From madore@news.ens.fr
Path: eleves!not-for-mail
From: madore@news.ens.fr (GroTeXdieck)
Newsgroups: ens.forum.sciences
Subject: Re: astro-mythologie
Date: 11 Oct 1999 12:24:09 GMT
Lines: 90
Sender: madore@clipper.ens.fr
Message-ID: <7tskt9$apl$1@clipper.ens.fr>
References: <7tsc8v$m48$1@clipper.ens.fr> <7tse4k$lfu$3@clipper.ens.fr> <7tsg2s$sq9$1@clipper.ens.fr>
NNTP-Posting-Host: clipper.ens.fr
Mime-Version: 1.0
Content-Type: text/plain; charset=ISO-8859-1
Content-Transfer-Encoding: 8bit
X-Trace: clipper.ens.fr 939644649 11061 129.199.129.1 (11 Oct 1999 12:24:09 GMT)
X-Complaints-To: forum@clipper.ens.fr
NNTP-Posting-Date: 11 Oct 1999 12:24:09 GMT
X-Newsreader: Flrn (0.4.0 - 07/99)
X-Number-Of-The-Day: 686 
X-Mark: BOG
Xref: eleves ens.forum.sciences:81

Juste quelques éléments en vrac sans répondre vraiment à ta question :

Uranus a été découvert par sir William Herschel (1738-1822) en 1781,
Neptune l'a été par Johann Gottfried Galle (1812-1910) en 1846 d'après
les calculs de, et à la position prédite par, Urbain Le Verrier
(1811-1877), d'après les anomalies de l'orbite d'Uranus (exploit que
Le Verrier voulut reproduire avec Mercure, pour expliquer l'excès de
l'avance du périhélie de celle-ci, ce qui le conduit à postuler
l'existence d'une planète plus interne, Hypérion, qui n'a, comme on le
sait, pas été découverte, et c'est Einstein qui devait expliquer
l'excès de l'avance du périhélie de Mercure).  La position de Pluton a
été prédite par Percival Lowell (1855-1916, le fameux « découvreur »
des canaux de Mars) et elle a été découverte par Clyde William
Tombaugh (1906-1997) en 1930 - d'ailleurs, la rumeur veut que le
symbole astronomique (un P et un L l'un dans l'autre) de Pluton ne
soit pas mis pour « Pluton » mais pour « Percival Lowell ».  Les
autres planètes (Vénus, Mars, Jupiter et Saturne bien sûr - on ne peut
pas les manquer - mais même aussi Mercure, pourtant nettement plus
difficile à observer -, étaient connues depuis l'antiquité.  (Au fait,
ça fait une planète par siècle, ça - à quand la prochaine ?)

Vénus, bien entendu, peut se présenter sous deux aspects : étoile du
matin (« la dernière ``étoile'' visible avant le jour ») ou étoile du
soir.  Il semble que les Grecs la connaissaient sous deux noms,
phôsphoros (ho phôsphoros astêr, ou heôsphoros), « celui qui porte la
lumière » (donc, littéralement, Lucifer, voir « phosphore » en
français) et hesperos (ho hesperos astêr), l'étoile du soir (voir
« vesper » en latin).  Je ne doute pourtant pas qu'ils devaient savoir
qu'il s'agissait du même astre - en revanche, nulle assimilation, à ma
connaissance, à la déesse de la beauté (Aphrodite).

Mercure, ou, chez certains, Vénus, était connue sous le nom de
stilbôn, littéralement, « le brillant ».  Il semble que la rapidité de
sa course autour du soleil l'ait fait assimiler au dieu messager,
Hermês.

Mars était apparemment connue des Grecs sous le nom de puroeis (pur,
puros, le feu), en raison de sa couleur rouge (et moi qui n'ai jamais
réussi à voir à l'oeil nu que Mars fût rouge !).  Pour des raisons
évidentes, la couleur a conduit à une association avec le dieu de la
guerre (Arês - est-ce que quelqu'un pourrait regarder dans le Bailly
non abrégé voir chez quels auteurs on peut trouver « Arês » utilisé
pour désigner la planète ?).

Il semble donc que ces trois planètes (avec probablement une certaine
confusion entre Mercure et Vénus) aient été connues sous des noms
communs (phôsphoros/hesperos, stibôn et puroeis) avant d'être,
probablement un peu tardtivement, assimilées à des divinités qu'elles
évoquaient dans l'esprit des Grecs.

Jupiter et Saturne ont, on dirait, toujours été connues comme Zeus et
Cronos (Dzeus (enfin, Zdeus) et Khronos).  Zeus était assimilé à une
divinité céleste (avant qu'Hésiode ne donne un nom au dieu du ciel,
Ouranos), et d'ailleurs son nom vient de la racine indo-européenne
« diw » (« deiw » au degré plein, qu'on retrouve dans deus en latin,
donc dieu en français, dans le « ju » de « Jupiter » en latin, dans
Tuesday en anglais ; mais aussi dans un composé grec comme eudia, le
temps serein) qui signifie « briller » en parlant d'un astre.
D'ailleurs, les Grecs disaient « Zeus pleut ».  Donc il est normal
d'avoir trouvé une correspondance entre Zeus et la planète qui se voit
quand même le plus, celle que nous appelons Jupiter.  Pour Saturne, je
pense que c'est la lenteur de sa course (la plus grande parmi celles
que les Grecs connaissaient) qui l'ont fait identifier avec le dieu du
temps, Cronos.

Bref, Neptune (Poseidôn) ne figure pas parce que rien dans le ciel de
faisait penser les Grecs au dieu de la mer.  Uranus (Ouranos) non
plus, parce que c'est finalement un dieu plus tardif, je crois
(nécessaire pour créer une cosmogonie, mais jamais vraiment honoré
comme tel (comparer avec le Brahma des Hindous)).  Pluton (Hadês),
parce qu'on n'était que trop content de ne pas le voir :-)

Ensuite, pourquoi donne-t-on aux planètes les noms latins et non
grecs ?  J'imagine que c'est parce que les astrologues du moyen-âge
(« Graecum est - non legitur » comme on disait alors, « c'est du grec,
on ne lit pas » !) ont dû s'approprier une mauvaise traduction latine
des oeuvres de quelque astronome grec (Claude Ptolémée je suppose), et
réutiliser les termes dans leur latin de cuisine, termes qui sont
alors restés.  Quand ensuite Herschel, Le Verrier et Tombaugh ont
baptisé « leurs » planètes, ils ont suivi la convention.  Sans compter
que quelqu'un (Galilée ?) avait baptisé de noms mythologiques les
satellites de Jupiter (avec, de manière appropriée, les noms de
quelques conquêtes de Jupiter : Io, Europe, Callisto (pourtant
traditionnellement assimilée à la Grande Ourse) et, hé, hé, Ganymède).
Il y a aussi les grands astéroïdes qui ont mérité des noms, comme
Cérès.

Dans le même genre de questions : d'où sortent les noms des jours de
la semaine, et à partir de quand a-t-on commencer à compter les
semaines ; et de même, qui a donné les noms aux constellations.

From madore@news.ens.fr
Path: eleves!not-for-mail
From: madore@news.ens.fr (GroTeXdieck)
Newsgroups: ens.forum.sciences
Subject: Re: astro-mythologie
Date: 12 Oct 1999 00:03:07 GMT
Lines: 52
Sender: madore@clipper.ens.fr
Message-ID: <7tttrr$g4s$1@clipper.ens.fr>
References: <7tsc8v$m48$1@clipper.ens.fr> <7tskt9$apl$1@clipper.ens.fr> <7tsluk$baj$1@clipper.ens.fr> <7tt2p5$end$4@clipper.ens.fr> <7tt7fl$r3l$1@clipper.ens.fr> <7ttpga$cbf$5@clipper.ens.fr>
NNTP-Posting-Host: clipper.ens.fr
Mime-Version: 1.0
Content-Type: text/plain; charset=ISO-8859-1
Content-Transfer-Encoding: 8bit
X-Trace: clipper.ens.fr 939686587 16540 129.199.129.1 (12 Oct 1999 00:03:07 GMT)
X-Complaints-To: forum@clipper.ens.fr
NNTP-Posting-Date: 12 Oct 1999 00:03:07 GMT
X-Newsreader: Flrn (0.4.0 - 07/99)
X-Wisdom-Of-The-Day: honesty can't help avoid the essence of rage 
Xref: eleves ens.forum.sciences:96

Damien Massé in litteris (sciences:94) scripsit :
>> Il me semble que la Croix du Sud est visible depuis Le Caire, et était
>> parfaitement connue des astronomes arabes au temps des croisades. 

Le Caire est à 30 degrés 3 minutes de latitude nord.  On y voit donc
les étoiles jusqu'à la déclinaison de 59 degrés 57 secondes.  Donc,
beta, gamma et delta crucis sont visibles (au printemps) mais pas
alpha crucis ; or pour faire une croix il faut qu'on voie les quatre
étoiles.

Je n'ai pas de relevé des déclinaisons des étoiles, mais sur mon atlas
tout pourri je vois qu'alpha crucis est au moins à 62 degrés.  Depuis
Assouan on devrait pouvoir la voir, mais les croisés sont-ils allés
jusqu'à la première cataracte du Nil ?

En tout cas, on ne connaissait pas, jusqu'à Magellan, le grand nuage
de Magellan, dont l'extrémité nord est autour de 65 degrés.  Donc ça
joue sur peu.

D'ailleurs, le passage de Dante (le Purgatoire, chant I, vers 22 à 27)
est assez bizarre :

  I' mi volsi a man destra, e puosi mente
a l'altro polo, e vidi quattro stelle
non viste mai fuor ch'a la prima gente.
  Goder pareva 'l ciel di for fiammelle :
oh settentrïonal vedevo sito,
poi che privato se' di mirar quelle !

(Je me tournai à main droite, attentif à l'autre pôle, et vis quatre
étoiles jamais vues hormi par les premiers gens [i.e. Adam et Ève au
paradis terrestre, situé justement au sommet de la montagne du
purgatoire aux antipodes de Jérusalem].  Le ciel paraissait se réjouir
de leurs flammes : oh site septentrional veuf parce que tu es privé de
les admirer !)

En gros, il a l'air de dire quand même que personne ne les a jamais
vues, ces étoiles.  Il ne dit pas qu'elles ont la forme d'une croix,
en fait.

> La Croix du Sud etait connue des grecs et classee comme un bout du
> Centaure je crois.

Ça me surprend moins, finalement.  Mais ce que savaient les Grecs
n'est pas ce que Dante savait.

> Pour les constellations australes les plus basses, les noms datent
> de l'exploration de l'hémisphère Sud ou après bien sur.
> D'où des noms d'époque (Oiseau de Paradis,  ...)

Pourtant, le Télescope est à la même déclinaison que la Croix du
Sud...

