From madore@clipper.ens.fr Fri Jan 28 12:41:55 2000
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Subject: Re: Alexandrins
Date: 28 Jan 2000 11:41:55 GMT
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Récapitulons donc les règles.


Un alexandrin, c'est douze syllabes.  Il se compose de deux
hémistiches de six syllabes, séparés par une césure.  La césure doit
tomber entre deux mots, et généralement on préfère la faire tomber sur
une ponctuation ou une pause naturelle dans la syntaxe de la phrase.
(La fin du vers en revanche peut ne pas tomber sur une ponctuation :
il y a alors enjambement.)

La césure n'est cependant pas forcément une pause.  Ainsi dans ce vers
d'*Andromaque* :

# Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups,

il est certain qu'on ne va pas marquer une pause après « perdre »
puisque le mot « et » permet d'absorber son « e » muet.


L'alexandrin est (normalement) un tétramètre, en ce qu'il comporte
quatre accents, dont deux fixes, sur la 6e et la 12e syllabe, et deux
mobiles, généralement sur la 3e et la 9e syllabe.  À mon avis, la
définition des accents est suffisamment vague pour qu'on puisse
difficilement rejeter des vers sur ce compte (il est presque toujours
possible de modifier la lecture pour placer des accents
supplémentaires, ou au contraire en supprimer).


Pour le compte des syllabes, on tient compte des e : un 'e' est
prononcé s'il est suivi d'une consonne, sauf à la fin du vers, ou sauf
s'il est précédé d'une voyelle (notamment dans les 3e personnes du
pluriel, « croient » p.e. = une syllabe).  Par aileurs, un 'e' tonique
(en pratique, les pronoms « me », « te », « le »...) ne doit pas
s'élider.

Pour le reste, la ponctuation ne joue aucun rôle dans l'élision.
Ainsi :

# Quoi ! vous-même, Seigneur, la persécutez-vous ?
    1     2    3 4   5   6  /  7  8  91011   12
# OEnone, la rougeur me couvre le visage :
   1 2 3   4   5  6   7   8  9 10 1112

(Si j'ose critiquer Racine, ce dernier vers n'est vraiment pas très
heureux.  Passons.)


Pour ce qui est des groupes de voyelles, on a une certaine liberté.
Par exemple, la règle classique veut que « ion » ou « ian » fasse deux
syllabes (diérèse), mais même chez Racine, un petit grep sur *Phedre*
me fait trouver :

# A peine nous sortions des portes de Trézène,
                   ^^^
(une syllabe : synérèse)

Cela dit, en général c'est quand même deux :

# L'occasion est belle, il la faut embrasser.

(Et rien ne me tape plus sur les nerfs que les gens qui récitent ce
genre de vers en oubliant la diérèse.)

Pour « ier », on a normalement une diérèse dans les infinitifs et une
synérèse dans les noms (« jus/ti/fi/er » mais « cour/sier »).  Là
encore, je crois qu'il faut être flexible.

Personne en revanche ne fait de diérèse sur des diphtongues du
français comme « ou » qui sont prononcées comme des voyelles pures
(d'ailleurs, on voit mal comment on pourrait prononcer).


Pour ce qui est du hiatus (succession de deux voyelles prononcées,
l'une à la fin d'un mot et l'autre au début du suivant), les règles
classiques sont compliquées (en gros, on permet le hiatus lorsque
l'orthographe intercale une lettre entre les voyelles, que ce soit une
consonne muette à la fin du premier mot, un e muet, ou un h aspiré au
début du second mot ; toutefois, on ne permet pas un mot commençant
par une voyelle après la conjonction « et »).  À mon avis, le seul
hiatus à proscrire est la répétition de la même voyelle.


La rime pose d'autres problèmes.  Normalement, ce sont les deux
derniers sons qui comptent pour la définition d'une rime
« suffisante » (la rime étant vocalique si le dernier son est une
voyelle, consonnantique si c'est une consonne).  Cependant, la
versification classique distingue surtout les rimes masculines et les
rimes féminines, ce qui est aberrant parce que cela ne s'entend pas
(sauf à prononcer une 13e syllabe) ; la rime est féminine s'il y a un
e muet en fin de vers, masculine autrement.  Cette distinction
masculine/féminine est orthogonale de la distinction
vocalique/consonnantique, et les quatre cas se rencontrent.  Par
exemple, rien qu'avec des vers de *Phèdre* :

Masculine et vocalique :
# Je commence à rougir de mon oisiveté.
Féminine et vocalique :
# Ce héros n'attend point qu'une amante abusée...
Masculine et consonnantique :
# Et je fuirai ces lieux que je n'ose plus voir.
Féminine et consonnantique :
# Trempa-t-elle aux complots de ses frères perfides ?

On ne permettra pas de faire rimer une finale masculine et une finale
féminine.  (Naturellement, on ne permettra pas non plus de faire rimer
une finale vocalique et une finale consonnantique, mais cela va de soi
pas la définition de la rime.)  De plus, on doit alterner rime
féminine et rime masculine.

De plus, chez les auteurs classiques, la rime impose que l'orthographe
soit la même.  Racine se permet de faire rimer « crainte » avec
« Corinthe » (et il vaut mieux - sinon il aurait bien du mal à faire
rimer ce mot-là) ou « bords » avec « morts », mais il respecte
scrupuleusement les terminaisons du pluriel, par exemple.

Pour ce qui est de la prononciation, on a parfois des surprises sur la
manière dont les choses étaient prononcées.  Y avait-il vraiment rime
entre des vers comme :

# C'est peu qu'avec son lait une mère amazone
# M'ait fait sucer encor cet orgueil qui t'étonne ;

Ou bien (et là, pour une fois, ce n'est pas *Phèdre*, c'est
*Bérénice*) :

# Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
# Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !


Sans doute ai-je oublié plein de choses, mais ça fait déjà beaucoup de
choses.

