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Subject: Re: =?iso-8859-1?Q?b=EAte_question?=
Date: 21 Oct 1999 23:21:14 GMT
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Bon, ben je suis passé chez Gibert, et j'ai regardé les codes Litec (le
changement n'était même pas noté dans les codes Dalloz, je signale au
passage), et effectivement, en 1997, le code de la propriété
intellectuelle a été amendé.

La durée de protection de toutes les oeuvres artistiques passe de 50 à
70 ans après la mort de l'auteur.  Qui plus est, le changement est
rétroactif (si j'ai bien compris le legal jargon) : les oeuvres des
auteurs décédés entre 1947 et 1997 gagnent d'un coup de baguette
magique 20 nouvelles annés de protection (formulation tendancieuse :
je devrais plutôt dire que les oeuvres d'André Gide, Paul Éluard ou
Albert Camus, ont été condamnées à 20 ans de prison supplémentaires).
(Si vous n'êtes pas convaincus qu'il s'agit bien d'un effet
rétroactif, pensez à la transformation inverse : si on avait
*racourci* à, disons, 25 ans, la période de protection, faire tomber
d'un coup dans le domaine public des oeuvres d'écrivains morts entre
1947 et 1972 serait clairement un effet rétroactif.)

Pire encore : même les oeuvres des auteurs décédés entre 1927 et 1947
peuvent *redevenir* « protégées » si (si j'ai bien compris) il existe
un pays où elles sont protégées.  En gros, on n'est même pas sûr que
Paul Valéry soit bien toujours dans le domaine public.

Par ailleurs, j'ai vérifié, la convention de Berne demande seulement
50 ans de protection après la mort de l'auteur (et la convention
Universlle de Genève sur le droit d'auteur est encore moins
contraignante).

Donc, si je résume, il s'agit d'une loi (1) non exigée par le droit
international, (2) non conforme aux intérêts du peuple (dont on ne
voit pas bien pourquoi il voudrait que les oeuvres de Camus fussent
plus coûteuses, offrant ainsi généreusement 30 ans de rente à ses
héritiers), (3) sans fondement moral (on protège non pas le livre ou
les auteurs mais uniquement les héritiers des auteurs), et, le plus
grave, (4) rétroactive, ce qui est contraire à tous les principes
ordinaires du droit.

Je vais pondre un texte de protestation.  Ça n'aura aucun effet, bien
entendu, mais ça aura au moins le mérite de me défouler.  Je vais
aussi consulter le texte précis de la loi, et les minutes des débats
parlementaires qui ont conduit à son adoption (que je sache au moins
qui est responsable de cette catastrophe).

Ce qui est navrant, c'est surtout d'arriver plus de deux ans après la
bataille.  Encore, pendant que la loi était en discussion, on pouvait
espérer essayer de remuer l'opinion publique.  Là, même dans
l'hypothèse irréaliste où on y arriverait, ce serait inutile : la loi
ne peut être annulée, car cette annulation serait tout aussi
rétroactive que la loi elle-même, simplement ça se verrait plus.

          -- David, qui a l'air d'en faire une maladie, parce que,
             oui, j'en fais vraiment une maladie : vingt ans de
             littérature, de peinture et de sculpture qu'on nous
             retire d'un coup, ça fait MAL quelque part.

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Subject: Re: =?iso-8859-1?Q?b=EAte_question?=
Date: 23 Oct 1999 16:45:02 GMT
Lines: 103
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Tiens, j'avais pas fait gaffe (j'avais zappé à partir du 1er
paragraphe), mais ceci mérite une réponse.

Francois Kahn in litteris (alt.complots:326) scripsit :
> En ce qui concerne les bouquins, j'aimerais bien savoir si on s'intéressera
> vraiment dans 50 (ou 70 ans) à qui a publié tel ou tel livre. La protection
> des droits d'auteur a aussi des effets positifs. C'est grâce à ça que
> certaines oeuvres ne sont pas plagiées, mutilées, qu'on ne fait pas de
> version karaté de L'Étranger ou La Condition Humaine en porno.

Et qu'y a-t-il de mal à faire une version karaté de « l'Étranger » ?
De toute façon, tu pipotes comme un gros malade, parce que
(a) « OEdipe-Roi », « Britannicus » ou « La Comédie Humaine » sont
dans le domaine public, et il n'en a pas, à ma connaissance, été tiré
de version karaté ou porno, que (b) ``L'auteur jouit du droit au
respect de son nom, de sa qualité et de son oeuvre.  Ce droit est
attaché à sa personne.  Il est perpétuel, inaliénable et
imprescriptible.'' (article L121-1 du code de la propriété
intellectuelle) - donc même pour des oeuvres du domaine public, et que
(c) en revanche, même pour les oeuvres non encore dans le domaine
public, ``Lorsque l'oeuvre a été divulguée, l'auteur ne peut
interdire : [...] 4° La parodie, le pastiche et la caricature, compte
tenu des lois du genre.'' (article L122-5, ibid).

Mais ce n'est pas mon propos.  Le plagiat n'est pas une atteinte à
l'oeuvre.  Quant à la mutilation, qui, elle, en est bien une, le fait
que l'oeuvre soit dans le domaine public l'empêche justement ; dans
l'état actuel des choses, si les héritiers de Camus veulent supprimer
une phrase de « l'Étranger » et interdire la reproduction des
exemplaires n'ayant pas cette phrase supprimée, on ne peut pas les
empêcher.  Alors que si l'oeuvre est dans le domaine public, n'importe
quelle personne a le droit de diffuser l'oeuvre originale telle que
voulue par l'auteur.

Il est, par exemple, évident que les oeuvres de Shakespeare ne seront
jamais plus mutilées (plus que ce qu'elles ont été à leur époque,
s'entend).  Il en existe un nombre invraisemblable de copies, parce
que justement leur diffusion est libre et illimitée.

> Je ne dis pas que ce système n'entraine pas d'excès, je dis simplement que
> les droits d'auteur représentent une fraction minime du prix du livre (par
> rapport au coût de fabrication), qu'un auteur, qui n'a rien vendu de son
> vivant, peut être redécouvert des années après sa disparition et que les
> éditions de livres dans le domaine public comprennent également un travail
> critique ou de retraduction qui n'est pas gratuit.

Ce n'est pas du prix que je me plains, c'est de la « protection » qui
se traduit par des contraintes et un manque de libertés.  Je ne peux
pas, sans un accord préalable essentiellement impossible à obtenir,
obtenir (même si je suis prêt à faire le boulot moi-même) une version
informatisée des oeuvres de Camus pour la soumettre à une analyse de
fréquences, pour faire des greps dessus, pour en imprimer un tee-shirt
ou que sais-je encore.  Un prof de français ne peut pas faire des
photocopies d'un passage de Gide pour le distribuer à ses élèves - il
doit leur faire acheter le livre.  On ne peut pas adapter ces oeuvres
(même si on a le droit de les plagier, encore heureux).  Et ainsi de
suite.

Bref, on a le droit de les acheter en format livre et de les lire -
c'est tout.  Même l'apprendre par coeur et la réciter est interdit.

Si j'étais gauchiste extrêmiste, je prétendrais que la seule solution
plausible soit que l'État achète aux auteurs les droits sur leurs
livres, estime leur popularité auprès de la population (par des
sondages), et rémunère les auteurs en fonction de cela.  (Étant
entendu qu'il est normal que tout le monde paye le livre et non
seulement ceux qui en profite, parce que les retombées culturelles
profitent à tous.)  Si j'étais libéraliste extrêmiste, je prétendrais
que l'État n'a pas à intervenir, ni à protéger les auteurs, que les
lois inévitables du libre-échange feront que, puisqu'on a besoin de
livres, l'économie libérale trouvera un moyen de rémunérer les
auteurs.

Comme je ne suis rien de tout cela, je ne propose pas cela.  Le fait
qu'on prive tout le monde de libertés pendant la vie de l'auteur pour
que celui-ci puisse vivre est désagréable, mais nécessaire « faute de
mieux ».  Mais une fois l'auteur mort, pourquoi continuerait-on à
verser des droits aux héritiers ?  Ils ont hérité du capital provenant
de la vente des livres, pourquoi hériteraient-ils également du revenu
qui a produit ce capital - ou du droit moral à la propriété
intellectuelle ?  Je ne vois aucune raison à cela.  Les autres métiers
de notre société ne s'héritent pas, je ne comprends pas pourquoi un
auteur pourrait léguer ses revenus de la sorte.  Protéger les auteurs
est légitime ; protéger les héritiers d'auteurs me semble assez
indéfendable.

Un compromis tolérable serait d'attendre max(mort_auteur,50),
autrement dit de protéger l'oeuvre 50 ans après son écriture, et au
moins jusqu'à la mort de l'auteur.  mort_auteur+50 (50 ans après la
mort de l'auteur, ce que préconise la convention de Berne) me semble
déjà tout à fait excessif.  Mais quant à mort_auteur+70, c'est
proprement scandaleux.

Un autre compromis tolérable serait de permettre toute reproduction ou
utilisation du texte qui ne soit pas génératrice de revenus sans
demander consentement de l'auteur.  Cela ne changerait,
économiquement, pas grand-chose, puisque la vente des livres
(l'activité principale) continuerait d'être soumise au droit d'auteur,
mais cela permettrait au moins à ceux qui veulent faire du texte (ou
de l'oeuvre car il n'est pas question uniquement de littérature ici)
une utilisation non lucrative (p.e. une lecture privée, ou une
représentation théâtrale bénévole, ou une analyse linguistique) de le
faire : donc au moins on regagnerait une partie de la liberté perdue.

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Subject: Re: =?iso-8859-1?Q?b=EAte_question?=
Date: 23 Oct 1999 20:13:34 GMT
Lines: 51
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Francois Kahn in litteris (alt.complots:352) scripsit :
>> Mais contre *quoi* veux-tu « protéger » les oeuvres, à la fin ?
> 
> Contre les mutilations, les coupes, les contre-sens. "Born in the USA" de
> est une chanson sur un vétéran du Viêt-nam qui constate l'ingratitude de son
> pays. C'est anti-militariste. Si l'on ne garde que le refrain, on obtient un
> truc nationaliste. Reagan a récupéré cette chanson pour les élections de
> 1984. Springsteen a pu bloquer ça pour Bob Dole en 1996. Avec un système de
> protection, une traduction fautive peut être retirée de la circulation. Et

On peut imaginer un système de protection qui fonctionne
différemment : tout bonnement l'obligation de mentionner toutes
modifications faites par rapport à l'oeuvre originale, ou en tout cas
de ne pas faire passer pour originale une oeuvre qui a été modifiée.
Cela n'a, encore une fois, pas grand rapport avec le droit de
diffusion.

> puis je ne vois pas en quoi un type ne pourrait pas léguer ses oeuvres à ses
> enfants, comme on peut léguer des actions ou une maison.

Pour ce qui est d'une maison, c'est un bien tangible et c'est un
capital non un revenu, ce qui fait que je n'y vois pas (trop) de
problème.  Encore une fois, je n'ai rien contre le fait que les
*manuscrits* eux-mêmes des oeuvres soient hérités ; c'est de
l'héritage du droit moral qui me pose problème, parce que normalement
un droit ne s'hérite pas.

Pour ce qui est d'une action, je ne peux pas faire ces distinctions,
donc je suis déjà moins favorable à la possibilité d'hériter des
actions.  Toutefois il y a une différence importante que je vais
mettre en vaaleur entre une action et un droit de propriété
intellectuelle.  À savoir : une action, son détenteur peut de toute
façon la céder de son vivant ; étant donné qu'il peut la céder à ses
héritiers avant de mourir, on ne voit pas pourquoi il ne pourrait pas
la leur léguer.  En revanche, le droit moral de la propriété
intellectuelle est incessible (on peut céder, par contrat, la
jouissance du droit d'auteur mais non le droit d'auteur lui-même).
C'est là à mon avis une différence importante, et qui justifie que le
droit d'auteur ne puisse pas se transmettre par héritage.  De même
qu'un emploi, qui est également quelque chose d'incessible, ne peut
pas se transmettre.

Enfin, il faut signaler le problème délicat de la taxation de
l'héritage des droits d'auteurs.  Je ne sais pas comment ça fonctionne
(faut-il faire tomber 40% de l'oeuvre dans le domaine public ?).

>  Aux Etats-Unis, on a en tout cas vu un cas aberrant d'un type accusé de
> plagiat de ses propres oeuvres. Si ça t'intéresse je raconterai
> l'anecdote lundi.

Tiens oui, ça doit être rigolo.

