From madore@clipper.ens.fr Mon Apr  3 16:48:20 2000
Article: 79 of ens.forum.societe.ethique
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From: madore@clipper.ens.fr (GroTeXdieck)
Newsgroups: ens.forum.societe.ethique
Subject: Re: ma mort, c'est ma vie! (was Re: allegre est vire...)
Date: 3 Apr 2000 14:48:20 GMT
Lines: 114
Sender: madore@clipper.ens.fr
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Bon, je suis pressé, donc je donne juste un résumé de l'argument.

D'abord, l'erreur fréquente c'est de penser, en gros, qu'on a une
quantité qui est le « bonheur », que les joies apportent des points
positifs de bonheur et les souffrances (physiques ou morales) des
points négatifs ; et que quand on est mort, le bonheur atteint
exactement le niveau 0 car il n'y a ni joie ni souffrance, donc que si
on passe au-dessous de 0, il est logique de se suicider parce que 0
est supérieur au bonheur (négatif) qu'on éprouve actuellement.

Ce raisonnement est débile : la mort ne corrrespond pas à un bonheur
nul mais à une non-définition de la variable « bonheur » puisqu'il n'y
a personne pour éprouver du bonheur (on se place dans une optique où
il n'y a plus de conscience après la mort ; ce n'est certes pas
démontré ni démontrable, mais le rasoir d'Occam nous demande de penser
cela).  Une absence de définition n'est pas plus comparable avec la
valeur 0 qu'elle l'est avec une valeur très élevée ou avec une valeur
très négative.  Elle est invariante par translation.  Il n'y a pas
*plus* (ni *moins*) de raison de se suicider quand on est très
malheureux que quand on est très heureux.

Le raisonnement « si je me suicide, je vais cesser d'éprouver ces
malheurs » est débile, parce que le « je » n'a *plus de sens* une fois
qu'on est mort.  (Certes, « je vais cesser d'éprouver ces malheurs »
est techniquement *vraie*, mais aussi « je vais éprouver des
malheurs », ou « je serai une poule », ou ce que vous voudrez, parce
que le fait d'introduire la variable « je » en présence du fait que je
n'existe plus est une contradiction et n'importe quelle phrase est
vraie.)

Se suicider revient à utiliser l'axiome (faux) pour démontrer quelque
chose.  C'est abandonner la partie.  (Si je suis en mode « pipo sur la
logique linéaire » j'ai envie de dire que le suicide est le « faux »
de la logique linéaire, élément neutre pour l'opération « par », et
non pas le « 1 », élément neutre pour le « fois », qui, lui correspond
à l'état de bonheur nul.  S'il est vrai que « faux=1 » est consistant
(ce qui n'est certainement pas le cas en logique classique), en
revanche, « faux=vrai » l'est aussi (eh oui, la logique linéaire,
c'est un peu étrange), et pourtant « vrai » (élément neutre du
« avec ») correspond à l'état de malheur infini ; d'ailleurs,
« faux=0 » est lui aussi consistant et « 0 » est l'état du bonheur
infini (élément neutre du « plus »).  Bref, il ne faut pas pipoter sur
le sens du « faux ».)

De façon simplifiée, la réfutation est donc : si on est prêt à se
suicider, c'est qu'on est prêt à nier tout l'Univers (n'oublions pas
qu'il n'y a rien de différent au sens personnel entre se nier soi-même
et nier tout l'Univers : la non-existence du « je » est une véritable
contradiction qui met fin à toute chose).  Si on est prêt à nier tout
l'Univers, autant en nier une partie simplement.  Par exemple, celle
qui est la cause du suicide (ou tout simplement l'*envie* de se
suicider).  Variations sur un thème : si on se suicide, c'est qu'on
n'a plus d'intérêt pour rien ; si on n'a plus d'intérêt pour rien, on
n'en a plus non plus pour le suicide, alors pourquoi se suicider ?
Encore : se suicider, c'est donner à toute chose une totale
non-importance ; mais alors toute raison de se suicider prend la même
non-importance.

Si on voit qu'aux échecs on est forcément perdant, on capitule
généralement.  Mais c'est par politesse pour l'adversaire.  Ici, il
n'y a pas d'adversaire.

Imaginez que vous êtes prêt à vous suicider.  Soit.  Vous êtes donc
prêt à jeter aux oubliettes votre vie, au sens de « tout ce pour quoi
vous avez combattu, tout ce en quoi vous avez cru, tout ce qui avait
de l'importance pour vous ».  Mais pourquoi, *en plus*, mettre fin à
votre vie au sens « conscience » ?  C'est le cadeau-bonux, le disque
dur vierge qui reste quand on en a effacé tout le contenu.  Y mettre
fin, c'est confondre le contenu et le contenant.

Bref, au lieu de ça, profitez-en plutôt pour faire des choses que vous
n'aviez jamais osé faire.  Pourquoi pas ?  Plus rien n'a d'importance
de toute façon, n'est-ce pas ?

Il y a une raison idiote mais tout à fait juste : le suicide, on peut
toujours le remettre à plus tard.  Ne pas se suicider est une
opération réversible.  Se suicider est irréversible.

Donc, au lieu de vous suicider, partez devenir moine dans un monastère
Zen, ou bien rejoignez la légion étrangère, engagez-vous dans
l'humanitaire, que sais-je encore ?  Voire, devenez tueur en série,
mais je ne crois pas que cette solution soit une bonne idée, et je ne
la recommande pas.  Dites-vous que le suicide peut toujours
attendre...  disons, un million d'années si vous n'êtes pas mort d'ici
là.  En augmentant la durée de la vie, on ne diminue pas d'une seconde
la durée de la mort, notez bien.  Alors autant en profiter, c'est la
maison qui offre.

Je pense donc qu'il ne faut pas se suicider pour des raisons de
douleur morale.  Pour la douleur physique (aka euthanasie) c'est un
peu différent.  En effet, alors que le rejet total de toute
l'existence précédente, l'amnésie volontaire en quelque sorte, nie la
douleur morale, en revanche la douleur physique ne se laisse pas si
facilement tordre le cou.  Il n'est pas non plus rationnel de se
suicider pour un excès de douleur physique, mais c'est humainement
plus logique de le faire.

Une raison possible de se suicider peut être de rejeter l'axiome
implicite dans toute la discussion qui précède (« il n'y a rien après
le suicide ») et de croire qu'après la mort il y a un paradis qui vous
attend.  Même en admettant ce fait (très douteux, on l'admettra : même
les religions qui croient au paradis le nient en général pour les
suicidés), on ne voit pas pourquoi ne pas attendre, puisque le
paradis, selon toute vraisemblance, sera le même, alors autant
profiter un peu plus longtemps de cette expérience unique qu'est la
vie.

Bilan : ne vous suicidez pas, ça ne sert à rien, ça ne fait pas
avancer le schmilblick, donnez-vous le temps de réfléchir, vous pouvez
toujours revenir plus tard sur votre décision de vivre.  Ne prenez pas
la vie trop au sérieux, vous n'en sortirez pas vivant ; et si vous
étiez prêt à vous suicider, c'est qu'effectivement vous ne la prenez
pas trop au sérieux ; alors pourquoi ne pas attendre tranquillement la
fin du spectacle ?

