur l'étendue de l'espace et la manière dont je la ressens
Le présent billet est censé former un diptyque
avec celui-ci qui concernait le
passage du temps. Je me rappelle que dans les platitudes qu'on nous
avait inculquées lors de mes cours de philosophie de Terminale, il y
avait une phrase de Jules Lagneau (personne dont je ne sais absolument
rien hormis qu'il a dit cette banalité) disant
approximativement[#]
ceci : L'espace est la marque de ma puissance, le temps celle de
mon impuissance. Ce qui suit est donc une tentative pour exprimer
la manière dont je vis et habite l'espace après avoir dit la manière
dont je subis et endure le temps.
[#] J'écris approximativement parce
qu'elle semble exister en plein de petites variations en ligne, et
quand on va
chercher une
source correcte, la phrase est vraiment (fragment nº40) : Le
temps marque de mon impuissance, l'étendue de ma puissance. Je
suppose que c'est censé être une phrase nominale, pas un usage
intransitif du verbe marquer, mais la syntaxe me semble bizarre
(j'aurais mis une virgule après marque si c'est une phrase
nominale) ; et je ne sais même pas si étendue veut vraiment
dire ce que j'appellerais l'espace — peut-être qu'avant
Minkowski il était plus courant de contraster le temps et
l'étendue que le temps et l'espace. (Ce que je vois du reste
des Fragments du Monsieur me semble, à vrai dire, presque
délibérément sibyllin dans son caractère gnomique : L'espace est un
système unique et infini de dimensions indéfinies en nombre et en
longueur — qu'est-ce que c'est que ce charabia ?) En tout cas,
pour moi, étendue de l'espace est assez symétrique
de passage du temps, d'où le choix du titre de ce billet.
Depuis que je suis enfant je n'aime pas voyager. On pourrait en
conclure que je n'aime pas explorer l'espace, mais en fait ce n'est
pas du tout la bonne conclusion : ce que je n'aime pas dans le voyage,
c'est qu'il est le prix à payer pour explorer l'espace, pour
se rendre ailleurs, prix qui se paye à la fois en temps (voyager prend
du temps), en argent (voyager coûte cher) et en confort ; s'agissant
de mon cas, c'est souvent le dernier élément qui l'emporte (je ne
reviens pas sur ce que j'ai écrit
ici sur les objets que j'aime bien avoir avec moi). Disons qu'il
y a une expérience de pensée claire pour faire la distinction : si je
disposais d'un téléporteur me permettant de me rendre à n'importe quel
point de la Terre, je m'en servirais tout le temps pour aller voir
toutes sortes
d'endroits[#2].
[#2] Par exemple, ça me
fascinerait de pouvoir passer juste une heure sur l'île Bouvet (bon, à
condition d'être vraiment vraiment certain que le téléporteur
va marcher pour me ramener chez moi). Mais certainement pas au point
de chercher à faire le voyage jusque là.
À défaut de téléporteur, le souhait de passer généralement la nuit
chez moi, même s'il n'est pas absolu et irréfragable, limite
généralement mon exploration de l'espace aux environs de Paris au sens
large, ainsi qu'à quelques villes accessibles en ~3h de train
maximum.
Mais en fait, la sensation de se sentir à l'étroit ou pas dans tel
ou tel horizon d'accessibilité dépend vraiment de la manière dont on a
intériorisé mentalement ces limites. Je m'explique.
Au risque de répéter un peu ce que je disais
dans ce billet, pendant bien des
années, habitant Paris, je me contentais très bien de déambuler dans
essentiellement deux petits bouts de territoire : Paris d'une part, et
de l'autre les environs d'Orsay (où j'ai grandi, et où mes parents
habitaient), sans même vraiment de continuité entre les deux. Entre
quelque chose comme 2000 et 2015, j'ai beaucoup arpenté Paris et
quasiment rien en-dehors de Paris, et manifestement je ne m'y sentais
pas particulièrement à l'étroit (et rétrospectivement je n'arrive plus
à me comprendre).
Puis mon horizon s'est élargi. Il y a en gros trois raisons à ça.
La première, c'est que (vers 2015) le poussinet et moi avons commencé
à nous intéresser aux parcs et
jardins[#3], et par extension,
aux forêts, et que les parcs et jardins et à plus forte raison les
forêts, à Paris, c'est vraiment
limité[#4]. La deuxième
raison, c'est que mon boulot a déménagé de Paris
à Trifouilly-lès-Saclay et que, en
préparation à ça, j'ai passé le
permis en 2018 (puis, pour essayer de dissiper ma gêne à conduire
une voiture, le permis moto en
2019) : tout ça m'a à la fois rendu possible et rendu nécessaire le
fait d'explorer au-delà de Paris et de la vallée de Chevreuse (même si
le plateau de Saclay est juste au bord de la vallée en question). Le
poussinet et moi nous sommes mis à nous promener dans les forêts
d'Île-de-France (j'ai même commencé à écrire
un guide touristique, que je ne
sais pas si j'aurai le courage de continuer), et j'ai pris goût aux
balades à moto. La troisième raison, c'est les confinements liés au
covid en 2020 m'ont rendu absolument insupportable le fait de rester
enfermé chez moi ou proche de chez moi. Notamment, ce qui m'a permis
de ne pas craquer totalement, pendant le premier confinement, c'est le
fait que le poussinet m'a entraîné à faire des « fugues » en forêt,
bien au-delà de la limite de 1km du domicile que l'absurdistan
autoritaire prétendait nous imposer. Bref, ces trois facteurs
ensemble font que mon rapport à l'espace a totalement changé entre
2015 et 2020.
[#3] Ça a dû débuter avec une série documentaire
intitulée Jardins d'ici et d'ailleurs sur Arte, dans
laquelle nous avons entendu parler pour la première fois de la
Vallée-aux-Loups, alors que ce n'est vraiment pas loin de chez
nous. Donc nous sommes allés voir.
[#4] Il y a quand même
quelques beaux trucs, notamment les jardins de l'école du Breuil
(école d'horticulture de la Ville de Paris) dans le bois de Vincennes,
ou le parc de Bagatelle dans le bois de Boulogne, que j'aime beaucoup.
J'aimais aussi beaucoup le parc André Citroën autrefois, mais il est
en manque cruel d'entretien et maintenant toutes les petites serres
qui faisaient son charme sont fermées et toutes les fontaines sont en
panne ou carrément supprimées. Cependant, l'exploration d'espaces
plus vastes m'a rendu très désagréables les simulacres d'espaces verts
qu'on trouve à Paris, et je trouve finalement presque pire de voir
trois malheureux marronniers (tellement malades qu'ils perdent leurs
feuilles en août) dans un square minuscule, ou encore la mode actuelle
des « rues végétalisées », qu'une absence totale de verdure.
Mais il y a aussi un facteur sous-jacent chez moi, c'est que je
suis assez fasciné par les cartes. Une carte seule ne me donne pas
vraiment envie d'explorer si je ne connais pas déjà l'endroit (la
carte ne me « parle » pas vraiment si je n'ai pas mis les pieds sur le
terrain). Connaître le terrain ne me donne pas non plus en soi
l'envie d'explorer. Mais si je vois sur une carte un endroit que je
connais, mon cerveau se met immédiatement à rechercher la
correspondance entre mes souvenirs visuels de l'endroit et les points
sur la carte (dans la terminologie que j'évoquais
dans ce billet, entre le « mode
vue » et le « mode carte » du sens de l'orientation), et à rechercher
tous les lieux que je ne connais pas, et ça me donne envie d'aller les
voir[#5].
[#5] Et la première
chose que j'ai faite quand j'ai eu une moto a été, en quelque sorte,
de « comprendre » l'espace, autour d'Orsay, dans lequel j'ai grandi,
c'est-à-dire me faire une représentation mentale de l'emplacement
d'endroits associés à diverses images dans mon souvenir (souvenir
constitué largement de mon expérience de spectateur passif comme
passager d'une voiture).
Du coup, on peut ajouter un quatrième facteur à ceux que j'ai
évoqués plus haut : l'existence d'OpenStreetMap combinée à la
disponibilité plus large des GPS dans les smartphones, et
notamment l'application OsmAnd que j'utilise maintenant pour
enregistrer quasiment tous mes déplacements (à pied, à vélo, à moto,
en voiture, et parfois même en transports en commun), tout ça m'incite
à regarder beaucoup plus les cartes, pour voir où je suis allé et donc
où je pourrais aller. Regarder la carte de nos balades en forêt, ou
bien des lieux où j'ai pris une photo géolocalisée (j'en ai posté une
version ici
si vous voulez voir à quoi ça ressemble) me donne une représentation
visuelle de mon rapport au territoire qui m'entoure et ne cesse de me
suggérer d'aller voir ce qui se cache aux endroits où je n'ai pas
encore été.
Mais cette carte de possibilités où aller m'évoque maintenant aussi
quelque chose de fondamental : c'est la liberté d'y aller.
C'est quelque chose que m'a dit mon moniteur d'auto-école à une de
mes premières leçons : en gros, la voiture, c'est la liberté.
En Parisien qui n'avait jamais eu de voiture (et pas vraiment, à ce
stade, de motivation d'en acquérir une), et qui passais le permis par
besoin parce que mon boulot déménage, en considérant ça comme une
emmerde profonde, j'ai hoché la tête en me disant qu'il faisait sa pub
pour la bagnole. Même en m'inscrivant au permis moto je ne crois pas
que j'avais vraiment cet aspect en tête (et pourtant, la liberté est
quelque chose que les motards mettent souvent en avant). Presque
malgré moi, l'usage de ces véhicules, mais aussi et surtout les
confinements imposés, m'ont fait prendre conscience de l'importance —
de la nécessité, même, pour ma santé mentale — de cette liberté
d'aller où je veux, notamment à travers le plaisir de la retrouver en
mai 2020 et la douleur de la reperdre en octobre
(cf. ce billet où j'ai décrit
l'intervalle entre les deux).
Je ne m'étais pas rendu compte auparavant à quel point les
transports en commun étaient
limitants[#6]. Ce n'est pas
juste qu'ils sont très lents : c'est qu'ils ne couvrent que les
endroits très peuplés, et explorer le territoire, aller se balader
dans la nature, c'est justement aller dans des endroits qui ne sont
souvent pas très peuplés. Je suis notamment tombé amoureux du Vexin
(j'ai déjà écrit un billet à son
sujet), mais c'est une région rurale, et pas toute petite, où il est
essentiellement impossible de se rendre en transports en commun (à
part pour une unique branche du transilien qui ne dessert vraiment pas
grand-chose). Le monde accessible en transports en commun est
essentiellement de dimension 1, et dès qu'on s'écarte du point central
où toutes les lignes sont concentrées, ça devient vraiment
frappant.
[#6] Je ne dis pas ça
comme une critique mais comme un regret. C'est juste une évidence
logique que des transports en commun ne peuvent exister que
dans la mesure où tout le monde veut voyager aux mêmes endroits, donc
ils ne peuvent pas vraiment fournir de liberté de déplacement (en tout
cas, pas la liberté d'aller là où personne ne veut aller).
La liberté qui rend la balade agréable, c'est celle de pouvoir
partir sans itinéraire prédéfini et, à chaque choix de chemin à
prendre, de décider sur le coup, sans raison, tiens, ça a l'air
joli par là, voyons où ça nous mène. Chaque bifurcation est une
invitation à revenir plus tard à l'endroit en question et à prendre
l'autre branche. C'est ça la différence profonde entre le temps et
l'espace, la marque de notre impuissance et de notre puissance : dans
le temps, nous devons faire des choix qui sont ensuite gravés dans le
marbre de l'éternité, tandis que dans l'espace, nous pouvons revenir à
l'endroit du choix et explorer les autres possibilités.
Maintenant, peut-être que si mon boulot n'avait pas déménagé, et/ou
s'il n'y avait pas eu la pandémie, j'aurais continué à ne pas regarder
au-delà de l'horizon du périphérique parisien. Et inversement, dans
un monde parallèle (ou, qui sait, peut-être dans l'avenir ?), il y a
peut-être un David Madore qui a parcourt carrément le monde entier
(tout en se désolant que l'avion émette tant de CO₂) et en a besoin
pour ne pas se sentir emprisonné. Lequel est le plus heureux ? C'est
difficile de juger nos propres inclinations.
Il y a aussi la liberté de partir sans avoir à se justifier. Le
poussinet et moi nous sommes un jour (un peu) moqués de ma maman, qui,
habitant Orsay depuis plus de 40 ans, me disait qu'elle n'avait jamais
visité le parc de Chamarande, pourtant situé à à peine une demi-heure
de route de chez elle, alors qu'elle en avait entendu parler et que ça
l'intéressait : mais apparemment elle attendait d'avoir une
« occasion » pour le faire. Alors nous lui avons dit bon ben on y
va maintenant, et elle a été ravie. Mais c'est aussi ça qui rend
la liberté tangible, c'est de pouvoir décréter l'occasion de se
déplacer, sans attendre qu'elle nous tombe dessus par l'extérieur.
Je ne suis vraiment pas du genre aventureux (à de rares exceptions
près, j'ai une forte aversion au risque), mais je suis néanmoins
curieux, et l'exploration de l'espace autour de moi, tant qu'il est
accessible dans les limites de mon aversion au risque et de mon désir
de confort, fait partie de cette curiosité : si je vois un endroit sur
la carte où je n'ai jamais été, qui semble intéressant mais qui n'est
pas trop difficile d'accès, je peux être tenté de mettre le doigt
dessus et de dire maintenant, je vais là !. Voilà : je n'aime
pas voyager, mais j'aime me promener, et découvrir le territoire.
Pourquoi l'écosystème Linux est un puzzle (et ce qu'on peut y faire)
Je continue ma tentative d'écrire des
billets pas trop interminables avec une autre considération
informatique (qui mériterait pourtant un traitement beaucoup plus long
et approfondi, parce que c'est quelque chose d'important et de trop
peu souligné). Contrairement à la
précédente, ici je ne vais pas prétendre que c'était mieux
âââvant : ce n'était pas mieux avant
(la preuve !), il y a même
peut-être eu une légère amélioration ; et c'est peut-être un problème
assez inévitable, mais ça ne veut pas dire qu'on ne puisse rien y
faire.
Beaucoup d'efforts sont consacrés au fait de rendre les systèmes
Linux utilisables par des gens qui n'y connaissent rien : donc de leur
fournir des interfaces graphiques faciles et conviviales pour faire
des tâches courantes (et j'ai déjà souligné
que ce n'était pas forcément une si
bonne idée). Mais souvent, en informatique, on veut faire quelque
chose qui n'est pas exactement dans les sentiers battus (après tout,
c'est bien le principe d'un ordinateur que de pouvoir servir
à essentiellement
n'importe quoi : il n'est pas concevable de faire une interface
simple et conviviale pour n'importe quelle tâche imaginable). Donc il
faut aussi que le système soit utilisable par quelqu'un qui est prêt à
fouiller un peu plus pour faire des choses plus compliquées : et ces
deux impératifs entrent fréquemment en tension.
Le problème principal de l'écosystème Linux, de ce point de vue-là,
est aussi ce qui fait sa force : le fait qu'il a émergé sans
conception centrale. N'importe qui a le droit d'écrire un bout de
logiciel, ou de lancer un projet pour faire telle ou telle tâche, il
n'y a pas à demander d'autorisation. Du coup, plein de gens ont fait
plein de bouts de logiciels qui font plein de choses différentes, sans
bien se coordonner, et parfois avec des idées très différentes sur
la Bonne
Façon de faire ceci-ou-cela. Donc on se retrouve avec un puzzle
gigantesque d'outils et de mécanismes, qu'il y a souvent plein de
façons différentes d'assembler.
La tâche principale d'une distribution Linux, c'est d'assembler le
puzzle pour vous. Ou du moins de préassembler plein de bouts du
puzzle de manière un peu cohérente. Mais même comme ça, il reste des
libertés d'assemblage et des choix non résolus.
(Bon, peut-être que ma métaphore du puzzle n'est
pas terrible. Au début je pensais parler de labyrinthe, mais ce n'est
pas idéal non plus. En tout cas, je n'ai pas vraiment trouvé mieux,
alors tenons-nous en au puzzle, surtout que ça va me permettre de
donner à ce billet une fin dont je suis très content.)
Je pense que beaucoup d'utilisateurs même parmi les plus débutants
sont conscients du fait qu'il y a, par exemple, plusieurs navigateurs
Web entre lesquels on peut choisir : presque tout le monde utilise
Chrome, de nos jours, mais on peut aussi préférer Firefox (c'est mon
cas) ou Opera. Ce qui n'est pas forcément clair pour les débutants,
c'est qu'en fait, ce genre de choix existe pour énormément de
composantes du système, et si ça représente une grande liberté, c'est
aussi une source possible de confusion.
Pour à peu près n'importe quelle tâche, dans l'écosystème
Linux, il y a plusieurs outils différents, et la manière de régler des
problèmes dépend de celui que vous utilisez, parfois sans le
connaître. C'est la raison principale pour laquelle, quand
on cherche comment faire <machin> sous Linux ? on trouve
souvent des conseils qui, quand on les applique, ne marchent pas du
tout (ou, pire, cassent des choses) : ils supposent que vous utilisez
un outil différent.
Et ce n'est pas juste qu'il y a souvent 7 outils différents pour
faire la même chose et qui fonctionnent différemment : le lien
entre ces outils peut être très varié, et ne se résume pas toujours
simplement à un choix entre eux. Ils ne recouvrent pas
forcément le même terrain, ils peuvent avoir des philosophies très
différentes.
Parfois Bar est prévu pour être un remplacement de Foo (et on va
prétendre que Foo est maintenant obsolète, ce qui ne veut pas
forcément dire que tout le monde est d'accord avec ce jugement :
certains vont parfois lutter pour garder Foo vivant parce qu'ils
trouvent que Bar ne le remplace pas correctement — c'est même une
situation très courante). Parfois Bar continue à utiliser des bouts
de Foo : parfois il émule son comportement pour que les programmes qui
prévoyaient de tourner avec Foo puissent quand même fonctionner avec
Bar ; mais parfois il y a des différences subtiles entre Foo et
Foo-émulé-par-Bar, et parfois il y a en fait le choix entre Foo,
Foo-émulé-par-Bar, et Bar-nouvelle-façon-de-faire.
Et bien sûr, parfois, alors que Bar prétendait remplacer Foo et que
ça se passait mal, un troisième arrivé, Qux, prétend résoudre la
confusion en apportant ses propres solutions d'harmonisation, et le
résultat est encore plus de confusion.
(Il y a un
xkcd pour ça, évidemment.)
Ça peut vite devenir un véritable chaos.
Et si vous n'imaginez pas qu'un projet puisse être à la fois tout
neuf et en même temps déjà considéré comme obsolète (voire, plus
obsolète que le truc qu'il est censé remplacer), c'est que vous n'avez
pas beaucoup utilisé Linux.
La situation classique, donc, c'est que Foo est obsolète, Bar est
censé le remplacer, sauf qu'en fait Qux est en développement pour
régler les problèmes causés à la fois par Foo et Bar, mais il y a
aussi des gens qui préfèrent Corge, lequel est un fork de Bar fait par
des gens qui ne veulent vraiment passer à Qux parce qu'ils lui
reprochent de ne pas correctement faire tout ce que faisait Foo ; et
il y a aussi Flarp qui est un petit projet développé dans son coin par
un unique développeur qui a ses propres idées sur la façon de tout
faire, et qui a son propre groupe de fans, sans parler de Grault, qui
n'a pas bougé depuis 1999 (où il cherchait à reproduire un outil de
Solaris) mais qui continue à plaire aux gens qui aiment la
stabilité.
Bref, parfois les outils différents pour une même tâche sont des
alternatives entre lesquels il faut choisir. Parfois ils sont
strictement incompatibles (et si vous essayez de les utiliser en même
temps, il vous arrivera toutes sortes de malheurs, ou au moins des
messages d'erreur totalement incompréhensibles). Parfois ce sont des
couches au-dessus les unes des autres (i.e., Bar ne remplace pas Foo,
il se met au-dessus, et vous êtes censé utiliser l'interface fournir
par Bar, pas directement celle de Foo, mais vous pouvez quand même et
ça causera de la confusion). Parfois ils tentent de s'abstraire les
uns les autres (c'est-à-dire qu'un certain outil vous tente de fournir
la même interface que plusieurs autres au-dessus desquels il se place
et entre lesquels il faut peut-être choisir). Parfois ils s'émulent
partiellement. Parfois ils peuvent cohabiter harmonieusement.
Parfois ils partagent une partie de leur état, parfois ils sont
strictement séparés. Parfois ils ont différents modes de
compatibilité permettant d'utiliser l'un sans l'autre ou les deux
ensemble. Et souvent, très souvent, trop souvent, ils ne vous disent
pas clairement dans lequel de ces cas de figure vous êtes.
Parfois votre distribution Linux fait un choix pour vous. Parfois
elle vous fournit les mécanismes pour faire votre propre choix.
Parfois vous avez une couche graphique au-dessus de tout ça qui
fait elle-même des choix, et vous avez le plus grand mal à savoir si
l'outil graphique est un truc indépendant ou s'il fait en fait appel à
Foo, Bar ou Qux : et trouver ce qu'il en est se transforme en un
véritable jeu de piste.
Parfois le choix entre Foo, Bar et Qux est un choix global au
niveau du système, parfois c'est un choix par utilisateur ou par
session. Parfois c'est même juste au sein d'un programme donné
(souvent le noyau Linux lui-même) qu'il y a trois mécanismes
différents pour faire la même chose. Parce que chaque programme un
peu important de l'écosystème Linux est son propre mini-écosystème,
qui tire dans plusieurs directions à la fois et n'a souvent pas de
chef clair, ou dont le chef aime le principe de la liberté de
choix.
On comprend que les choses peuvent rapidement ressembler à un
puzzle 10 000 pièces, qui, en plus de ça, a la possibilité d'être
assemblé de plein de manières différentes.
Mais soyons bien clair : je ne me plains pas vraiment de
cette situation (qui est une conséquence inévitable du principe même
du logiciel libre) ; je me plains surtout de la difficulté à trouver
des explications sur la situation dans tel ou tel
sous-domaine.
Parce que le problème ce n'est pas tant qu'il existe Foo, Bar, Baz,
Qux, Flarp, Corge et Grault qui font plus ou moins la même chose. Ça
c'est plutôt bien, en fait : in varietate
concordia et tout et tout. Le problème c'est surtout que la doc
de Foo ne mentionne même pas Bar, la doc de Bar mentionne brièvement
Foo mais n'explique pas clairement si Bar remplace Foo ou peut
cohabiter avec lui, la doc de Qux ne dit pas qu'il est à moitié
inachevé, la doc de Corge est écrite par des gens qui détestent Qux
donc ils en disent délibérément du mal, la doc de Flarp ne parle que
de Flarp donc vous n'arrivez pas à savoir comment il s'articule avec
Foo, Bar et Qux, et la doc de Grault, évidemment, date de 1999 donc
passe la moitié de son temps à vous expliquer comment l'installer sous
Solaris.
Ah et bien sûr, vous avez une interface graphique qui utilise
probablement un de ces outils, mais vous ne savez pas lequel, et vous
ne savez pas comment chercher cette information. Ça c'est vraiment ce
qui me met hors de moi.
Et pour couronner le tout, vous avez un million de pages Web qui
prétendent vous expliquer comment faire <truc> sous Linux, sans
vous expliquer lequel de ces outils elles prétendent utiliser. Sans
commencer par un avertissement en gras pour dire que ce qui suit
s'applique uniquement à ceux qui utilisent Qux. Et vous avez un
million de débutants (pressés et qui n'ont pas envie d'apprendre,
juste de régler leur problème) qui vont aléatoirement suivre les
conseils de ces pages Web (ou, maintenant, demander à
des IA sans leur donner les infos nécessaires, et suivre
les hallucinations de ces IA), peut-être éditer les
mauvais fichiers de config qui ne vont avoir aucun effet jusqu'au jour
où leur système passe de Bar à Qux et là le fichier de config qu'ils
avaient édité et oublié qu'ils ont édité des années avant se met à
prendre effet et ils ne comprennent rien pourquoi tout est cassé.
Ce qui manque surtout, selon moi, ce sont des gens qui essaient
d'expliquer la situation d'ensemble. Idéalement, la doc de
chacun des projets Foo, Bar, Baz, Qux, Flarp, Corge et Grault devrait
mentionner honnêtement chacun des autres, et surtout, comment ils
s'articulent avec le projet dont cette doc parle, et comment savoir
auquel on a affaire. Et plus généralement, dans toutes
sortes de sous-domaines de l'écosystème, on a besoin de gens pour
écrire des pages donnant the big picture :
quelles sont les pièces du puzzle dans ce domaine, quels sont les
choix possibles, et quelles sont les façons de les assembler.
Clopen source : de la difficulté croissante de compiler des programmes
Je vais de nouveau tenter d'écrire un ou
plusieurs billets pas trop interminables. On va voir comment ça va
marcher.
Ce que je veux dire ici va recouvrir en partie ce que je disais
déjà dans ce billet récent mais
concerne un aspect un peu différent : la difficulté à compiler des
programmes sous Linux. Et ce n'est pas juste que ça devient
difficile, c'est aussi que plus grand-monde ne le fait, et les deux
aspects forment un cercle vicieux.
👉︎ Quelques explications
terminologiques pour les personnes pas trop familières de
l'informatique : Quand on [= des humains] écrit un programme, la forme
textuelle du programme (ou package) sur laquelle
on travaille est appelée le code source, ou de façon un peu
abusée, le source (notez le genre masculin). La forme que
l'ordinateur est capable d'exécuter est appelée l'exécutable
binaire, ou de façon un peu abusée, le binaire. Comme le
binaire est illisible et non éditable en pratique par un humain, et
qu'il dépend des détails de l'ordinateur sur lequel on va le faire
tourner (type de processeur, système d'exploitation, etc.), on préfère
souvent distribuer le source et refabriquer le binaire au besoin.
L'opération par laquelle on passe du source au binaire est appelée
la compilation (bon, c'est simplifié parce qu'il peut y avoir
d'autres opérations qui vont avec, par exemple de préparer des
fichiers de données annexes, mais c'est l'idée). Conceptuellement, ce
n'est pas compliqué, on applique un programme appelé compilateur sur
le source et il fabrique le binaire (adapté au processeur et à
l'OS souhaités). En pratique, le diable est dans les
détails, il y a énormément de bouts de source à compiler dans un ordre
bien précis, souvent avec des dépendances compliquées, il faut donner
des options très précises au compilateur, et il existe toutes sortes
de mécanismes différents servant à lancer la compilation comme il
faut.
À titre d'exemple, je compile mes propres
Firefox[#] à partir du source.
Je ne connais absolument personne d'autre qui fasse ça.
Pourtant, je fréquente pas mal de geeks, mais je n'ai jamais rencontré
qui que ce soit d'autre que moi qui compile Firefox (régulièrement, ou
même de temps en temps pour essayer) et qui ne soit pas dans — ou
facilement assimilable à — l'une des deux catégories évidentes :
ⓐ développeur pour Mozilla, ou bien ⓑ mainteneur d'une distribution
Linux. Absolument personne. Je sais parce que j'ai souvent fait des
appels à l'aide suite à des problèmes de compilation de Firefox, et
personne ne répond jamais. Tout le monde télécharge simplement son
Firefox sous forme de binaire sur le site de Mozilla, ou utilise celui
de sa distribution.
[#] La principale raison
pour laquelle je le fais est qu'il y
a un bug
insupportable dans Firefox depuis plus de 20 ans(!) qui fait qu'il
transforme des espaces insécables (U+00A0
NO-BREAK SPACE) en espaces normales
(U+0020 SPACE) lors du copier-coller
dans de nombreuses circonstances. Comme je ne veux pas que ce billet
devienne interminable, je ne donne pas plus de détails,
mais voyez
ce fil Bluesky si vous voulez en savoir un peu plus sur le fait
que ce bug a été partiellement mais non complètement corrigé, et
pourquoi ils ne veulent pas le corriger complètement. Bref, j'ai un
patch très facile qui le corrige en grande partie (mais pas
complètement non plus) et je tiens à l'appliquer.
Je ne veux pas trop jouer au vieux con sur l'air de c'était
mieux âââvant, mais j'ai connu une époque où c'était assez normal
de compiler beaucoup de programmes qu'on utilisait. Les raisons
pouvaient varier (programme pas packagé par la distribution, souhait
d'appliquer un patch ou de changer les options de compilation ou de
configuration ou les d'utiliser des bibliothèques différentes, ou
d'avoir une version différente, ou simple question de principe), en
tout cas, c'était courant.
Et ce n'est pas juste que c'était courant : c'est le principe
d'utiliser des logiciels libres, ou open source,
que ce soit possible. C'est la liberté la plus basique derrière le
terme de logiciel libre, c'est la base de la notion
d'open source, et le problème fondamental avec
les libertés qu'on n'utilise pas, c'est qu'elles finissent toujours
par s'éroder.
Je ne dis pas que c'était terriblement facile. Quand j'ai
commencé à utiliser des Unix, c'était vraiment assez chaotique,
généralement il fallait éditer des fichiers d'options de compilation
pour dire à quoi ressemblait le système pour lequel on voulait
compiler (et parfois on n'avait aucune idée de la réponse à des
questions du style les gestionnaires de signaux se comportent-ils
façon BSD ou façon System V ?). Puis est venu un jeu
d'outils appelé les GNU
autotools qui fabriquent un script appelé configure
qui détecte tout seul plein de choses sur le système au lieu de
demander à l'opérateur humain de répondre à toutes ces questions :
très commode quand ça marchait, mais souvent ça ne marchait pas et on
ne savait pas comment réparer le
problème[#2]. Néanmoins, ils
avaient l'avantage d'être assez standards, donc on savait à quoi
s'attendre et comment s'en servir.
[#2] Ceci est un
phénomène récurrent et courant en informatique : plus quelque chose
est automatisé, plus c'est commode quand ça marche, mais
compliqué de réparer les choses quand quelque chose ne va
pas. Il y a certainement des moyens de réduire la tension entre
les deux (par exemple fournir des outils capables de décomposer les
étapes, montrer ce qu'ils font à chaque étape, proposer des moyens de
modifier le comportement à chaque niveau, etc.), mais ils ne sont pas
assez mis en œuvre.
A contrario, distribuer des programmes sous forme binaire
était terriblement difficile, quasi impossible, il y a 25–30 ans :
Linux était quasiment incompatible avec Linux, chaque distribution
avait ses propres idiosyncrasies, rendant la compilation quasiment
obligatoire. Soit votre distribution se chargeait de vous donner
exactement le bon binaire pour vous, soit il fallait le produire par
vos propres moyens à partir du source.
Il me semble qu'il y a eu plusieurs évolutions. Distribuer les
binaires est devenu plus facile : les distributions Linux ont fait des
efforts pour se rendre au moins minimalement compatibles entre elles,
les Unix autres que Linux (et éventuellement les *BSD)
ont quasi disparu, l'espace disque et le temps de compilation sont
plus abondants ce qui permet plus facilement aux auteurs d'un projet
de fournir plein de binaires précompilés ; et aussi, divers systèmes
sont apparus (Snap, Flatpak, Docker, etc.), que je trouve absolument
abominables mais c'est un autre débat, pour permettre de distribuer un
programme en même temps que toutes ses dépendances sous une forme qui
est censée « juste marcher ». Peut-être aussi que plus de programmes
sont fournis par les distributions.
Toujours est-il que ces évolutions ont diminué le besoin de
recompiler à partir du source. Et je crois que les gens qui ne sont
ni ⓐ développeurs du projet Machintruc ni ⓑ mainteneurs de celui-ci
pour le compte d'une distribution, compilent de plus en plus
rarement.
Le principal projet qui me semble faire encore exception, c'est le
noyau Linux lui-même. Parce qu'il est particulièrement facile à
compiler vu qu'il n'a essentiellement pas de dépendances, et parce que
le gain est important vu la myriade d'options qu'on peut régler en le
compilant, ou de patchs qu'on peut vouloir sélectionner, si bien qu'il
est difficile pour les distributions de fournir une version compilée
qui convienne à tout le monde. Mais même le noyau, je pense que
beaucoup moins de gens le compilent maintenant qu'il y a 25–30 ans ;
et l'apparition de code Rust dedans ne va certainement pas simplifier
les choses.
Évidemment, il y a des nuances selon les distributions Linux :
Gentoo, par exemple, part du principe qu'on compile (quasiment) tout
localement. Mais ce n'est pas la compilation au sens dont je parle
ici : je parle de recompiler la version upstream,
celle qui est publiée par les auteurs du programme, pas un package
source créé par les mainteneurs de la distribution (et qui est garanti
fonctionner parce que tout a été fait pour, mais qui n'est pas
fondamentalement différent d'un binaire quand il s'agit de bidouiller
dans les options). Idem pour
Nix[#3], qui utilise l'approche
consistant à tout figer au bit près. Tout ça ne règle pas le problème
fondamental sous-jacent : pour qu'un logiciel soit
véritablement open source, il faut qu'on puisse
lire, éditer et recompiler son source (celui distribué par les auteurs
du projet, pas une version spéciale adaptée pour la distribution),
sans que ce soit impossiblement compliqué ; et ce, même si on n'est
pas développeur du projet ou mainteneur d'une distribution, et sans
que la distribution ait mâché le travail pour nous.
[#3] Les fans de Nix
sont insupportables à venir toujours faire la pub de leur truc : Nix
n'est pas une solution au problème que les sources sont difficiles à
compiler parce que les dépendances sont devenues impossiblement
touffues et parfois contradictoires — Nix est un constat d'échec et
une façon de contourner le problème en actant ce constat d'échec, mais
qui ne règle rien au problème lui-même.
Et il me semble que plus le temps passe, plus la compilation
devient difficile. Ça peut être lié à la multiplicité des
dépendances, ou au fait qu'elles soient extrêmement pointilleuses
(je veux utiliser la version 1.729.42b(8)-deadbeef de la libfoobar
et pas une autre). Ça peut être lié aux langages utilisés. Ça
peut être simplement le fait que comme de moins en moins de
non-développeurs compilent, les auteurs font de moins en moins
d'efforts[#4] (les mainteneurs
pour les distributions vont de toute façon tout refaire à leur sauce).
Ou peut-être que c'est simplement lié à la démocratisation de Linux et
du fait que les utilisateurs n'aient pas envie de compiler des choses
(mais ceci ne peut pas vraiment expliquer la
diminution absolue du nombre de gens qui le font, seulement
une diminution relative).
[#4] À l'inverse, on
vous pousse à récupérer un binaire, et tout est fait pour rendre ça
facile : on vous dit souvent carrément de faire curl
someinstallscript | sh pour, en gros, aller chercher un script
en ligne et l'exécuter directement (ce qui est d'ailleurs un cauchemar
absolu question sécurité). En tout cas, autrefois, le
lien download d'un projet Linux typique pointait
vers le source, maintenant il pointe vers le binaire (et pour le
source on vous renvoie typiquement juste à une page GitHub sans
explications).
La difficulté peut prendre diverses formes. Parfois c'est
simplement une absence d'explications sur comment compiler le projet :
il est difficile d'y voir là autre chose qu'une attitude du
style les développeurs savent comment faire, les mainteneurs des
distributions feront leur propre sauce, et les autres n'ont qu'à
récupérer un binaire. (Ou si ce n'est pas un manque
d'explications sur comment compiler, ça peut être sur la façon
d'installer le(s) binaire(s) une fois compilé(s), ou même sur
l'endroit où ils se trouvent à la fin de la compilation.) Parfois
c'est une absence d'explications sur l'outil
utilisé[#5]. Le bon vieux
système du ./configure --prefix=/some/where
&& make && make install avait toutes sortes de
problèmes, mais au moins on savait quoi faire parce qu'il était
standard au point d'être quasi universel.
[#5] Par exemple, les
projets Rust utilisent cargo : fort bien, mais il faut se
rappeler que la personne qui cherche à compiler le projet ne connaît
peut-être rien de Rust (ou peut-être juste assez pour changer, disons,
un message d'erreur ou un comportement trivial), et n'a peut-être
aucune idée de comment utiliser cargo ni ne veut
apprendre. Pour un outil comme make qui peut servir à
n'importe quel langage, il est raisonnable de demander que celui qui
veut compiler apprenne à s'en servir, mais si l'outil est spécifique à
un langage, ce n'est pas raisonnable vu le nombre de langages de
programmation différents qui existent. (Et on ne peut pas simplement
renvoyer à la doc, qui est généralement beaucoup trop longue, trop
générale, et trop orientée pour les gens connaissant déjà le langage
et ses conventions, pour pouvoir servir aux gens qui veulent juste
compiler une fois un projet utilisant cet outil. Ou alors l'outil
doit prévoir une doc spécifique pour ce cas.)
Parfois c'est une difficulté cachée sous une façade en trompe
l'œil on a fourni un script qui permet de tout compiler
automagiquement (pour la compilation de Firefox, ce script
s'appelle mach), ce qui semble effectivement facile mais
se transforme en cauchemar dès que quelque chose ne va pas exactement
comme prévu (cf. ma note #2
ci-dessus) ou dès qu'on sort du périmètre exact du script magique qui
fait tout.
Certains sont d'ailleurs tellement pinailleurs qu'ils commencent
par télécharger la version exacte du compilateur qui va faire marcher
la compilation (Firefox est de ce genre : il veut une version
tellement précise de CLang et Rust et compagnie que le
script magique qui le compile commence par télécharger les binaires de
tout ça). On se demande un peu quel est l'intérêt de compiler si en
fait la compilation consiste à aller chercher d'abord les
binaires pour le compilateur qui est le seul à pouvoir servir ! Le
source est ce qui est censé pouvoir permettre de reproduire l'outil
qu'on compile ab ovo à partir d'outils standards,
pas à partir d'une version unique du compilateur que vous ne pouvez
pas reproduire elle-même.
Un problème supplémentaire est que ces outils compliqués ont
tendance à devenir de moins en moins reproductibles : ils vont stocker
des choses dans votre répertoire personnel
($HOME)[#6], soit
des bouts de code téléchargés ou déjà compilés ou carrément installés
localement, soit un état global (options de configuration ou de
compilation, variables diverses), et comme on ne sait pas où et
comment ces choses sont stockées ni ce qui peut l'être, on perd
l'aspect reproductible d'une compilation. Là aussi, la documentation
peut être particulièrement opaque pour qui n'a pas envie d'apprendre à
se servir en détail de l'outil, juste de compiler un projet bien
précis.
[#6] La pollution
du $HOME est une des choses qui m'énervent
particulièrement : autrefois, ça ne se faisait jamais, mais maintenant
tout le monde semble trouver normal de faire ses besoins malodorants
dans un sous-répertoire de $HOME sans qu'il y ait un
avertissement préalable. Comme le mien est distribué entre plusieurs
machines et fait l'objet de sauvegardes abondantes, l'espace dedans
est particulièrement cher : je n'ai pas envie que la moindre
compilation le remplisse de giga-octets de données partiellement
compilées. Si je lance la compilation
dans /usr/local/src/somepackage-0.42 j'entends bien qu'il
se serve de ce répertoire et de ce répertoire seulement pour
toute écriture. Quand j'ai un doute, je compile sous le nom d'un
utilisateur qui n'a pas le droit d'écrire dans son $HOME,
ce qui provoque une erreur s'il cherche à le faire : mais si ça
arrive, ça ne me dit quand même pas comment remédier au problème.
Toujours est-il que Linux évolue de plus en plus dans la direction
d'Android[#7]. Il y a bien
quelques logiciels open source dans les
applications Android, mais essayer de fabriquer un .apk
binaire à partir du source est une tâche incroyablement
difficile, et je ne parle pas de recompiler le système Android
lui-même (en gros il vous faudra une machine dédiée à ça, avec
exactement la bonne version de tous les outils). Et de toute façon,
même si vous y arrivez, vous ne pouvez même pas vraiment vous en
servir, parce que vous ne pouvez pas signer l'application avec la clé
des distributeurs, donc le système Android, sous le prétexte
de sécurité (bidon), ne vous laissera pas installer la version
que vous aurez compilée à moins d'effacer totalement la version
antérieure (et donc de perdre toutes vos données). Bref, tout est
fait pour que vous n'ayez aucune liberté dans l'affaire
(cf. cet autre billet).
[#7] Oui, Android est
un Linux en interne, mais il n'y ressemble pas du tout, et il n'est
pas du tout fait pour vous laisser bidouiller avec, cf. ce
que j'écrivais il y a déjà
11 ans.
Je propose d'utiliser le terme clopen source
(clopen est un mot-valise
entre closed
et open, souvent
utilisé en topologie) pour parler de ces projets qui sont
théoriquement open source, mais en pratique faire
quelque chose du source est tellement difficile (soit parce qu'il est
difficile à compiler ou à comprendre comment compiler, soit parce
qu'il y a d'autres barrières comme les signatures Android dont je
viens de parler) que c'est presque complètement théorique.
Sur le papier, l'open source a gagné, beaucoup
de projets importants ont maintenant un code source public, mais en
pratique, c'est surtout le clopen source qui a
gagné : vous avez accès à du code, mais c'est tellement difficile d'en
faire quoi que ce soit que personne n'en fait rien, et en plus tout le
monde s'en fout. Est-ce que ça valait la peine de se battre pour la
liberté des logiciels si c'était pour en arriver là ?
Est-ce que l'intelligence a un sens ? Peut-on la mesurer ?
Après avoir écrit un
ou deux billets sur
l'« intelligence » artificielle, ça fait longtemps que je me
dis qu'il faut que j'en écrive un sur l'intelligence « naturelle »,
humaine, et sur les tentatives pour la mesurer. J'y suis poussé
par une
conversation sur Twitter (où, sans surprise, il n'a pas fallu
longtemps pour
que je
croise un raciste pas du tout subtil dans sa tentative de me
convaincre que si les pays africains sont moins « développés » c'est
qu'il y a une différence d'intelligence d'origine génétique entre les
populations — ben voyons).
J'aime bien dire de façon courte mais sèche que les mesures
de QI sont une bonne façon de tester l'intelligence parce
que les gens qui y croient sont des idiots complets. Mais essayons de
développer un peu.
☞ Qu'est-ce que l'intelligence ?
Le principal problème avec l'intelligence, déjà, c'est que personne
ne sait ce que c'est. Si vous ouvrez N dictionnaires, vous
trouverez N définitions différentes, chacune énumérant
d'ailleurs souvent plusieurs traits ou caractéristiques, le rapport
entre lesquelles est laissé en exercice au lecteur. Wikipédia en
français, par
exemple, écrit :
L'intelligence est l'ensemble des processus trouvés dans des
systèmes, plus ou moins complexes, vivants ou non, qui permettent
d'apprendre, de comprendre ou de s'adapter à des situations nouvelles.
La définition de l'intelligence ainsi que la question d'une faculté
d'intelligence générale ont fait l'objet de nombreuses discussions
philosophiques et scientifiques. L'intelligence a été décrite comme
une faculté d'adaptation (apprentissage pour s'adapter à
l'environnement) ou au contraire, faculté de modifier l'environnement
pour l'adapter à ses propres besoins.
— tandis que pour Wikipédia en anglais :
Intelligence has been defined in many ways: the capacity for
abstraction, logic, understanding, self-awareness, learning, emotional
knowledge, reasoning, planning, creativity, critical thinking, and
problem-solving. It can be described as the ability to perceive or
infer information and to retain it as knowledge to be applied to
adaptive behaviors within an environment or context.
On sent bien là une tension entre différentes définitions et entre
différents domaines : biologie de l'évolution, sciences cognitives,
philosophie, neurologie, psychiatrie, psychologie, cybernétique, que
sais-je encore, chacune peut avoir sa propre définition de
l'intelligence avec un rapport pas forcément très clair.
Mais bon, le fait qu'on ne sache pas définir quelque chose n'est
pas forcément un signe que cette chose n'existe pas : c'est
probablement encore plus difficile de définir ce qu'est
la beauté que l'intelligence, ce qui ne veut pas dire que le
mot soit dénué de sens (nonobstant le fait qu'il est éminemment
subjectif et variable selon la personne qui juge).
☞ L'idée des tests objectifs
La différence, c'est qu'il est largement admis que la beauté est
une caractéristique essentiellement subjective et culturelle (ce qui
n'est pas pour autant dire que tout le monde est également beau), et
que ça n'a pas de sens d'essayer de la quantifier, il y a beaucoup de
gens, y compris avec une certaine formation
scientifique[#], qui voudraient
nous faire croire que l'intelligence est quelque chose de précisément
et objectivement mesurable, voire, qu'ils ont effectivement des tests
permettant de faire ça.
[#] Dans une direction
un peu différente, il y a aussi (notamment autour d'un gourou
appelé Eliezer
Yudkowsky, dont je n'ai jamais bien compris pourquoi plein de gens
l'écoutent ni quelles compétences il est censé avoir sur le sujet) des
gens qui vouent carrément une sorte de culte à l'intelligence et/ou à
la « rationalité », humaine ou artificielle. Ils ont même développé
une sorte de catéchisme ou de mythologie,
avec des
notions qu'on peut difficilement qualifier d'autre chose que
religieuses — ici une sorte de resucée du pari de Pascal. Je n'en
parle pas plus ici parce que ce n'est pas vraiment mon sujet, mais
c'est difficile de ne pas mentionner ces gens dont le rapport à la
notion d'intelligence semble assez proche de celle
de beauty influencers à la beauté ou
de fitness influencers à la forme physique.
Évidemment, on peut toujours postuler que l'intelligence est
justement et par définition ce que mesure tel ou tel test
d'intelligence existant, auquel cas, oui, l'intelligence a un sens,
mais la question est maintenant si ce sens a le moindre intérêt ou le
moindre rapport avec ce qu'on entend informellement par le mot.
Pour commencer, les premiers tests d'intelligence étaient plutôt
faits pour identifier les enfants présentant des retards de
développement mental (soit dans l'idée de les aider spécifiquement,
soit dans l'idée de les écarter, tout ça n'est pas forcément très
clair ni très cohérent mais peu importe ici). L'idée de prendre une
méthodologie développée (et peut-être pas de façon très soigneuse)
pour diagnostiquer des problèmes et essayer de s'en servir pour
définir une caractéristique positivement valorisée, c'est peu comme si
des gens se mettaient à se vanter d'avoir un test de diabète très bas
et en faisaient un signe qu'ils ont une constitution particulièrement
vigoureuse.
☞ Remarques sur mon cas personnel
À ce point il faut sans doute que je fasse un avertissement
concernant une possible partialité liée à mon cas personnel. Plein de
gens ont essayé, notamment quand j'étais gosse (notamment parce que
j'avais une certaine précocité dans ma propension à faire des maths,
je l'ai déjà raconté), mais encore
maintenant, de me persuader que j'étais très intelligent, et ce genre
de jugement a pu me causer toutes sortes de problèmes émotionnels ou
de complexes (je ne prétends pas que ce soit la seule cause,
mais ça a certainement joué en partie), notamment des difficultés à
sociabiliser avec mes pairs. Je soupçonne que les enfants qu'on
soumet à des concours de beauté doivent avoir peu le même genre de
problèmes. En tout cas, si vous voulez transformer un gamin en petit
con prétentieux et pontifiant comme je le suis, répétez-lui qu'il est
très intelligent.
Certes, je n'ai jamais fait de test de QI officiel.
J'ai vu passer toutes sortes de questions, de tests se voulant plus ou
moins sérieux, et je les trouve suffisamment idiotes (notamment dans
le style ah oui là je vois très bien que la personne qui a conçu la
question veut que je réponde ceci-cela pour avoir juste, et je pense
que son raisonnement est assez bidon) pour être raisonnablement
convaincu que j'aurais une bonne note à ces trucs et aussi sur le fait
que ça ne dit rien de pertinent sur moi à part ma capacité à
reconnaître ce qu'on veut me faire dire sur des questions complètement
connes.
Mais si vous pensez que le petit con prétentieux que je suis est
effectivement « intelligent », alors il faudra au moins donner un
minimum de créance à ce que je vais dire sur le fait que je vois bien,
de l'intérieur, que cette capacité qu'on prétend mesurer n'a pas
grande signification. (Et à l'inverse si vous trouvez que je ne suis
pas « intelligent », alors c'est que ce genre de questions que je
trouve faciles, et les jugements à ce sujet, n'ont pas beaucoup de
sens.)
Pour être bien clair, je ne vais pas prétendre être stupide (en
désignant par « stupidité » l'opposé supposé de l'« intelligence »,
qui est possiblement un peu mieux défini que l'intelligence).
Je prétends surtout qu'il y a un gazillion de façons d'être
« intelligent », que je suis certaines d'entre elles, et pas du tout
d'autres (voire complètement idiot pour certaines), et que toute
mesure de mon intelligence ou tout jugement à ce sujet en dit beaucoup
plus sur la personne qui prétend
mesurer[#2] qu'elle n'en dit
sur moi.
[#2] De façon encore
plus concise et provocatrice : si vous trouvez que je suis
intelligent, c'est probablement juste que vous êtes souvent d'accord
avec mes rants.
☞ Un million de dimensions d'intelligence
Car voilà mon problème numéro 1 avec la notion d'intelligence et
toute tentative pour la mesurer, surtout avec un seul chiffre :
Je ne prétends certainement pas que tout le monde pense de la même
manière. Ce que je prétends, c'est que les capacités intellectuelles
sont si extraordinairement variées que tenter de les résumer en un
seul test, pire, en un seul nombre, sans même être capable de définir
le sens de la quantité qu'on cherche à mesurer, est une pure imposture
scientifique.
Donc, la mesure du QI dit tout sur la personne qui
mesure le QI (disons, celle qui conçoit le test, et
peut-être aussi celle qui y croit) et essentiellement rien sur la
personne à qui on fait subir le test.
(Ou pour parler comme un matheux : on a affaire à un espace de très
grande dimension, si vous prenez une forme linéaire dessus, vous ne
dites rien sur votre espace et tout sur la forme linéaire que vous
avez prise.)
Pour prendre une comparaison, c'est comme si on essayait de mettre
au point un « test de caractère » unique. Je ne prétends pas que tout
le monde a la même personnalité : je veux bien qu'on essaie
d'identifier et de reconnaître quelques traits de personnalité
importants (la plupart des tests dans ce sens sont aussi sérieux qu'un
horoscope, mais certains sont
peut-être un
peu moins du bullshit que les autres), mais essayer ensuite de
donner un « score de caractère » qui serait un seul nombre, comme s'il
y avait une seule dimension de personnalité, et parler de quelqu'un
qui a un très bon score de caractère… ça ne dira pas grand-chose sur
cette personne et beaucoup sur ce qui intéresse les concepteurs du
test.
Il y a plein de façons de
penser[#3] ou de faire usage de
son cerveau : on peut être plus ou moins logique, plus ou moins
intuitif, plus ou moins empathique, plus ou moins pratique, plus ou
moins systématique, plus ou moins capable de se concentrer, plus ou
moins capable de passer rapidement d'un problème à un autre, plus ou
moins capable d'esprit de synthèse, plus ou moins doué pour s'exprimer
avec des mots, plus ou moins précis et méticuleux, plus ou moins
capable de mémoriser les détails d'une situation ou de les organiser
en un motif cohérent, plus ou moins capable de convaincre les autres,
plus ou moins observateur, plus ou moins instinctif, plus ou moins
capable de retrouver des informations de sa mémoire, plus ou moins
capable de concevoir des typologies, plus ou moins capable de
généraliser ou au contraire de spécialiser, plus ou moins à l'aise
devant les idées abstraites ou au contraire concrètes, etc. Toutes
sortes de choses qu'on peut plus ou moins arbitrairement classer comme
des formes d'intelligence ou pas. Essayer de mesurer un score dans
chacune de ces caractéristiques a peut-être un sens (mais
même pour ça, je vais formuler d'autres objections plus bas) : essayer
de faire un score unique et appeler ça un quotient intellectuel est
d'une connerie sans nom.
[#3] Bonne occasion de
replacer une des citations de Heinlein (dans Time
Enough for Love) que j'aime bien : A human
being should be able to change a diaper, plan an invasion, butcher a
hog, conn a ship, design a building, write a sonnet, balance accounts,
build a wall, set a bone, comfort the dying, take orders, give orders,
cooperate, act alone, solve equations, analyze a new problem, pitch
manure, program a computer, cook a tasty meal, fight efficiently, die
gallantly. Specialization is for insects. Chacune de ces
activités requiert une faculté mentale différente (et je suis très bon
pour certaines et très mauvais pour d'autres).
Les IA textuelles nous ont montré qu'il était, au
moins en principe, possible d'être très doué sur certains domaines
(par exemple, savoir très bien parler) et d'être totalement et
complètement stupide sur d'autres : l'idée d'une intelligence
« générale » est quelque chose de purement et simplement dénué de
sens. Mais certains s'obstinent à croire à ce mirage.
☞ Le mirage de l'intelligence « générale »
Mon père m'avait raconté que, quand il était à l'université de
Toronto, quelqu'un lui avait posé la question suivante : quelle est la
raison derrière la répartition suivante des lettres de l'alphabet en
deux lignes ?