From madore@news.ens.fr Mon Dec  6 16:52:26 1999
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Subject: Re: =?iso-8859-1?Q?1100000_d=E9cimales_de_Pi?=
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Date: 6 Dec 1999 15:52:26 GMT
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[Merci de faire suivre tout le reste de la discussion dans forum
maths.]

Je crois qu'il serait temps de rappeler une citation passablement
célèbre de L. Kronecker :

« Die ganzen Zahlen hat der liebe Gott geschaffen, alles andere ist
Menschenwerk. »

(« Dieu a créé les naturels.  Tout le reste est l'oeuvre de l'homme. »
Je prends la responsabilité de traduire « ganze Zahl » par
« naturel ».)

Je crois qu'il y a plus dans cette phrase qu'on voudrait y croire à
première vue.  Moi je l'interprète comme ceci.

C'est l'homme qui invente les concepts mathématiques qu'il étudie.
Ces concepts ne sont pas préexistants.  Les *axiomes* postulés sur les
concepts peuvent être naturels, mais les concepts eux-mêmes ne sont
pas vraiment « réels » dans le sens que Régis le signale.  Le plus
frappant est le concept d'ensemble : il n'a à mon avis _aucun sens_ de
se demander si l'hypothèse du continu est « vraie » ; en effet, les
ensembles ne sont pas quelque chose de pré-existant sur quoi on puisse
tester la véracité de cette hypothèse - or comme elle n'est pas
décidée par les axiomes qu'on a postulés, se demander si CH est vraie
est aussi absurde que de se demander si les dragons sont à sang chaud
ou froid (il n'existe pas de vrais dragons sur lesquels on puisse
tester, et par ailleurs cela n'est pas décidé par les axiomes des
dragons).

Ce qui est en revanche sûr, c'est que si l'homme invente les
définitions, il n'invente pas les démonstrations et les théorèmes.
Ceux-ci lui sont imposés par quelque chose de réel.  Si tout en
mathématiques était invention, il n'y aurait aucun sens à cette
science.  Il n'a pas de sens de se demander si l'hypothèse du continue
est « vraie » mais il a un sens de se demander si elle est
« consistante ».  Les espaces euclidiens sont une invention humaine,
mais leurs propriétés (une fois les axiomes admis) n'en sont pas.  Pi
est une invention humaine (d'ailleurs, à mon avis une civilisation
extra-terrestre aurait plus de chances de découvrir 2pi que pi, car
2pi est clairement _la_ bonne constante - d'ailleurs, même pas, _la_
bonne constante est 2*i*pi ; mais là je suis en train de casser ma
propre thèse) ; sa valeur n'en est pas une.

Or ces démonstrations (i.e. les affirmations du genre « machin est
démontrable ») sont, c'est ce que Gödel a découvert, des propriétés
sur les _entiers_.  L'affirmation « CH est consistante (relativement à
ZF) » est un théorème de l'_arithmétique_ et pas de la théorie des
ensembles.  C'est dans ce sens que je adopte l'affirmation de
Kronecker (qui n'est pas le sens qu'il lui donnait, pour sa part) :
les mathématiciens prétendent parler de choses compliquées comme des
schémas propres et lisses, mais en fait, ils sont en train de faire
des affirmations comme « telle propiété découle de tels axiomes », qui
sont des affirmations arithmétiques.  Les schémas propres et lisses
sont le fruit de notre imagination, et probablement un peu de notre
perception du monde physique ; les entiers, eux, sont réels, éternels
et immuables.

Tout ceci serait un peu vaseux si on ne pouvait pas trouver un peu
plus frappant que mon exemple de CH.  Considérons IC, l'affirmation
« il existe un cardinal inaccessible ».  IC n'est pas démontrable dans
ZF.  Il est _probable_ que IC est consistant (mais attention à cette
affirmation).  Mais l'affirmation « IC est consistant (relativement à
ZF) » n'est pas prouvable dans Peano, ni même dans ZF d'ailleurs(*).
Il est probable qu'*elle* soit consistante, mais, à son tour, on ne
peut pas montrer qu'elle est consistante (i.e. on ne peut pas montrer,
dans ZF ni dans Peano, que « il est consistant de supposer qu'IC est
consistant (relativement à ZF) »).  Et ainsi de suite jusqu'à des
niveaux très élevés, mais arrêtons-nous déjà là.

Je pense qu'IC est consistant (relativement à ZF - et même tout court
d'ailleurs).  Je pense qu'il n'y a pas de sens à se demander si IC est
« vrai » (notre Univers est trop petit pour contenir un cardinal plus
grand que 2^aleph_0, à la limite 2^(2^aleph_0), alors n'essayez pas
une seule seconde de penser à un cardinal inaccessible ; ces choses-là
ont-elles seulement un sens ?).  Mais qu'il y en a un à se demander si
IC est consistant.  Pourtant, si on est purement formaliste, on
m'arrêtera en vertu du même précepte que je professe : Consis(IC) est
lui-aussi indémontrable, donc quel sens y a-t-il à croire qu'il soit
« vrai » ?  Pourquoi la situation serait-elle différente entre IC et
Consis(IC) ?  Tous deux sont indémontrables, et dans un cas je
prétends qu'il n'y a pas de sens à se demander s'il est « vrai », dans
l'autre je prétends non seulement que ça a un sens mais en plus que
c'_est_ « vrai ».

C'est là toute la force de l'affirmation de Kronecker.  Car IC est une
affirmation sur des choses vraiment intangibles, irréelles et
incompréhensibles, les ensembles, les cardinaux, et les cardinaux
inaccessibles.  Dire « il existe un cardinal inaccessible » est aussi
pipo que de se demander s'il existe des dragons dorés, *proviso* qu'il
existe des dragons.  En revanche, Consis(IC) est une affirmation sur
les entiers, à savoir qu'il n'existe _pas_ de démonstration de ~IC
dans ZF.  Qui plus est, c'est une affirmation Pi_1 : on peut
conceptuellement la tester en lançant un ordinateur qui va énumérer
toutes les démonstrations dans ZF et s'arrêter s'il parvient à
démontrer ~IC.  Ce n'est pas physiquement réalisable, mais c'est
_concevable_.  Et je pense que tout le monde s'accordera qu'il est
_concevable_ de donner une valeur de vérité à « l'ordinateur tournera
éternellement dans cette Gedankenexperiment » même si ce n'est
justement qu'une *Gedanken*experiment.

Pourtant, ~Consis(IC) est consistant (relativement à Peano).  Cela est
*certain*.  Autrement dit, on *peut* _postuler_ que « l'ordinateur
s'arrêtera (en ayant trouvé une démonstration de ~IC) ».  Paf.  Mais
cela nous fait une belle jambe, parce que cette démonstration, on ne
l'a pas pour autant.  « D'ailleurs, peut-être qu'il n'en existe pas. »
serait-on tenté de dire, mais ça, justement, c'est Consis(IC), et si
on dit ça c'est qu'on est tombé dans le piège où je prétends avoir le
droit de tomber, affirmer qu'une telle proposition arithmétique a un
sens.

Disons qu'il existe un modèle de l'arithmétique où Consis(IC) est
faux.  Mais ce n'est pas « le » bon modèle.  Ce qui sous-entend qu'il
y a « un » « bon » modèle de l'arithmétique.  Qui, moralement, devrait
être le plus petit, quel que soit le sens de ça.  C'est celui qui a
été créé par Dieu dans l'affirmation de Kronecker.

La question est ensuite de savoir où placer la limite.  Personne ne
peut contester qu'une affirmation Pi_0=Sigma_0 sur les entiers
(i.e. une affirmation dont les seuls quantificateurs sont bornés) a un
sens bien défini, lire, une valeur de vérité.  En effet, on peut la
tester en temps fini.  [En fait, si, même cela est contestable : si
les nombres sont tellement grands que l'affirmation n'est pas testable
dans toute la durée de vie de l'Univers, on peut discuter.  Certes,
« 3 est premier » est sûrement vraie, mais qu'en est-il de
l'affirmation « l'entier formé des 10^(10^(10^(10^10))) premières
décimales de pi est premier » ?  Déjà il y a un saut conceptuel
nécessaire pour lui donner une valeur de vérité ; et pourtant,
j'affirme que cette affirmation a un sens, et d'ailleurs qu'elle est
fausse.  On ne peut pas tester dans cet Univers mais on a tout de même
assez d'imagination pour dire « si l'Univers était un peu différent,
on pourrait la tester ».]  Le cas des affirmations Pi_0=Sigma_0 étant
résolues, on peut passer aux affirmations Pi_1 (qui disent « pour tout
n, P(n) est vrai », P étant un prédicat Pi_0, donc qui se teste en
temps fini précalculable pour toute valeur de n) et Sigma_1 (qui
disent « il existe un n tel que P(n) soit vrai », P étant idem).  Tout
ce que je viens d'arguer est que ces affirmations Pi_1 (et par
négation Sigma_1) ont aussi un sens, une valeur de vérité.  Même si
elles sont indécidables.  (Naturellement, une affirmation Sigma_1 qui
n'est pas démontrable est fausse, et une affirmation Pi_1 qui n'est
pas falsifiable est vraie.)  Si je vous ai convaincu jusque là,
continuez à monter dans la hiérarchie arithmétique : les affirmations
Pi_2 ont-elle une valeur de vérité ?  Les Pi_3 ?  Les Pi_4 ?  Testez
votre niveau de platonisme ou de formalisme à cette aune...

Si vous êtes suffisamment platoniste pour croire à l'existence d'une
valeur de vérité pour les Pi_n pour tout n, i.e. à toutes les
affirmations arithmétiques en logique du premier ordre, passez à la
logique du second ordre.  Cette fois, on permet des affirmations sur
les ensembles d'entiers.  Vous avez admis (si vous l'avez admise) la
« réalité » des affirmations Pi^1_0, i.e. les affirmations de la
logique du second ordre, mais sans quantificateur du second ordre
(donc, de facto, du premier ordre).  Rajoutons un quantificateur
universel (ou existentiel) du second ordre, portant, donc, sur les
ensembles d'entiers : cela donne les affirmations Pi^1_1.  Croyez-vous
à leur réalité ?  Et ainsi de suite.

On peut donc définir pour chaque personne(+) un « indice de
platonisme ».  C'est le plus petit couple (r,n) pour lequel la
personne pense que les affirmations Pi^r_n (ou Sigma^r_n, cela revient
au même) ont une valeur de vérité bien définie.  Ainsi, un
(0,0)-platoniste est un formaliste matérialiste(#) dur, qui ne croit
même pas à la réalité des affirmations finitistes.  Un
(0,1)-platoniste croit à l'existence d'un sens à ces affirmations,
mais pas aux affirmations comportant ne serait-ce qu'un quantificateur
non borné (exemples : « pi contient une chaîne de quarante-deux zéros
consécutifs quelque part dans son expansion », « IC est
consistant »...).  Un (0,2)-platoniste croit au sens de ces
affirmations mais pas celles ayant un quantificateur de plus.  Un
(1,0)-platoniste croit au sens de n'importe quelle affirmation sur les
entiers, mais pas celles sur les ensembles d'entiers.  Et ainsi de
suite.  Un oo-platoniste est quelqu'un qui est un (r,n)-platoniste
pour tous r et n.  (Bien sûr, quelqu'un qui est (r,n)-platoniste est
(r,n')-platoniste pour tout n'<n, et aussi (r',m)-platoniste pour tout
r'<r et tout m.)  Si je ne me trompe pas, l'hypothèse du continu est
une affirmation Pi^2_2 sur les entiers, donc un (2,2)-platoniste ne
croira pas forcément qu'elle a « un sens », tandis qu'un
(2,3)-platoniste devra y croire.

Petit quiz : avez-vous lu mon post tout entier ?  L'avez-vous
compris ?  Si oui, pour quel couple (r,n) (maximal) êtes-vous
(r,n)-platoniste ?

(*) Même pour des affirmations uniquement arithmétiques, ZF est plus
fort que Peano, par exemple parce que ZF démontre Consis(Peano) alors
que Peano ne le démontre pas.  Je pense du reste que Consis(Peano) est
« vrai » même s'il n'est pas démontrable dans Peano ; je pense même
(quelle audace) que toute les affirmations arithmétiques qui découlent
de ZF sont « vraies ».

(+) Qui a des opinions sur la question...

(#) Non, ce n'est pas contradictoire : formaliste = qui ne croit pas à
l'existence du sens, seulement à la possibilité de tracer des petites
marques sur du papier, matérialiste = qui pense que ces petites
marques doivent _vraiment_ être tracées sur du papier et qu'on ne peut
pas se contenter de les conceptualiser.  Peut-être qu'Engels ne serait
pas content de cette alliance de mots, mais il n'a de toute façon
jamais rien compris aux maths.

