From madore@clipper.ens.fr Tue Dec  5 12:23:13 2000
Article: 336 of ens.forum.lettres.philo
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Newsgroups: ens.forum.lettres.philo
Subject: Liberte (was: Re: location de salles par l'ENS)
Date: Tue, 5 Dec 2000 11:23:13 +0000 (UTC)
Organization: Forum.
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NNTP-Posting-Date: Tue, 5 Dec 2000 11:23:13 +0000 (UTC)
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X-Start-Date: 05 Dec 2000 10:36:11 GMT
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Roger Espel Llima in litteris <90ieha$263$2@clipper.ens.fr> scripsit:
> * y a-t-il une liberté intrinsèque à l'être humain, qui lui soit
>   accessible en tout moment et en toutes conditions, et qui SOIT
>   PERTINENTE, c'est-à-dire qu'elle ait, à un niveau ou autre,
>   un effet, même subjectif?

Deux éléments de réponse (pas forcément contradictoires, pas peut-être
quand même).

1. La liberté de l'homme réside dans sa croyance en le fait qu'il est
   libre.

Je crois que cette affirmation est plus profonde qu'il n'y paraît.  La
question du déterminisme théorique (et donc, *a contrario*, de la
liberté théorique et objective) n'a pas de sens *in ipso*.  En effet,
quoi que soit le cours des événements, le futur est unique, l'ensemble
des choix faits par une personne est bien déterminé, au moins *a
posteriori*, et il n'y a aucun sens à se demander s'il existe *a
priori*.  Cela n'a pas de sens de se demander si « les choses auraient
pu se passer différemment », car, justement, les choses ne se sont pas
passées différemment, l'Univers est unique et on ne peut pas revenir
en arrière.

Donc, la question de savoir si la liberté existe en tant que réalité
objective n'a, à mon avis, pas de sens.  Mais - et c'est très
important - elle existe subjectivement.

Car, et c'est là quelque chose de très important, si les univers
hypothétiques n'existent pas objectivement, tout notre système de
pensée[*] est construit sur la notion de « il est possible que
<foo> », ou bien « si <corge> s'était produit alors <flarp> se serait
produit ».  Bref, une logique modale, qui, si elle n'a pas de sens
objectif, est du moins internement consistante, et suffisamment
partagée entre nous pour qu'on puisse travailler dessus.  Et cette
logique modale, donne un sens à la liberté de l'homme[+].

Donc, finalement, ce qui compterait serait non pas le fait d'être
libre mais le fait de croire qu'on l'est.  C'est le prérequis
fondamental sur lequel nous preonons des décisions, que de croire que
nous *pouvons* prendre des décisions.

Notons qu'à ce titre les personnages de roman sont libres, et tout
autant que nous, car ils sont eux-aussi persuadés d'être libres.  Le
fait que *nous* puissions être persuadés du contraire est
<anglicisme>irrelevant</anglicisme>.


2. La liberté de l'homme réside en son imprédictibilité pratique.

Nous dirons que A est libre par rapport à B lorsque B ne peut pas
prédire les actions de A [#].  Dans cette condition, les hommes sont
assez globalement libres les uns par rapport aux autres.  Certes,
certains ont des actions très prévisibles, mais pas avec une grande
précision, et pas en permanence.  Tandis que souvent les animaux
(surtout les animaux inférieurs) nous sont entièrement prévisibles ;
et évidemment les personnages d'un roman sont prévisibles pour leur
auteur - ou même par celui qui a déjà lu le roman.

Je crois qu'il faut faire une comparaison avec le problème de l'arrêt
des machines de Turing (pour toute machine de Turing T il existe une
machine T' libre par rapport à T, c'est-à-dire qu'aucune machine de
Turing ne prédit correctement l'arrêt de toutes les machines de
Turing).  Principe diagonal : A ne peut pas prédire B et B prédire A,
car sinon A pourrait se prédire lui-même, ce qui est absurde[@].

Cela a une importance concrète très grande : si je joue au dilemme du
prisonnier, et que mon adversaire n'est pas libre par rapport à moi
(ce qui signifie que, moi, je le suis) alors je fais défaut puisque je
sais à coup sûr s'il va coopérer ou non.


[*] À part peut-être celui de gens comme Yann Ollivier :-)

[+] Notons qu'il s'agit d'une notion assez rudimentaire de
« liberté », qui ne fait pas intervenir de « volonté » mais juste de
« possibilité » : il existe des situations où je peux faire <foo> et
je peux faire <bar> - je n'affirme même pas que « je vais faire ce que
je veux », ni même que c'est « moi » qui fais le choix, car cela
impliquerait de définir une notion de volonté ou de conscience.

[#] Certains maniaques de la non-modalisation peuvent trouver à redire
à l'utilisation du mot « pouvoir » dans cette phrase.  Disons que
c'est juste du sucre syntaxique : A est libre par rapport à B lorsque
B ne connaît pas à l'avance les actions de A.

[@] Certains ne manqueront pas de me rétorquer que ce n'est pas
absurde du tout, et que ce que je fais est souvent très prévisible par
moi (voire toujours, puisqu'on prend toujours une décision *avant* de
l'exécuter).  Mais si je dis : prédisez maintenant quel mot vous allez
prononcer à haute voix dans quelques secondes ; maintenant, prononcez
le mot « éléphant » sauf si vous aviez prédit « éléphant » auquel cas
prononcez « ornithorynque ».  Vous voyez bien que votre prédiction a
échoué lamentablement devant la toute-puissance du procédé diagonal.

