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Subject: Re: encore les participes
Date: 26 Apr 1999 13:01:13 GMT
Lines: 102
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Régis Lachaume in litteris (lettres.orthographe:282) scripsit :
> Pour l'indo-européen (pourquoi des majuscules ?) as-tu des références
> qui permettraient de m'éclairer. (Pour moi c'est une langue putative dont on
> ne sait pas grand-chose) De préférence en anglais (voire en espagnol)... je
> ne vais pas trouver en français à Madrid.

L'indo-européen est une langue finalement assez bien connue.  On ne
sait pas trop par qui elle a été parlée, ni quand, ni où, et on
connaît mal son système phonétique, mais, de manière surprenante, on
en connaît bien les différents éléments morphologiques, par exemple
les déclinaisons.

Je conseille la lecture du « Que sais-je ? » sur le sujet, qui est
très clair et assez complet.  Pour le reste, mais connaissances
viennent de nombreuses notes en bas de pages dans des grammaires
grecques et sanskrites, et de quelques déductions personnelles.

Le système phonétique, donc, est incertain.  Les consonnes semblent se
ranger en quatre séries (labiales (comme p), dentales (comme t),
vélaires (comme k) et labiovélaires (comme kw)), avec dans chaque
série une sourde (p, k, t, kw), une sonore non aspirée (b, g, d, gw)
et une sonore aspirée (bh, gh, dh, ghw).  Plus une consonne isolée, la
sifflante s.  D'autre part, il y a des sonantes, qui peuvent être
consonnes ou voyelles suivant le cas : i/j (le yod), u/w (le digamma),
r, l (peut-être que r=l), n (ou m), et les trois schwas, *1, *2 et *3,
qui en tant que consonnes sont des laryngales et en tant que voyelles
correspondent au e, a et o respectivement.  On ne sait pas trop s'il y
avait en indo-européen des voyelles pures (e, a et o) ou une seule
voyelle, teintée en e, a ou o par les schwas, ou pas de voyelle du
tout.

Le grec ancien et le sanskrit (surtout le védique, en fait) sont
restés assez proches de l'indo-européen.  Le grec a beaucoup perdu en
consonnes (le j et le w sont tombés, ainsi qu'une bonne partie des s
s'ils n'étaient pas en finale ou à côté d'une consonne ; les
labiovélaires sont devenues des dentales ou des labiales, comme
kwis>tis (quis en latin), penque>pente (quinque en latin), sequ->hep-
(dans le verbe hepomai, sequor en latin)).  Le sanskrit a perdu les
voyelles, le e, a et o étant devenus des a (sauf certains *2 qui sont
devenus i) qui ont pu former avec j ou w des diphtongues transformées
en nouvelles voyelles (le « e » du sanskrit est un « ai » en fait, et
le « o » est un « au »), et il a inventé des nouvelles consonnes
fumées (exemple, en sanskrit, penque>pañca ; au fait, vous aurez
deviné que « penque » ça veut dire « cinq » en indo-européen).

Au niveau des cas, on est sûr qu'il y en avait huit, comme en
sanskrit : nominatif, vocatif, accusatif, instrumental, datif,
ablatif, génitif et locatif.  Les nombres, il y en a trois (singulier,
duel et pluriel).  Les modes semblent être à peu près ceux du grec :
indicatif, impératif, peut-être subjonctif, optatif, infinitif et
participe, les temps aussi (présent, futur en -s- ou bien thématique,
aoriste, présent du parfait avec redoublement, plus un imparfait sur
le thème du présent, un plus-que-parfait sur le thème du parfait et
peut-être un futur antérieur, voire un conditionnel).  L'imparfait,
l'aoriste et le plus-que-parfait prennent à l'indicatif un augment e-.
Le parfait (et le plus-que-parfait, un redoublement.  Les verbes ont
le plus souvent une alternance de trois thèmes, avec les voyelles e
(degré faible), o (degré plein) et rien (degré vide), le degré faible
servant au présent, le degré vide à l'aoriste et le degré plein au
parfait ; par exemple, leikwo (je laisse), elikwon (je laissai),
leloikwa (je suis celui qui a laissé).  Il y a trois personnes à
chacun des trois nombres, les désinences étant à peu près celles du
sanskrit (à l'actif, -mi, -si, -ti au singulier, -wen, -dhen, -ten au
duel et -men, -te, -nti au pluriel).  Enfin, il y a deux voix, la voix
active et la voix moyenne (caractérisée par des désinences
différentes).  Il devait aussi exister des formations dérivées
(causatif, désidératif, intensif...) comme en sanskrit, permettant de
former systématiquement des nouveaux verbes à partir d'anciens.

La grande caractéristique morphologique, sinon, c'est l'existence de
constructions athématiques (la désinence est directement apposée sur
la racine) et thématiques (la désinence est séparée de la racine par
une voyelle thématique).  La voyenne thématique alterne entre e et o
(par exemple, dans la conjugaison thématique à l'actif, elle est o à
la première personne et aussi à la 3e du pluriel, et e ailleurs).  Les
désinences diffèrent légèrement entre morphologie thématique et
athématique.  Mais à part ça, l'indo-européen est plutôt régulier :
les complexités du grec et du sanskrit sont plutôt dues à une
multitude d'évolutions philologiques différentes qu'à une complication
initiale (le sanskrit a neuf ou dix classes de conjugaison verbale,
trois thématiques et le reste athématiques).  Cependant, les
différentes racines d'un verbe (thème du présent, thème de l'aoriste
et thème du parfait) peuvent être assez arbitraires.

Au niveau du vocabulaire, on en a un certain stock.  Le sanskrit a été
complètement envahi par les racines étrangères, notamment
dravidiennes, mais le grec est plutôt pur de ce point de vue-là.  Il
suffit de consulter l'appendice de l'abrégé du dictionnaire
grec-français de Bailly pour s'en convaincre.  Le « American Heritage
Dic.tion.ar.y of the English Language » a aussi un excellent appendice
sur les racines indo-européennes.

Kwin dedoika kwe akeute.  [Littéralement, « Ainsi expliquai-je et vous
écoutez. » - quelque chose comme « Voici mes explications, afin que
vous les suiviez. »]

PS : Dans le temps j'avais commencé à créer une langue qui soit
l'indo-européen partout où j'arrivais à retrouver les formes de
celui-ci, et qui pour le reste soit inventée de manière
« raisonnable ».  Je m'étais même amusé à écrire quelques petits
poèmes en indo-européen.  Ça intéresse quelqu'un de jouer à ce petit
jeu ?

